L’invité de l’hiver

Linvité de lhiver

Dans le petit village, lhiver volait la lumière avant même que la nuit ne tombe. Par temps de tempête, le noir était complet avant que les clochers nannoncent sept heures. Dehors, il ny avait rien dautre que la rumeur blanche et la neige qui se plaquait contre les vitres, puis dessinait de lents sillons sur le verre avant de fondre.

Assise à la table de la cuisine, je corrigeais un manuscrit, entourée de feuilles et de notes.

Ce nétait pas un travail urgent la date limite était le deux janvier mais je refusais de procrastiner. Que faire dautre en cette veille du Nouvel An, seule à soixante-dix kilomètres du moindre chef-lieu, dans une maison où le téléviseur navait plus servi depuis dix ans ?

La maison de Saint-Florent, mon mari et moi lavions achetée vingt ans plus tôt. On limaginait comme un lieu dété, une retraite champêtre, lair pur. Puis Jacques est mort brusquement et Paris na plus eu de raison dêtre pour moi. Je me suis installée ici pour de bon avec mon ordinateur, mes textes, et Isis, ma chatte tigrée qui dormait maintenant contre le radiateur, inconsciente du blizzard dehors.

Les voisins, au début, me lançaient des regards compréhensifs. Puis ils sy sont faits. Nadine Moreau éditrice, habite la maison aux persiennes bleues, ne sort que pour aller chercher le courrier ou acheter du pain, nembête personne, nattend personne. Voilà ce quon disait de moi. Une voisine tranquille.

Sur la table traînait mon impression du manuscrit. Sur la première page, un nom dauteur : « É. Laurent ». Voilà huit mois que je travaillais sur ce roman. Huit mois de corrections, déchanges avec la maison dédition, daller-retours marqués de « accepté » ou « refusé », avant de replonger dans le texte. Je ne connaissais pas lauteur. Juste son nom, son initiale, et ce manuscrit trois-cent-quatre-vingts pages sur un homme qui a longtemps couru à contre-sens, avant de sen apercevoir.

Un bon roman.

Jen ai corrigé des tas, je sais reconnaître la différence : ici, la voix était vraie. Sans apparat, sans pose. Ce genre de voix, ou elle existe, ou non. On ne lapprend pas, et lécrivain le sait, sen méfie parfois.

Le téléphone a sonné à dix-neuf heures trente.

Nadine, tu crois que tu vas finir à temps ? demanda Catherine du bureau éditorial. Sa voix hésitait, coupable de mappeler un soir de fête.

Le deux, comme convenu.

Tu exagères, enfin Tu pourrais le faire après les fêtes.

Je le rends le deux, répétais-je.

Un silence. Elle savait que discuter avec moi ne servait à rien.

Tes toute seule ce soir, encore ?

Isis est là.

Nadine

Catherine.

Son rire a fusé, léger, puis elle ma saluée. Je suis revenue au manuscrit, le doigt déjà sur la page maudite qui mobsédait depuis trois jours.

Page cent dix-sept, troisième paragraphe. La phrase, je le sentais, sonnait faux mais impossible dexpliquer pourquoi. Ce nétait pas le sens, ni même les mots cétait le rythme. La phrase trop longue écrasait tout le passage. Cinq fois, jai essayé dautres versions, cinq fois effacées.

La sixième, tout est tombé en place.

Satisfaite, jai noté la modification, relu, puis fermé lordinateur. Il restait deux heures avant que lon frappe à ma porte.

Le coup a retenti vers vingt-et-une heures trente.

Ce nétait pas la fenêtre, cétait la porte dentrée.

Dabord, jai cru au vent. Mais le vent ne frappe pas il gémit, il gronde. Là, cétait net : trois coups, puis deux.

Isis a entrouvert un œil, puis sest rendormie.

