L’invité de l’hiver

LHôte dhiver

À la campagne, dans lest de la France, la nuit tombe toujours tôt en hiver. En pleine tempête de neige, l’obscurité s’invite encore plus vite, effaçant le paysage dès dix-neuf heures. Au-delà de la fenêtre, il ny avait que le vacarme du vent et la danse obstinée des flocons qui se collaient à la vitre et y glissaient lentement.

Assise à ma table, je corrigeais les épreuves dun manuscrit.

Ce travail nétait pas pressant la date limite était le deux janvier mais jai horreur de repousser au lendemain. Et puis, que faire dautre le soir du réveillon, quand on est seule, que la ville la plus proche est à soixante-dix kilomètres, et que la télévision ne fait plus partie de votre vie depuis une bonne décennie ?

La maison à Saint-Clément, nous lavions achetée, Paul et moi, il y a vingt ans. À lépoque, elle devait nêtre quune résidence dété, pour le jardin, lair pur. Après laccident de Paul, je nai plus eu besoin de la ville. Je me suis installée ici définitivement avec mon ordinateur, mes manuscrits, et ma chatte, Clothilde, qui dormait en boule sur le radiateur, inconsciente des rafales rageuses dehors.

Les voisins, au début, me regardaient avec compassion. Mais ils sy sont habitués. Nadège Besson éditrice, la maison aux volets bleus, ne sort que pour le courrier et lépicerie tous les trois jours, ne soccupe de personne, nattend personne. Une bonne voisine.

Sur la table, il y avait lexemplaire imprimé du roman, signé « É. Lemoine ». Javais passé huit mois sur ce texte. Huit mois à corriger, discuter avec lauteur par lintermédiaire de léditeur, recevoir des « accepté » ou « refusé » en retour, encore et encore. Je ne connaissais pas lauteur. Juste un nom, une initiale, et ces trois cent quatre-vingts pages : lhistoire dun homme longtemps égaré, qui finit par le comprendre.

Un bon roman.

Jen ai lu, des manuscrits ; je sais repérer les voix. Celle-ci était vraie pas fabriquée, pas scolaire. Une voix quon possède ou non, qui ne senseigne pas. Lauteur le savait et ce savoir le terrifiait presque.

Le téléphone sonna à dix-neuf heures trente.

Nadège, tu comptes rendre quand, finalement ? lança Camille, de la rédaction. Sa voix trahissait la gêne elle naimait pas appeler un soir de fête.

Le deux.

Allons, tu pourrais rendre après le dix ! Ce sont les fêtes !

Le deux, répétais-je sans faiblir.

Elle se tut. Elle savait quil était inutile dinsister.

Tu es encore seule, là-bas ? Pas vrai ?

Avec Clothilde.

Nadège

Camille

Elle rit, raccrocha. Je revins au texte, fixai ce paragraphe qui mobsédait depuis trois jours.

Page cent dix-sept. Troisième paragraphe. Une phrase, mal placée. Ce nétait pas la formulation, ni même le sens : cétait le rythme. Trop longue, la phrase écrasait le souffle du texte. Javais déjà testé cinq remplacements, les cinq avaient été supprimés.

La sixième tentative fut la bonne.

Je notai la nouvelle version, relus, satisfaite, et refermai lordinateur. Il restait deux heures avant que ne vienne le coup frappé.

Le frappement retentit vers vingt et une heures trente.

Pas à la vitre à la porte.

Dabord je pensai au vent. Mais le vent ne frappe pas, il sacharne, il geint. Là, cétait bien un frappement trois coups, puis deux.

Clothilde entrouvrit un œil, léteignit aussitôt.

Je me levai, écartai le rideau et observai le perron. Un homme se tenait là. Seul, sans voiture tout autour, de la neige, son manteau improbable déjà détrempé. La lanterne de la grille balançait doucement, et à sa lumière, il navait rien dune menace juste un homme transi, debout parce quil navait nulle part ailleurs où aller.

Ici, on ouvre toujours. Surtout un soir de tempête.

Je pris ma veste, allai à la porte.

Bonsoir, fit-il sur le seuil. Sa voix était basse, éraillée. Excusez-moi pour lheure. Mon téléphone est à plat, la voiture est au fossé, jai vu de la lumière chez vous.

