L’invité de l’hiver

Visiteur dhiver

À la campagne, lhiver, la nuit tombe tôt, et lors des tempêtes de neige, encore plus vite. À dix-neuf heures, dehors, il ne restait plus rien que le voile blanc du vent et de la neige qui saccrochait aux vitres avant de glisser lentement.

Jétais à ma table, corrigeant un manuscrit.

Ce nétait pas un travail urgent la date limite était fixée au 2 janvier mais jai toujours préféré my prendre à lavance. Et puis, que faire dautre un soir de la Saint-Sylvestre, seule, à soixante-dix kilomètres du premier centre urbain, sans télévision quon na plus regardée depuis une décennie ?

La maison de Saint-Aubin, mon mari et moi lavions achetée il y a vingt ans. À lépoque, cela semblait être une maison dété, pour les week-ends, lair frais. Et puis, Mathieu est mort, et la ville a perdu son sens pour moi. Jai fini par minstaller ici pour de bon avec mon ordinateur, mes manuscrits, et ma chatte, Mireille, qui sommeillait sur le radiateur, inconsciente de la tempête qui sévissait au-dehors.

Les voisins, dabord pleins de sollicitude à mon égard, ont fini par shabituer. On savait qui jétais : Nadine Belcourt, éditrice, qui vivait là, derrière les volets bleus, ne sortait que pour le courrier et pour faire les courses, tous les trois jours, et ne dérangeait personne.

Sur la table, une liasse de feuilles : en couverture, le nom de lauteur, « É. Martin ». Huit mois que je travaillais sur ce roman. Huit mois à corriger, discuter avec léditeur, recevoir le verdict « accepté » ou « refusé », puis à reprendre le texte. Lauteur métait inconnu. Juste un nom, un initiale, et un manuscrit trois cent quatre-vingt pages sur un homme qui avait longtemps fait fausse route et lavait enfin compris.

Un bon roman.

Jen ai corrigé, des textes, et là, je sentais la différence. Celui-ci avait une vraie voix pas formatée, pas apprise, authentique. Soit on la, soit on ne la pas. Et javais limpression que lauteur le savait et en avait un peu peur.

À dix-neuf heures trente, le téléphone a sonné.

Nadine, alors, tu me rends ça quand ? fit Claire de la maison dédition, un brin embêtée dappeler un soir de fête.

Le deux.

Mais tu peux après le dix, ce sont les congés !

Le deux, jai dit.

Elle savait quil ny avait pas à discuter.

Tes toute seule, au fond ? Encore ?

Mireille est avec moi.

Nadine

Claire

Elle a ri et raccroché. Je suis revenue au manuscrit, ai retrouvé la page incriminée, encore hantée par un paragraphe qui me résistait depuis trois jours.

Page cent dix-sept. Troisième paragraphe. Une phrase, pas à sa place mais pourquoi ? Ce nétait ni le mot, ni le sens, mais le rythme. La phrase plombait le texte. Cinq tentatives de reformulation, cinq essais effacés.

La sixième fut la bonne.

Satisfaite, jai fermé le portable. Il restait deux heures avant quon ne frappe.

Le coup à la porte a retenti vers vingt-et-une heures trente.

Pas à la fenêtre, à la porte.

Jai cru dabord que cétait le vent. Mais le vent ne tambourine pas il gémit, il souffle. Là, on avait bel et bien toqué trois fois, puis deux.

Mireille a entrouvert un œil puis la refermé.

Je me suis levée, suis allée à la fenêtre, ai écarté le rideau : un homme se tenait là. Seul, sans voiture juste lui, perdu dans le blanc, un manteau trop fin pour la saison. La lumière du lampadaire oscillait, je voyais quil nétait pas menaçant juste transi, paumé dans la tempête.

Ici, à la campagne, il ne se fait pas de laisser quelquun dehors, surtout par un temps pareil.

Jai enfilé ma doudoune et ouvert.

Bonsoir, dit-il dune voix basse et rauque. Désolé de déranger à cette heure. Plus de batterie, voiture au fossé, jai vu la lumière chez vous.

Grand, il touchait presque le linteau. Manteau à carreaux, trempé. Une paire de lunettes dans une main, rien dautre.

