Pendant leur divorce, un mari fortuné sétait cru très malin en léguant à son épouse une ferme oubliée, plantée au beau milieu de nulle part. Mais un an plus tard, un rebondissement savoureux lattendait au tournant.
Philippe, tu sais très bien que je nai plus besoin de tes conseils ici, non ? lança Camille avec un air de défi. Je tinvite à retourner à Paris.
Tu parles de quelle ville ? répondit-il, las et un brin vexé. Camille venait de découvrir que lhomme en qui elle avait le plus eu confiance venait de la trahir. Elle navait même plus lénergie de discuter. Ils avaient recommencé à zéro, avaient vendu leur petit appartement de Lyon, investi toutes leurs économies dans un projet commun, à l’époque plein de belles promesses. Philippe, pour sa part, y avait mis seulement la cave que lui avait laissée sa tante Arlette, tandis que Camille avait offert son flair et sa détermination. Modestement logés, ils avaient survécu aux galères, passant de sous-location en sous-location, avant de finalement trouver un semblant de stabilité.
Avec le temps, Philippe sétait pris pour le roi du pétrole. Fûté, il sétait arrangé pour tout enregistrer à son nom, afin que Camille ne touche pas un rond au divorce. Une fois tout verrouillé, il avait demandé la séparation.
Philippe, tu trouves ça honnête ? questionna Camille, amère.
Il haussa les épaules, indifférent.
Ne recommence pas, tu ne fais plus rien depuis longtemps. Je gère tout, et toi tu as disparu des radars.
Cest toi qui mas conseillé de lever le pied et de penser à moi, tu ten souviens ? répliqua-t-elle calmement.
Philippe poussa un soupir exaspéré.
Jen ai marre de ces discussions stériles Au fait, tu te souviens de la vieille ferme quon ma laissée après la mort de Monsieur Martin, mon ancien patron ? Une ruine au fond du Jura. Franchement, ça te va bien. Si tu nen veux pas, tu nauras rien du tout.
Camille esquissa un sourire à la fois amer et lucide. Après douze ans ensemble, elle réalisait quelle avait vécu avec un inconnu.
Très bien, mais à une condition : je veux que la ferme soit officiellement à mon nom.
Aucun problème, ça me fera économiser quelques centaines deuros dimpôts, ricana Philippe.
Camille ne répondit plus rien. Elle rangea ses affaires et fila à lhôtel du coin, décidée à recommencer, que ce soit avec cette ferme délaissée ou avec un simple bout de prairie rase. Elle verrait bien sur place. Si cétait trop la cata, elle retournerait à la ville ou tenterait sa chance ailleurs.
Elle entassa le strict nécessaire dans sa Clio, abandonnant le reste à Philippe et à sa nouvelle conquête. Sil croyait quil pourrait encore sappuyer sur son expérience ou son intelligence, il rêvait ; la nouvelle, croisée deux ou trois fois, navait visiblement que larrogance de séduisant.
Philippe lui remit les papiers avec un sourire de sale gosse.
Bonne chance.
Merci, à toi aussi, répliqua Camille dune voix posée.
Noublie pas de menvoyer une carte postale de tes vaches, lâcha-t-il en ricanant.
Sans lui accorder un regard de plus, Camille ferma la portière et prit la route. Dès quelle quitta la métropole, les larmes coulèrent, incontrôlables. Elle sanglotait encore, garée sur une aire, lorsquun petit tapotement à la vitre la ramena à la réalité.
Ça va, ma petite ? Moi et mon mari, on vous a vue arrêtée, interrogea une mamie à laccent chantant.
Camille aperçut la vieille dame puis, dans le rétroviseur, une petite gare routière. Elle esquissa un sourire timide.
Ça va, merci, juste un coup de fatigue
La vieille lui adressa un air bienveillant.
On rentre de lhôpital, notre voisine y végète toute seule, cest pas une vie ! Vous allez vers Pontarlier ?
Camille leva un sourcil surpris.
Pontarlier ? Mais cest là que se trouve la ferme !
Oui, difficile de lappeler une ferme maintenant Le dernier propriétaire est décédé. Personne sen occupe, à part quelques voisins qui aiment trop les bêtes pour les laisser crever.
Camille eut un sourire complice.
Quelle coïncidence, jy vais aussi. Montez, je vous emmène !
La vieille sassied devant, son mari, Henri, prend place à larrière.
Jmappelle Camille, se présenta-t-elle en démarrant.
Moi cest Madeleine Morel, et voici Henri, répondit son interlocutrice.
Le voyage se déroula en évocations savoureuses sur le passé de la ferme : les magouilles des uns, le cœur des autres, et létat lamentable du site. À leur arrivée, Camille découvrit un immense champ fatigué et une étable sur le point de seffondrer, avec à peine quinze vaches maigres. Malgré tout, elle décida de rester et de tenter le coup, ne serait-ce que pour sa fierté.
Un an plus tard, Camille contemplait avec jubilation un troupeau de cinquante vaches broutant paresseusement sur ses prés verdoyants. La ferme exsangue était devenue une pépite régionale ! Rien navait été simple : elle avait dû vendre ses boucles doreille en or pour acheter du foin, navait plus un sou dans son Livret A mais à présent les commandes affluaient, même des restaurants étoilés de la région commençaient à sarracher ses fromages et yaourts.
Un jour, Zoé, la gamine du village voisin, débarqua avec un journal bourré dannonces de véhicules utilitaires frigorifiques à prix canon. Camille reconnaissait le numéro affiché : celui de lentreprise de Philippe. Avec un petit regard complice, elle demanda à Zoé de téléphoner pour surenchérir de 5 %, à condition davoir lexclusivité.
Quand Camille se présenta pour voir les camions, elle tomba sur Philippe, médusé.
Cest toi qui les achètes ? balbutia-t-il, hébété.
Oui, pour la ferme que tu mas « offerte ». Elle cartonne, on sagrandit, répondit Camille, tout en douceur.
Philippe resta bouche bée. Alors quil regardait sa vie partir en cacahuète, Camille, elle, sélançait vers de nouveaux possibles.
Finalement, Camille rencontra lamour auprès de Vincent, un mécanicien dégourdi qui laida à faire tourner la ferme comme une horloge suisse. Ensemble, ils fêtèrent le baptême de leur fille Lucile, et Philippe neut plus quà observer de loin le grand spectacle de la vie sans être invité.