Je lexaminai. Grand, presque à toucher le linteau. Son manteau à carreaux était trempé. Dans une main, il serrait des lunettes, dans lautre rien : ni sac, ni valise. Les verres, embués, il les gardait à la main.

Entrez, dis-je.

Il sexécuta lentement, attentif, soucieux de noccuper aucune place de trop dans une maison qui nest pas la sienne.

Elle est loin, la voiture ? demandai-je pendant quil retirait son écharpe.

Deux cents mètres, à suivre la route. Mauvaise ornière, couverte de neige, pas vue à temps. Il hésita. Jai oublié le chargeur, le GPS a vidé la batterie.

Je comprends.

Pendant quil senlevait le manteau, jai mis leau à bouillir. Quand je suis revenue, il tenait toujours ses lunettes, les verres indécemment embués, il ne les mit quaprès les avoir chauffés au creux de sa main.

Mettez ça là, proposai-je en désignant le crochet près du miroir.

Merci. Il accrocha son manteau, enfin remit ses lunettes. Étienne.

Nadège. Jindiquai la cuisine. Venez.

Ici, tout le monde connaît tout le monde. Le village voisin Sainte-Lucie, six kilomètres à travers champs. Quelques maisons habitées à lannée, des citadins lété, lhiver presque désert. Nos hameaux séparés par une vieille haie darbres et une route à moitié défoncée.

Vous êtes de Sainte-Lucie ? fis-je alors quil prenait place.

Oui. Jai acheté une maison cet automne, premier hiver sur place. Il eut un sourire las. Javais oublié quici, lhiver, cest tout un autre monde.

Vous naviez pas regardé la météo ?

Si. On annonçait « chutes de neige modérées ».

Mais « modéré » sur la nationale ou là, ce nest pas la même chose.

Je sais, maintenant.

Je lui servis une tasse de thé, brûlante, sans question. Il lenserra dans ses mains, resta figé ainsi quelques secondes.

La voiture, ce nest rien, avoua-t-il. Il y a lassurance, il faut juste prévenir.

Je peux vous prêter un chargeur. Je désignai la prise près du frigo. Le câble y est.

Il se leva, mit à charger son téléphone, puis reprit place à table. Il enlaça de nouveau la tasse.

Vous vivez ici depuis longtemps ? demanda-t-il.

Cinq ans en permanence. Avant cétait une résidence secondaire.

Et vous navez jamais voulu retourner en ville ?

Non.

Il ninsista pas. Jappréciais.

Il avait un vieux téléphone ce modèle ne se fait plus depuis trois ans. Petit, abîmé. Pour effectuer cinq pourcents de recharge, il lui fallut quarante minutes jai le même, je sais.

Il resterait encore un moment.

Je pris ma propre tasse, lui lançai :

Vous navez rien mangé ?

Ce matin.

Ce matin ?

Jimaginais rentrer dans quelques heures.

Il restait de la soupe à la farine dorge, faite la veille. Je la fis réchauffer. Il nobjecta pas dun « ne vous inquiétez pas », il attendit simplement. Il avait raison.

Le silence persista alors que la soupe chauffait. Ce nétait pas gênant. Cétait juste un silence normal. La tempête au-dehors maintenait sa note obstinée, Clothilde soupirait en dormant, la lumière ici était jaune et chaude. Jai songé que cétait étrange ce sentiment de paix, avec un inconnu dans ma cuisine, et rien qui dérange. Ce nest pas habituel.

Je lanai la bouilloire une nouvelle fois au bout dune demi-heure.

Dehors, le blizzard ne faiblissait pas. Nous mangions la soupe sans hâter la parole non par manque de sujets, mais pour ne rien forcer.

Chez vous, il y a ce silence, dit-il soudain.

Ici, cest toujours calme. Sauf le vent.

Non ce calme à lintérieur. Il désigna le salon. Ni radio, ni télé.

Il y a une radio. Une petite, sur le rebord de la fenêtre. Parfois je lallume.

Je comprends. Il réfléchit. À Paris, je ne peux travailler sans casque. Même là, jentends les bruits des voisins. Ça parasite.

« Travailler », cest écrire ?

Oui.

Vous écrivez quoi ?

De la prose. Il baissa la tête vers sa tasse. Deux ans sur un même roman, à traîner.

Ça arrive.