Entrez, ai-je énoncé.

Il est entré. Sans précipitation, précautionneux. On sentait quil simmisçait chez lautre sans y avoir été invité, quil voulait prendre le moins de place possible.

La voiture est loin ? ai-je demandé pendant quil défaisait son écharpe.

Deux cents mètres. Je suivais la mauvaise ornière, jai dérapé sans men rendre compte. Il hésita. Jai oublié le chargeur à la maison, le GPS a vidé la batterie.

Jai mis leau à chauffer. Revenu, jai vu quil tenait encore ses lunettes, les verres jamais désembués, les a réchauffées dans la paume avant de les remettre.

Accrochez-les ici, ai-je proposé en désignant le porte-manteau.

Merci. Il a suspendu son manteau, mis ses lunettes. Étienne.

Nadine, ai-je dit en montrant la cuisine. Venez.

Au village, on se connaît tous. Le premier hameau, Saint-Pierre, est à six kilomètres. Quelques maisons, des parisiens lété, personne lhiver. Entre nous, juste une vieille haie et une mauvaise route.

Vous venez de Saint-Pierre ? ai-je lancé alors quil sinstallait.

Oui. Jai acheté cet automne, premier hiver ici. Il eut un court rire. Je ne savais pas ce que ça impliquait vraiment.

Vous navez pas regardé la météo ?

Si, mais ils annonçaient « neige modérée ».

Ce nest pas pareil sur la nationale ou en pleine campagne.

Je vois à présent.

Jai posé une tasse de thé devant lui, sans questions. Il la prit à deux mains, resta un moment ainsi, immobile.

La voiture, cest embêtant, mais bon Limportant, cest de téléphoner.

Je vous prête un chargeur, ai-je indiqué la prise près du frigo. Le câble est là.

Il brancha, se rassis, la tasse toujours entre les doigts.

Vous vivez ici depuis longtemps ?

Cinq ans en permanence. Avant, ce n’était quune maison de campagne.

La ville ne vous manque pas ?

Non.

Il ninsista pas. Jai apprécié.

Son téléphone était ancien le genre quon ne fabrique plus. Petit, éraflé. De zéro à cinq pourcents, cela prendrait quarante minutes. Jen avais eu un pareil.

Donc il resterait un moment.

Je pris ma propre tasse.

Vous navez rien mangé ?

Ce matin.

Ce matin ?

Je pensais nêtre là que pour quelques heures.

Il y avait de la soupe aux lentilles, de la veille, au frigo. Je lai faite réchauffer. Il na pas protesté, ne ma pas sortie de formules vaines. Il attendait. Cétait comme il fallait.

On na pas parlé, le temps du réchauffage. Pas de malaise, juste du silence. La tempête rugissait, Mireille ronflait sur le radiateur, la lumière de la cuisine était jaune et douce. Jai trouvé cette quiétude étrange : un inconnu dans ma cuisine, et le silence ne pesait pas. Habituellement, si.

Jai remis de leau à chauffer, une demi-heure plus tard.

La tempête ne faiblissait pas. On mangeait la soupe en silence non quil ny ait rien à dire, mais parce quon nétait pas pressés.

Cest calme ici, a-t-il dit.

Toujours, sauf quand le vent souffle.

Non, je veux dire, cest calme à lintérieur. Il indiqua la pièce. Pas de radio, ni de télé.

Il y a une radio, sur le rebord de la fenêtre. Je lallume parfois.

Je comprends. Il hésita. À Paris, impossible de travailler sans le casque. Toujours du bruit qui traverse les murs, on entend des gens marcher, parler. Cest perturbant.

Travailler cest écrire ?

Oui.

Quécrivez-vous ?

De la prose. Il fixa sa tasse. Depuis deux ans, un même roman. Long travail.

Ça arrive.

Je lai fini cet automne. Depuis, je ne sais plus trop.

Je connaissais ce vide pas le mien, celui des autres auteurs. En huit ans, je lavais croisé souvent : quand le manuscrit part, il reste un creux. Certains plongent tout de suite dans un autre projet, dautres errent un mois ou deux, dautres disparaissent. Chacun à sa manière.

