Lorsque Camille avait deux ans, elle vivait à la pouponnière. Je venais faire un reportage photo sur les enfants. On ma confié les enfants « les plus difficiles à placer ».
Je suis entrée dans son groupe et jai aperçu une petite fille au visage sombre, déformé, presque vieux. « Comme elle est laide, cette enfant », me suis-je dit. Mais jai commencé à la photographier. Et, soudain, je lai vraiment vue. À travers ce masque figé et terne. Elle a pris vie.
Il est difficile de capter le regard dun enfant délaissé. Mais cet enfant étrange, elle, fixait lobjectif sans jamais détourner les yeux.
Et voilà, jai vu son âme. Une âme solitaire, terriblement solitaire, qui souffrait. Il ny avait même pas despoir là-dedans. Cétait juste le tout premier instant de sa vie où quelquun la remarquait enfin. Quelquun voyait cette âme rejetée, qui comprenait tout. Une âme comme la mienne. Puis elle a baissé les yeux, emplis de larmes.
Jai demandé à léducatrice : « Parlez-moi de Camille, je dois écrire un texte ».
« Que voulez-vous que je dise ? » ma répondu léducatrice.
« Quest-ce quelle sait faire ? Quest-ce quelle dit ? »
« Mais elle ne sait rien faire. Elle ne parle pas. Elle reste en grand écart et se balance jusquà toucher le sol avec la tête. En balançant, elle gémit. Il ny a rien à raconter sur elle. Cest une enfant insignifiante. »
Deux mois avant cette rencontre, nous avions perdu notre plus jeune fille.
Notre belle vie sétait fracassée contre un mur de pierre et avait cessé dexister. Mais nous, non. Nous continuions à vivre dans une autre vie. La vie daprès. On marchait, on parlait, on mangeait, on se forçait à cacher aux enfants notre désespoir pour ne pas les effrayer. Pour leur donner un peu despoir que nous navions plus. Je me disais : « Est-ce que quelque chose pourra encore jamais me rendre heureuse ? »
En route vers les séances photo, je pleurais dans la voiture. Puis je sortais, jessuyais mon visage avec la neige sur le bas-côté, et javançais, faisant semblant dêtre normale, dêtre quelquun comme tout le monde. Je parlais dune voix ordinaire, je souriais. Mais tout cela sonnait faux.
Je ne voulais pas denfant « de remplacement ». Je voulais juste survivre, coûte que coûte.
Et puis, il y a eu Camille, avec sa solitude et son désespoir. Comme si je n’avais pas déjà vu mille solitudes denfants courageux pendant ce projet, ces enfants-qui-attendent. Pourtant, là, cétait la mienne, celle qui connaissait parfaitement la serrure de mon cœur
Chez moi, jai dit à mon merveilleux mari : « Je ne sais pas comment ten parler, ni ce que ça veut dire jai photographié cette petite fille, et je comprends, vraiment, mais je narrive plus à ne pas penser à elle Regarde, est-ce quon ne devrait pas y réfléchir, à elle ? »
Et Antoine ma répondu : « Tu te rends compte que tu es perdue ? Une petite fille ? Chérie, on tient à peine debout. »
« Oui, je sais. Mais je crois que je ne serai plus jamais comme avant. Il faut apprendre à vivre autrement. »
Nous sommes retournés à la pouponnière. Pour voir Camille. Léducatrice la amenée. Elle était toute petite, le visage toujours aussi fermé, elle marchait maladroitement, comme un crabe bossu. Elle avait aussi une croûte de morve collée sous le nez. Mon Dieu, quelle vilaine petite fille, ai-je pensé. On aurait dit un fœtus humain, raté. Seigneur, qu’est-ce que jai bien pu voir en elle ?
Camille a touché un jouet quon avait apporté, elle est tombée sur ses fesses, a écarté les jambes et sest mise à se balancer énergiquement, cognant le sol du front.