Je lai remis cet automne. Maintenant, je ne sais pas quoi faire.

Ce sentiment-là, je le connaissais. Celui des auteurs une fois le texte envoyé un grand vide, difficile à combler. Certains se remettent tout de suite au travail, dautres errent quelques semaines, dautres sarrêtent. Chacun à son rythme.

Ça passe, assurai-je.

Je sais. Mais pas encore.

Clothilde quitta son radiateur, sapprocha de lui, lui renifla la main puis retourna se lover. Étienne la suivit du regard.

Cest bon signe ? demanda-t-il.

Moyennement. Si elle reste, cest très bon.

Je travaillerai ma réputation, répliqua-t-il avec sérieux.

Jéclatai de rire.

Puis-je vous interroger ? relança-t-il.

Allez-y.

Pourquoi le deux ?

Je mis du temps à saisir.

La date limite, précisa-t-il. Au téléphone, vous avez dit « le deux ». Mais ce soir, cest la Saint-Sylvestre. Vous corrigez alors quil reste deux jours. Pourquoi ce soir ?

Sa question était précise. Trop précise pour quelquun débarqué comme lui, perdu dans la neige, devant penser à sa voiture.

Lhabitude, répondis-je.

Laquelle ?

Ne jamais remettre à plus tard ce qui est presque abouti.

Il me fixa. Pas méfiant mais il savait que ce nétait pas la seule raison.

Et puis ici, attendre ne sert à rien. Je ne fête plus le réveillon. Autant travailler, au lieu de regarder lhorloge.

Je comprends. Ce nétait pas de la pitié, juste un constat.

Cétait bien ainsi.

On garda le silence. Dehors, le vent secouait les volets de la maison dà côté les voisins étaient partis en novembre, pas de retour avant le printemps. Ce cliquetis aurait pu magacer, mais ce soir il paraissait étrange, amplifié.

Vous travailliez quand je suis arrivé, observa Étienne.

Oui.

Vous faites quoi ?

Éditrice. Littérature.

Cest intéressant.

En général, oui.

Son regard sattarda sur moi.

Travailler sur les textes des autres ce nest pas écrasant ?

Je réfléchis.

Quand le texte est mauvais, oui. Quand il est bon, cest linverse. On veut laider à briller. Cest comme restaurer un tableau : la structure existe déjà, on enlève seulement ce qui gêne.

Il acquiesça, presque pour lui-même.

Et vous nauriez pas de rancœur ? osa-je.

Envers quoi ?

Des corrections. La suppression, entre autres.

Ah, non. Sauf si on enlève l’essentiel.

Et comment on sait que cest « lessentiel » ?

Si lon retranche et que ça fait mal, cétait essentiel. Sinon, on pouvait supprimer.

Je le scrutai. Cette formule était belle. Précise, écrivain on ne la conçoit quaprès maints combats intérieurs.

Vous avez eu de mauvaises expériences en édition ?

De tout. Il se souvint. Un éditeur, sur mon premier livre, a tant coupé que ce nétait même plus mon histoire. Ça se passait en bord de mer, ça a fini en open space. Jexagère à peine, mais cétait ça.

Vous aviez accepté ?

Javais vingt-neuf ans. Je croyais quils savaient mieux que moi.

Et ensuite ?

Ensuite, jai compris que « savoir » nest pas « avoir raison ». Ce nest pas la même chose.

Japprouvai. Un éditeur peut maîtriser la technique mieux que lauteur mais ne pas entendre sa voix. La voix, cest ce qui compte.

***

La nuit était tombée pour de bon plus de lumière, la tempête avait gagné, la lanterne à la grille luttait vaillamment.

Étienne attaquait un second thé. Clothilde, de nouveau descendue, trottait bruyamment, cette fois sans sarrêter près de lui juste un passage de ronde. Il ne lattira pas. Il avait compris : elle naimait pas les rappels.

Je peux ? Il pointa létagère à livres sous la fenêtre.

Bien sûr.

Il se leva. Trois rayons : les polars à part, la littérature séparée, le reste en pagaille. Il lut les dos, sans rien toucher, puis revint sasseoir.

Beaucoup de polars, nota-t-il.

Pour me détendre. Tout y trouve sa solution.

Dans la vraie vie, non ?

Plus rarement.

Il sirota sa tasse.