Ça passe, ai-je assuré.

Oui. Mais pas encore.

Mireille descendit du radiateur, sapprocha de lui, le renifla, puis retourna se remettre au chaud. Il la suivit des yeux.

Cest bon signe ? demanda-t-il.

Moyen. Si elle restait, ce serait très bon.

Je vais devoir travailler ma réputation, dit-il, sérieux.

Jai ri.

Je peux demander quelque chose ? osa-t-il ensuite.

Bien sûr.

Pourquoi le deux ?

Jai mis un instant à comprendre.

La date que vous avez dite au téléphone, le deux janvier. Aujourdhui, cest le 31 décembre, vous travaillez sur un manuscrit alors quil vous reste deux jours. Pourquoi maintenant ?

Cétait pertinent. Trop, venant dun homme débarqué en pleine tempête, plus préoccupé sans doute par sa voiture.

Lhabitude, ai-je répondu.

Laquelle ?

Ne pas repousser ce qui est presque fini.

Il ma regardée. Ce nétait pas du scepticisme, juste la conscience quil ny avait pas tout dans cette réponse.

Et puis, ici, il ny a pas de raison dattendre, ai-je ajouté. Je ne fête plus le réveillon. Autant travailler plutôt que de regarder lheure avancer.

Je comprends, a-t-il dit. Sans jugement.

Jai apprécié.

On sest tu. Dehors, le vent cognait les volets du voisin parti pour lhiver depuis novembre. Ça métait devenu un bruit familier, mais ce soir-là, il semblait plus fort.

Vous étiez en train de travailler à mon arrivée, nota-t-il.

Oui.

Que faites-vous donc ?

Je suis éditrice. Littérature.

Un beau métier.

La plupart du temps, oui.

Son regard sattarda sur moi.

Travailler sur les textes des autres, ce nest pas pesant ?

Je réfléchis.

Si le texte est médiocre, oui, ça pèse. Mais un bon texte, cest linverse : on veut le rendre encore meilleur. Cest comme une restauration. Il y a déjà la structure, il suffit denlever ce qui est de trop.

Il acquiesça, plus à lui-même quà moi.

Vous ne le prenez pas mal, quon retouche vos textes ? demandai-je.

Non, seulement si on enlève lessentiel.

Comment sait-on que cest essentiel ?

Si ça fait mal quand on le supprime, cest que cétait nécessaire. Sinon, on peut couper.

Je le dévisageai. Une belle formule, très juste, typiquement dun écrivain aguerri à lexercice.

Vous avez déjà eu une mauvaise édition ?

De tout. Il songea. Un jour, une éditrice a remanié mon premier livre à tel point que cétait une histoire dun vieux marin transformée en récit de cadre sup et de bureau. Je grossis le trait, mais lidée est là.

Et vous avez accepté ?

Javais vingt-neuf ans. Je croyais quils savaient mieux.

Ensuite ?

Jai compris que « savoir mieux » ne veut pas dire « avoir raison ». Ce nest pas pareil.

Jai acquiescé. Un éditeur peut être plus technique, mais sil ne capte pas la voix de lauteur, cela ne sert à rien. Le second compte davantage que le premier.

***

Dehors, la nuit était tombée pour de bon aucun éclat, la tourmente avait densifié le blanc, la lumière du lampadaire à peine visible.

Étienne sirotait son deuxième thé. Mireille repassa par là, sans sarrêter cette fois. Il na pas tenté de lattirer il avait compris quelle naimait pas ça.

Je peux ? Il montra létagère près de la fenêtre.

Allez-y.

Il sapprocha, examina silencieusement les tranches trois rayons, les polars dun côté, la prose de lautre, le reste pêle-mêle. Il na rien touché, puis est revenu à table.

Vous lisez beaucoup de polars, constate-t-il.

Pour me détendre. Là, tout trouve toujours une résolution.

Ce nest pas le cas dans la vie ?

Plus rarement.

Il reprit sa tasse.

Parlez-moi du roman, demanda-t-il.

Jai hésité, puis compris.

Celui que vous corrigez.

Pourquoi voulez-vous savoir ?