Je me suis levée, soulevé le rideau de la cuisine, jeté un œil sur le perron. Un homme. Seul, sans voiture, encerclé de neige, debout dans un long manteau à carreaux qui ne le protégeait sans doute plus vraiment. Sous la lumière du lampadaire qui oscillait, je voyais bien quil ny avait là aucune menace, juste un froid glacial, un homme sans abri dans la nuit blanche.

Dans un village, on nabandonne pas quelquun dehors. Et moins encore par une nuit pareille.

Jai enfilé ma veste et suis allée ouvrir.

Bonsoir, dit-il sur le seuil. Sa voix était basse, voilée. Je suis désolé de vous déranger à cette heure Mon téléphone est à plat, la voiture a glissé dans le fossé, jai vu de la lumière ici.

Je lai examiné. Grand, presque trop pour la porte. Son manteau, trempé. Dans une main, des lunettes embuées. Dans lautre, rien ; pas de sac, pas de valise. Comme sil était sorti précipitamment, sans rien dautre que lui-même et la détresse du moment.

Entrez, dis-je.

Il entra lentement, méthodique, avec la gêne dun homme qui franchit une porte inconnue. Il évitait doccuper de lespace.

La voiture est loin ? demandai-je, tandis quil dévidait sa longue écharpe.

À deux cents mètres sur la route. Jai cru suivre la bonne trace, mais Il hésite, soupire. Jai laissé le chargeur à la maison le GPS a vidé la batterie.

Je comprends.

Il ôtait son manteau dans lentrée, tandis que je mettais de leau à chauffer. Revenu dans le hall, jai aperçu quil gardait ses lunettes à la main, les verres pâles de buée. Il ne les remit quaprès les avoir réchauffées dans sa paume.

Accrochez-le là, proposai-je, montrant le crochet près du miroir.

Merci. Il obéit, chaussa enfin ses lunettes. Étienne.

Nadine. Je fis un signe vers la cuisine. Venez.

Ici, tous connaissent chacun. Le village voisin est La Varenne, six kilomètres de champs à franchir. Quelques maisons, saisonnières lété, désertes lhiver. Entre nos villages : un vieux bosquet et une route défoncée.

Vous venez de La Varenne ? demandai-je, alors quil sasseyait à la table.

Oui. Jai acheté là-bas à lautomne. Première fois que je tente lhiver Il sourit, bref. Jignorais que ce serait si différent.

Vous naviez pas écouté la météo ?

Javais vu « faibles chutes de neige ».

« Faibles » dans la vallée ou sur la route, ça ne veut pas dire la même chose

Je men rends compte maintenant.

Je posai devant lui une grande tasse fumante, chaude, sans commentaires. Il la prit à deux mains, resta un instant immobile, savourant la chaleur.

La voiture, ce nest pas grave, dit-il. Je pourrai la faire sortir demain. Je dois juste appeler une dépanneuse.

Je vous prête un chargeur, indiquai-je en désignant la prise près du frigidaire.

Il se leva, branche son appareil, puis revient. De nouveau, il serre la tasse.

Cela fait longtemps que vous vivez ici ? demanda-t-il.

Cinq ans à lannée. Avant, cétait juste pour lété.

Paris ne vous manque pas ?

Non.

Il ne chercha pas à aller plus loin, et jai apprécié.

Son téléphone était un vieux modèle je reconnus le genre : petit, usé, il lui faudrait facilement quarante minutes pour atteindre cinq pour cent dénergie. Jen savais quelque chose

Il nétait pas près de repartir.

Je bus une gorgée de thé puis demandai :

Vous avez dîné ?

Ce matin

Seulement ce matin ?

Je croyais rentrer vite, je nai pas prévu.

Il y avait dans le frigo de la soupe, de la veille soupe de lentilles, bien française. Je la réchauffai. Il nessaya pas de refuser dun air gêné, ninsista pas pour que je naie pas de dérangement. Il attendit, simplement, silencieux. Cétait la bonne attitude.