Parlez-moi du roman, dit-il.

Je mis un temps à comprendre.

Celui que vous corrigez.

Pourquoi ?

Par curiosité. Il haussa les épaules. Vous avez dit quun bon texte, cest comme une restauration jaimerais savoir votre vision.

La conversation était étrange, pas déplaisante. Un homme, inconnu, à ma table, une tasse entre les mains, parle de mon métier. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où quelquun mavait interrogée ainsi : sans politesse forcée, mais porté par un vrai intérêt.

Cest lhistoire dun homme, dis-je. Il fait longtemps ce quil croit juste, puis comprend quil avait surtout peur de choisir autrement. Cest sur la différence entre lhabitude et le choix.

Et la fin ?

Il sen va. Pas des gens, de lui-même. Cest la plus juste des fins pour cette histoire.

Étienne fixa le vide.

Vous laimez, cette fin ?

Oui. Lauteur voulait dabord une autre.

Laquelle ?

Un retour. Héros de retour à la case départ.

Vous lavez convaincu ?

Jai noté un commentaire. Il a décidé seul. Je posai ma tasse. Cest ainsi. Joriente, je ne force pas la main.

Son regard baissa vers la table. Avec lui, les silences nétaient pas vides, ils pesaient.

Pourquoi trouvez-vous que partir est une meilleure fin ?

Parce que revenir, cest répondre à « où », tandis que partir, cest répondre à « qui ».

Il leva les yeux.

Ces mots sont de vous ou du roman ?

Les miens. Dans mes notes.

Il se replongea dans le silence. Je respectai cela.

Vous faites ce métier depuis longtemps ?

Huit ans.

Vous raisonnez toujours ainsi sur les fins ?

Non. Mais quand lhistoire est vraie, elle pousse vers son issue, et le travail de léditeur, cest de ne rien gâcher.

Il fixa la fenêtre, longtemps, comme pour peser le sens de mon propos.

Cest difficile, je suppose. Lire « pour lautre », non pour soi.

Je méditai.

Parfois. Quand lauteur se braque, ne voit pas clair. Pas celui-là. Lui, il écoutait.

Celui que vous corrigez ?

Oui.

En quoi écoutait-il ?

Je pris la tasse, hésitant sur ma réponse. Pas sur lhistoire je lavais déjà dite. Mais sur ce qui, au fond, mavait touchée dans ce roman.

Il y a une phrase, expliquai-je. Je lai modifiée, lauteur a accepté. Mais jy pense encore. Et si javais eu tort ?

Loriginal, cétait quoi ?

Sur la tempête. Lauteur avait écrit long, ça gênait le rythme. Jai condensé, cest devenu plus précis, mais il manquait peut-être quelque chose.

Quoi ?

Justement : je ne sais pas dire. Un souffle. La vie-même.

Lisez-moi votre version.

Je le regardai, surprise, mais ce nétait pas une bêtise.

« La tempête ne choisit pas. Elle reste, quand tout le reste disparaît. »

Il se tut.

Pas juste une seconde, il se tut longuement. Jai compris, à sa raideur, à la façon dont il serrait la tasse, que la phrase avait réveillé en lui quelque chose. Pas la phrase sa source.

Tout va bien ? demandai-je.

Oui. Il hésita. Moi, javais écrit : « La tempête ne choisit pas où aller elle sait seulement quil ne restera que ce qui ne craint pas le froid. »

Je reposai ma tasse, lentement, le cœur battant.

Cette phrase était dans la version originale. Dans le fameux manuscrit de la pièce à côté, page cent dix-sept, troisième paragraphe. Une phrase que javais triturée, amputée, soigneusement remplacée. Personne navait lu la version modifiée, hormis léditeur. Et loriginal seul lauteur et moi.

Le roman nétait pas publié. Personne nen avait parlé.

Vous êtes É. Lemoine ? chuchotai-je.

Ce nétait pas une question.

Il me regarda.

Étienne Lemoine, oui.

Je ne savais plus quoi dire. Cétait étrange et pourtant naturel, parce que, je crois, je sentais déjà une proximité étrange depuis le début sans mettre le doigt dessus. Deux heures à discuter de fins et de vide, à travailler son roman Huit mois de dialogue silencieux par corrections interposées. Lui non plus nen savait rien.

Jai travaillé huit mois votre texte, soufflai-je.