Par curiosité. Il haussa doucement les épaules. Vous disiez que corriger un bon texte, cest restaurer. Je voudrais comprendre comment vous voyez cela.

Conversation étrange mais pas désagréable. Un inconnu à ma table, une tasse entre les mains, qui interroge mon travail et non par politesse, mais par réel intérêt.

Cest un roman sur un homme qui a fait ce quil croyait juste, longtemps. Et il découvre quil obéissait plus à la peur du changement quau choix véritable. Cest une histoire de différence entre lhabitude et le choix.

Et à la fin ?

Il part. Non pas loin des gens, mais loin de qui il était. La meilleure fin possible pour cette histoire, à mon avis.

Il resta silencieux.

Vous laimez, cette fin ?

Oui. Lauteur dabord voulait quil revienne.

Et vous lavez convaincu ?

Je lai suggéré. Il a tranché. Je reposai ma tasse. Cest normal. Je propose, cest son texte.

Il baissa le regard sur la table. Un silence dense, méditatif.

Pourquoi, pour vous, la fin est meilleure ainsi ?

Parce que le retour répond à « où », mais le départ répond à « qui ».

Cest de vous ou du texte ?

De moi. Dans mes notes.

Il se tut à nouveau. Je laissai faire.

Huit ans que vous corrigez ?

Oui.

Et toujours cette conception de la fin ?

Non. Uniquement quand lhistoire est honnête. Sinon, on ny croit pas, la fin ne compte pas. Une histoire honnête impose sa conclusion. Notre job, cest de ne pas abîmer.

Étienne regarda longuement dehors, en silence.

Ça doit être difficile dit-il finalement.

Quoi donc ?

Lire pour lautre, vraiment. Pas pour soi.

Jai songé.

Parfois. Quand lauteur refuse de voir. Mais celui-ci ne résistait pas. Au contraire.

Le manuscrit que vous avez là, actuellement ?

Oui.

En quoi était-il ouvert ?

Je pris ma tasse, cherchai des mots. Pas pour décrire lintrigue, mais ce qui mavait atteinte dans ce texte.

Il y a une phrase, ai-je dit. Je lai modifiée, lauteur la validée. Pourtant je me demande encore si jai eu raison.

Quelle était la version davant ?

Sur la tempête de neige. Lauteur lavait écrite très longue, ça cassait le rythme. Jai coupé, cest devenu plus précis, mais jy ai perdu un peu de vie.

Quoi exactement ?

Ça, impossible à dire. Un truc vivant.

Lisez votre version.

Sa demande était étrange, mais non absurde.

« La neige ne choisit pas. Elle reste, voilà tout, quand tout le reste s’en va. »

Étienne tomba dans un profond silence.

Pas une seconde ou deux, mais longuement. Quelque chose venait de changer non dans la pièce, mais en lui. Il fixait la table, serrait trop fermement sa tasse ; je compris quil ne réfléchissait pas quà la phrase. Il la reconnaissait.

Il y a un souci ? ai-je demandé.

Non. Pause. Ma version, c’était : « La neige ne choisit pas où aller elle sait juste que seule reste ce qui ne craint pas le froid. »

Jai posé ma tasse.

Lentement. Parce quil fallait agir avec délicatesse le temps de comprendre.

Cette phrase, elle était dans le manuscrit précisément page cent dix-sept, troisième paragraphe. Je lavais retravaillée trois jours avant de trouver cette version. Personne ne lavait vue depuis : la version originale nappartenait quà lauteur et à moi.

Le roman nétait pas publié, la citation navait circulé nulle part.

Vous êtes É. Martin, ai-je déclaré.

Ce nétait pas une question.

Il ma regardée.

Étienne Martin, oui.

Jétais partagée entre trouble et évidence comme si au fond, javais senti quelque chose depuis le début, sans parvenir à lidentifier. Deux heures déjà à parler de fins et de vide, alors que depuis huit mois, je corrigeais son roman et lui écrivait le sien, sans jamais nous être vus.

Jai corrigé votre roman pendant huit mois, ai-je dit.

Je sais. Léditeur avait mentionné une « N. Belcourt ». Jignorais votre prénom, juste la première lettre.

N. Belcourt.

Nadine Belcourt. Moi.