Pendant quelle se balançait, la directrice médicale a commencé son laïus :
« Madame Lefèvre, cet enfant na même pas un léger retard ! Cest une déficience intellectuelle profonde ! Elle na aucun avenir. Nous allons la faire placer par les services sociaux. Vous comprenez ? Elle est profondément déficiente, non-éducable. Je vous respecte beaucoup, vous et votre mari, mais enfin Cest les services sociaux ! Jai eu sept refus la concernant. Elle ne sait rien faire de ce quelle devrait faire à son âge. Toujours assise en grand écart à se balancer. Ici on lappelle la Petite Maud. »
Et là, mon mari, sur lequel je navais pas osé croiser le regard jusquici, a dit :
« Vous savez en fait, cette petite fille, elle nous plaît bien. On va ladopter. »
Je lui ai demandé plus tard : « Pourquoi tu as dit ça ? Tu nen voulais pas, non ? »
Antoine ma répondu : « Jai compris quil fallait la sauver. Et quil ny avait que nous pour le faire. »
Nous avons adopté Camille, laissant léquipe de la pouponnière médusée.
Camille était en dépression profonde. Elle ne croyait pas au monde. Le monde, pour elle, était dangereux, traître. Personne ne lavait aimée ni regardée en deux ans. Jamais elle navait pu agir sur ce monde. Elle ne savait pas demander. Elle ne savait pas jouer. Elle déchirait, cassait tout. Elle avait peur de tout, seffondrait et se balançait. Se mettait en crise jusquà en perdre le souffle. Elle ne mangeait que de la purée. Elle marchait à peine, elle avait peur de leau, du pot, de mon mari, de lascenseur, du vent, de la voiture…
À lintérieur, je hurlais ma propre douleur. À lextérieur, Camille hurlait la sienne. Je comprends pourquoi on déconseille si fort dadopter un enfant dans le deuil. Tu nas plus aucune force. Toute ton énergie part à ne pas sombrer toi-même. Mais un enfant a besoin de beaucoup dénergie. Cest nécessaire, il faut bien la trouver. Je puisais dans notre malheur.
Je me répétais : « Comme ton malheur semble petit à côté de la vie de ce pauvre enfant. Tu as perdu une fille, mais tu as encore un fils, une fille, un mari, une mère, des amis, un travail aimé, une maison. Camille, elle, na jamais rien eu. Jamais. Elle est bien plus malheureuse ».
Vous savez ce quest devenue cette petite créature chétive, sombre, brisée, éternellement geignarde, cet être dépressif que nous avons accueilli en famille, dans notre état second ?
Elle est devenue notre merveilleuse fille, Camille. Il ny a quen conte de fées que tout se passe vite La réalité prend du temps : voilà neuf ans qu’elle est avec nous à la maison.
Camille est devenue ce quelle avait toujours été au fond : légère et joyeuse, malicieuse, gentille, dune grande douceur, sensible et très indulgente avec nous, jolie petite fille. Elle est en classe spécialisée en orthophonie à lécole élémentaire du quartier. Elle fait de la plongée. Oui, de la plongée !
Elle me dit : « Maman, cette fois jai réussi dès la première immersion à respirer et à changer dembout sous leau » À ces mots, jen pleure.
En ce moment même, Camille est en camp de plongée en Corse. Elle y est allée en avion. Elle a onze ans.
Elle mappelle, toute joyeuse : « Maman, cest magnifique ici, on sest baignés, il y avait une tempête, la mer est devenue toute froide ! Mais elle se réchauffe, on a reçu nos combinaisons, demain on plonge ! Ce soir il y avait du poisson au dîner mais on la donné aux chats, il y en a partout ici, tu sais comme je déteste le poisson ! Mais jai mangé de la purée. On a fait une randonnée sur la montagne, treize kilomètres maman, mes jambes allaient tomber ! Cest si beau ici, des arbres protégés ! Je me suis fait de supers copines ! Jai acheté des biscuits avec les euros que tu mas donnés, je les ai partagés. On se balance dans le hamac Maman, tu me manques ! »
Parce que nous lavons sauvée. Nous lavons sauvée. Et nous nous sommes sauvés aussi, tous les deux. Ensemble, sur ce radeau.
Lorsque Irène avait deux ans, elle vivait à la pouponnière. Je suis venue pour photographier les enfants. On m’a confié les cas les plus difficiles à placer.