Je sais. Léditeur ne me disait que « N. Besson » pour léditrice. Il marqua une pause. Je nai jamais eu votre prénom. Juste linitiale.

N. Besson.

Nadège Besson. Cétait moi.

Nous nous connaissions déjà. Par la plume, les corrections, les « oui » et « non » marginaux. Il avait accepté ma fin, refusé une coupe au chapitre quatre, cédé sur la refonte de la deuxième partie. Nous avions débattu chaque choix important. Sans jamais nous voir.

En un instant, jai su que je le connaissais déjà, pas comme cet homme assis en face de moi, mais comme la voix du texte. Je savais quil écrivait long quand lémotion le gagnait, court quand il était sûr de lui. Quil mettait du temps à accepter les corrections, non par entêtement, mais par méditation. Quil nhésitait pas à dire « non » sans justifier.

Lui, de moi, navait quune initiale.

Cétait un peu injuste.

Puis il était entré dans ma vie, comme un appel au seuil dune tempête.

***

Pourquoi ne pas me lavoir dit ? fis-je.

Dit quoi ? Il parut surpris. Je ne savais pas qui vous étiez. Jai juste dit « jécris ».

Et moi, « je corrige ».

Voilà. Il acquiesça. Aucun de nous na précisé.

Il avait raison. Je nai pas nommé ma maison dédition, il na pas mentionné la sienne. Nous sommes de ceux qui naiment pas trop parler de soi. Voilà où cela mène.

Sur cette fameuse phrase, repris-je, je lai retravaillée parce quelle était trop longue le rythme ne collait plus.

Je comprends. Jai accepté.

Mais la vôtre était plus honnête.

Il me fixa.

Vous croyez ?

Oui. Ma version est plus nette, la vôtre plus vraie. Et parfois, la vérité prime sur la justesse.

Il resta longtemps sans un mot.

Est-ce trop tard pour quon revienne à ma version ?

Non, dis-je, hésitante. Mais elle est déjà à la rédaction. Si vous le demandez, ils la renverront, je pourrais changer.

Laissez alors. Le rythme compte.

Jaurais pu argumenter, mais son intention me suffisait.

Son téléphone vibra doucement sur la table quinze pourcents de charge. Il pouvait appeler le dépannage. Étienne ne bougea pas.

Vous lavez lu trois fois, ce roman ? demanda-t-il.

Trois fois. Les éditeurs font trois lectures : dabord pour comprendre, ensuite pour ressentir, enfin pour retravailler.

Quavez-vous ressenti ?

Je posai ma tasse, le fixai.

Quun homme a cheminé longtemps avant de comprendre. Quil sest perdu puis retrouvé.

Il baissa les yeux.

Cest ça, murmura-t-il.

Cest un grand roman. Je le dis rarement. Authentique.

Il ne répondit rien. Il hocha la tête, je sentis que cétait précieux pour lui, mais quil ne savait pas le nommer.

On se tut encore. Mais ce silence-ci avait un poids nouveau il fallait quil existe, après tout ce quon venait davouer.

Vous avez toujours été seule ici ? demanda-t-il.

Je compris la question. Pas ce soir toujours.

Non. Mon mari Paul est décédé il y a cinq ans.

Je suis désolé.

Il ne faut pas. Je secouai la tête. Ce nest plus vraiment douloureux. Cest différent.

Il ne sortit pas un « je comprends ». Beaucoup le disent, cest souvent faux. Il se tut, préféra :

Pourquoi Saint-Clément ?

Ici, cest silencieux. Et cest ici que nous étions ensemble ; ici, il y a encore un peu de lui.

Étienne acquiesça, lentement.

Pourquoi Sainte-Lucie pour vous ? demandai-je à mon tour.

Jai divorcé il y a deux ans. Lappartement parisien, vide. Il fit une pause. Jai acheté la maison pour que le vide ait une autre couleur.

Je ris, surprise de me retrouver dans ses mots. Voilà pourquoi, moi aussi, jai une maison seule, en campagne.

Exactement.

Vous comprenez ?

Parfaitement.

Il sourit, pour lui mais cette fois, je le vis mieux.

Au chapitre quatre, vous avez supprimé un monologue, lança-t-il.

Oui.

Pourquoi ?

Parce que le héros répétait ce que le lecteur savait déjà. Superflu.