On se connaissait déjà à travers nos mots, nos annotations, nos « accepté » ou « refusé » sur les marges. Il avait adopté ma fin, rejeté ma correction au chapitre quatre. Javais insisté pour la révision de la seconde partie, il avait consenti une semaine plus tard. Nous avions ferraillé sur chaque modification importante jamais face-à-face, pourtant.

Je réalisai soudain que, par le texte, je le connaissais déjà. Sa manière décrire plus long en cas démotion, court quand il est sûr. Son besoin de digérer une remarque avant de laccepter, non par entêtement, mais réflexion. Je savais quil osait dire « refusé » sans toujours expliquer.

Mais lui, de moi, il ignorait tout.

Cétait un peu inégal.

Et il a débarqué, un soir de tempête, frappant à ma porte.

***

Pourquoi ne pas lavoir dit de suite ? demandai-je.

Je ne savais pas que vous étiez mon éditrice. Jai juste évoqué que jécrivais.

Et moi, que jétais éditrice.

Oui. Il hocha la tête. Aucun de nous na précisé.

Il avait raison. Je nai pas mentionné la maison dédition, lui non plus. Nous étions deux discrets, et voilà ce que cela produisait.

La phrase que vous aviez écrite, ai-je repris, je lai coupée car elle alourdissait le rythme.

Je sais, et jai accepté.

Pourtant, votre version était peut-être meilleure.

Il me fixa.

Vous croyez ?

Oui. La mienne était plus précise, la vôtre plus vraie. Parfois la sincérité prime sur la précision.

Il resta longtemps silencieux.

On pourrait remettre loriginal ?

Le manuscrit est chez léditeur. Mais si vous insistez, je peux demander quon remette votre phrase.

Non. Il secoua la tête. Gardez la vôtre. Vous avez raison, pour le rythme.

Je nai pas insisté. Mais jétais touchée quil demande.

Son téléphone vibra faiblement quinze pourcents. Il allait bientôt pouvoir appeler une dépanneuse, mais il ne bougea pas.

Vous lavez lu en entier ?

Trois fois. Un éditeur relit trois fois : une pour comprendre, une pour sentir, une pour façonner.

Et quavez-vous ressenti ?

Je reposai ma tasse, le regardant droit dans les yeux.

Que lauteur y a mis beaucoup de temps à comprendre quelque chose. Et quil a fini par y arriver.

Il baissa la tête.

Cest à peu près ça, murmura-t-il.

Cest un bon roman, ajoutai-je. Je le dis rarement. Il sonne vrai.

Il ne dit rien, juste un signe de tête je sentais que, pour lui, cela comptait, même sil ne savait pas comment lexprimer.

On se tut de nouveau. Mais cétait un silence dense, nécessaire, celui qui laisse de la place à ce qui vient dêtre dit.

Vous avez été seule dès le début ? demanda-t-il.

Jai compris. Pas aujourdhui, mais en général.

Non. Mon mari est mort il y a cinq ans.

Désolé.

Pas la peine. Je haussai les épaules. Ce nest plus si douloureux. Différent, cest tout.

Il ne fit pas semblant de compatir. Les gens disent souvent « je comprends », mais cest rarement sincère. Lui demanda juste :

Pourquoi Saint-Aubin ?

Il y a du calme. Et cest là où nous étions heureux alors il y est encore, un peu.

Il acquiesça.

Et vous, pourquoi Saint-Pierre ?

Divorce, il y a deux ans. Un appartement vide à Paris. Il hésita. Jai acheté pour que le vide ait une autre forme.

Jai éclaté de rire, surprise, il venait de mettre des mots sur ce que javais toujours refusé dexpliquer à ceux qui me demandaient ce que je faisais là, seule.

Cest exactement ça.

Vous voyez ce que je veux dire ?

Parfaitement.

Il esquissa un sourire discret plus franc cette fois.

Vous avez supprimé un monologue au chapitre quatre, fit-il remarquer.

En effet.

Pourquoi ?

Parce que le héros redisait ce que le lecteur savait déjà. Cétait superflu.

Je laimais bien, ce passage.

Je sais, vous laviez écrit en marge.

Et vous mavez juste répondu : « Je comprends, mais non. »

Oui. On peut regretter un passage, mais ce nest pas une raison de le garder.

Il se tut.

Vous avez eu raison. Il soupira. Cest clair après coup.

On réalise toujours après. Ça ne me frustre pas, non.

Dêtre remerciée plus tard seulement ?

Je réfléchis.

Non. Ce qui compte, cest le résultat. Quand il existe, je me dis intérieurement « validé », et cest suffisant.

Il me regarda longuement. Pas comme une inconnue comme quelquun quon connaît déjà un peu.

Je croyais les éditeurs anonymes, dit-il doucement.

Cest ce quils doivent être. Le texte dabord.

Mais vous ne lêtes pas.

Cest un souci.

Non, répondit-il. Non.

***

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Le Nouvel An dans un quart dheure, signala Étienne.

Je sais.

Dehors, la tempête sétait apaisée rien que le blanc, plus de vent. Le lampadaire restait fixe. Il neigeait, mais sans violence, avec lassitude, comme si le blizzard lui-même voulait rentrer.

Vous avez autre chose que du thé ? demanda-t-il.

Du vin blanc, entamé à Noël.

Ça ira ?

Je crois. Du blanc.

Parfait.

Je sortis la bouteille du frigo, deux verres ordinaires je nai jamais de flûtes à champagne. Jai servis à petite dose.

À quoi doit-on trinquer ? demanda-t-il.

À la nouvelle année, ai-je répondu.

Cest trop vaste.

Alors à la sincérité. Quelquefois, cest plus important que la justesse.

Il me fixa. Et, pour la première fois du soir, je ne baissai pas les yeux.

Très bien, fit-il.

Les cloches, je les ai entendues sur la petite radio dangle, la vieille quavait installée Mathieu ce premier été, jamais déplacée depuis seulement changée de piles. Dordinaire, elle marmonnait la fête chez les autres. Ce soir-là, cétait différent.

On a levé nos verres. Bu en silence. Mireille sest étirée, a baillé doucement et sest rendormie. Derrière la vitre, la neige tombait paisiblement, énorme, sans vent.

Le portable vibra trente pourcents.

Étienne le jeta un coup dœil, contempla la nuit, puis moi.

Les dépanneurs la nuit, jamais, observa-t-il.

Non. Pas avant demain.

Vous avez de quoi mhéberger ?

Je fis oui de la tête.

Le canapé du bureau. Il y a des feuilles, je vais les ranger.

Ne rangez pas, insista-t-il. Je ne dérangerai pas.

Il avait trouvé le bon mot. Pas « faire doucement », pas « embêter », mais « ne pas déranger ». Comme sil savait que javais besoin de protéger un espace.

Daccord, ai-je consenti.

Je me levai pour refaire une bouilloire. Non que jaie eu envie de thé, mais parce quil fallait soccuper les mains.

Nadine, dit-il.

Je me retournai.

Je suis content que ma voiture se soit retrouvée dans le fossé.

Je le fixai. Il était là, tenant son verre, parlant sans détour.

Je nen suis pas encore sûre, répondis-je honnêtement.

Je sais. Il acquiesça. Cest normal.

La bouilloire siffla.

Jai rempli deux tasses, posé la sienne devant lui. Il ma remerciée, la prise.

Dehors, la neige tombait lentement. La tempête était terminée.

Mais il nest pas parti.

Et je nai pas demandé quand il partirait.

Le manuscrit était dans la pièce voisine page cent dix-sept, troisième paragraphe. Sa phrase, dans ma réécriture. Quelque part, dans sa tête, loriginale. Les deux parlaient de la même chose. Ce qui reste quand tout le reste disparaît.

Cétait sans doute ça, la vérité.

Je suis restée là, ma tasse entre les mains, lui en face, et dehors il ny avait plus de tempête juste la neige et la nouvelle année, déjà commencée.

Ce soir-là, jai compris que la sincérité et la rencontre, même inattendues, peuvent transformer le plus ordinaire des réveillons en une parenthèse précieuse. Nous ne sommes jamais aussi seuls quon se limagine, et parfois, la vie nous amène ceux avec qui lon partage déjà lessentiel sans lavoir su.

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