Cela ma attristé.

Je sais. Vous laviez écrit en marge.

Et vous : « Je comprends, mais non ».

Parce que je comprenais, et pourtant non. Je le regardai. Avoir de la peine pour un texte, cest normal. Mais ce nest pas un argument.

Il attendit.

Vous avez raison. Sans le monologue, cest mieux. Je lai compris après.

On comprend toujours après.

Ce nest pas trop dur, dêtre remerciée si tard ?

Jai réfléchi.

Non. Ce qui compte, cest la qualité du texte final. Quand il sortira, je pourrai me dire « accepté », et ça me suffira.

Étienne me regarda longuement, plus comme une inconnue déjà un peu comme quelquun quon a appris à reconnaître.

Je croyais les éditeurs sans visage, murmura-t-il.

Et cest ainsi quils doivent être. Ce nest pas leur histoire.

Mais vous, vous nêtes pas sans visage.

Parfois, cest un problème, dis-je.

Non, répondit-il. Non.

***

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Minuit dans un quart dheure, fit remarquer Étienne.

Je sais.

Dehors, la tempête sétait calmée il ne restait que la neige plaquée sur la vitre, sans vent. La lanterne ne bougeait plus. La neige tombait, paresseuse, pressée de rentrer.

Vous avez autre chose que du thé ? demanda-t-il.

Du vin. Il en reste depuis Noël.

Blanc, ça va ?

Oui. Il est ouvert.

Jouvris la bouteille, sortis deux verres ordinaires. Je versai un peu à chacun.

À quoi ? demanda-t-il.

Au Nouvel An, suggérai-je.

Cest trop vaste.

Alors à la sincérité. Qui compte parfois plus que la justesse.

Son regard ne me lâcha pas. Je ne détournai pas, pour la première fois du soir, même si ce fut difficile.

Daccord, accepta-t-il.

Les douze coups je les entendis sur la vieille radio frôlant la fenêtre, celle que Paul avait posée là, ce tout premier été. Je ny touchais jamais, je me contentais de changer les piles. À minuit, la radio transmettait un autre réveillon dans dautres maisons, loin dici. Cétait devenu un repère.

Mais ce soir, tout était différent.

On trinqua en silence. Clothilde, dun coup, bascula sur le flanc, sétira et se rendormit. La neige, dehors, tombait paresseusement, sans vent, en gros flocons.

Le téléphone vrombit trente pourcents.

Étienne jeta un œil à lappareil, un autre vers la fenêtre, puis vers moi.

Pas de remorquage cette nuit, confia-t-il.

Non. Pas avant demain.

Vous avez un lit de libre ?

Je hochai la tête.

Le canapé dans le bureau. Il y a le manuscrit, mais je le rangerai.

Laissez-le où il est. Ça ne me gêne pas.

Ne pas gêner. Bel euphémisme pas « je ferai attention », pas « je ne dérangerai pas », mais « ne pas gêner », comme sil comprenait que jai un espace précieux quil ne souhaite pas envahir.

Daccord.

Je me levai, pour mettre leau à chauffer encore une fois. Pour moccuper les mains.

Nadège, fit-il.

Je me tournai.

Je suis heureux que ma voiture ait glissé au fossé.

Je le regardai. Il était là, à caler le verre de ses deux mains, et disait exactement ce qui lui venait à lesprit. Sans détour, sans sourire.

Je ne sais pas encore si je dois lêtre, avouai-je.

Je sais. Il acquiesça. Cest normal.

La bouilloire siffla.

Je versai de leau dans les deux tasses la sienne et la mienne. Je posai la sienne devant lui. Il la remercia, sen empara.

Dehors, la neige tombait lentement. La tempête était terminée.

Mais il ne partit pas.

Et je nai pas demandé quand il repartirait.

Le manuscrit était là, dans la pièce dà côté page cent dix-sept, troisième paragraphe. Sa phrase dans ma version, et quelque part, dans sa tête, sa propre phrase. Toutes deux racontant la même chose : ce qui demeure quand tout le reste sefface.

Cétait peut-être ça, la vraie vérité.

Je restais là, une tasse entre les mains, il était assis en face. Derrière la fenêtre, la tempête sétait tue, laissant la place à la neige paisible et au Nouvel An déjà entamé.

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