Pendant que la soupe chauffait, nous ne parlions pas. Ce nétait pas gênant juste nécessaire. Dehors, la tempête modulait sa plainte continue, Isis ronronnait contre le radiateur. La lumière, jaune, rassurait, dessinait des angles doux à la cuisine. Étrange impression : quelquun dinconnu occupait ma cuisine, et pourtant le silence ne semblait ni pesant, ni déplacé. Dhabitude cest le cas.

Au bout de trente minutes, jai refait du thé.

Côté route, la neige ne faiblissait pas. Nous avons partagé la soupe, échangé à peine quelques mots non par manque denvie, mais car il ny avait nulle urgence.

Chez vous, cest calme, a-t-il dit.

Toujours calme. Sauf le vent.

Non, je veux dire calme à lintérieur. Pas de radio, pas de télé.

Il y a un petit poste, sur le rebord de la fenêtre. Je lallume, parfois.

Compris. Il marqua une pause. À Paris, je ne peux travailler quavec un casque sur les oreilles. Quoi que je fasse, jentends la vie des autres les voisins, la rue. Ça me déconcentre.

Travailler, cest écrire ?

Oui.

Vous écrivez quoi ?

De la prose. Depuis deux ans, un roman. Cest long

Ça arrive.

Je lai livré à lautomne. Depuis, je suis perdu.

Je connaissais ce vide, ce flottement. Pas le mien, non, mais je lavais vu chez des auteurs : une fois le texte rendu, il reste un trou, une lenteur devant soi. Certains plongent aussitôt dans un nouveau projet, dautres tournent en rond, quelques-uns séloignent définitivement. Chacun à sa manière.

Ça passera, dis-je.

Je sais. Mais pas encore.

Isis sauta du radiateur, sapprocha de lui, huma son poignet et repartit. Étienne la suivit du regard.

Cest bon signe ? demanda-t-il.

Mitigé. Si elle était restée, ce serait très bon signe.

Je vais travailler ma réputation, promit-il sérieusement.

Je ris.

Je peux ? commença-t-il après.

Demandez.

Pourquoi le deux ?

Je ne compris pas tout de suite.

La date limite, précisa-t-il. Vous avez dit le deux au téléphone Mais ce soir, cest le trente-et-un. Vous corrigez un manuscrit à la veille du Nouvel An alors quil vous reste du temps. Pourquoi ?

Bonne question. Un peu trop pour un inconnu venu de la tempête, censé dabord penser à sa voiture, à la dépanneuse.

Par habitude, répondis-je.

Laquelle ?

Ne pas remettre à plus tard ce qui est déjà prêt.

Il me scruta. Cela ne sonnait pas comme un mensonge, mais il sentait bien que ce nétait pas tout.

Et il ny a pas de raison dattendre, ajoutai-je. Je ne fête plus le Nouvel An. Alors, autant travailler que regarder lhorloge avancer.

Je comprends, dit-il, sans pitié ni compassion. Juste un constat.

Et cela, aussi, me plut.

Nous sommes restés muets. Le vent battait les persiennes de la maison voisine partis depuis novembre eux, jusquau printemps. Ce bruit métait familier, mais ce soir, il me paraissait plus fort.

Vous travailliez quand je suis arrivé, dit Étienne. Ce nétait pas une question, plutôt une marque dattention.

Oui.

Quel est votre métier ?

Éditrice. Romans principalement.

Cest intéressant.

En général, oui.

Il me fixa plus longtemps.

Travailler sur les textes des autres Ça ne vous écrase pas ?

Je réfléchis.

Quand le texte est mauvais, oui, ça pèse. Quand il est bon, cest différent. On veut le rendre encore meilleur. Cest comme restaurer un tableau. Les formes sont là, on ne fait quenlever les accidents.

Il hocha la tête, pour lui-même, absorbé dans une pensée que je ne partageais pas.

Vous seriez vexée ? demandai-je.

Pourquoi ?

Si lon modifiait votre texte. Si on enlevait vos phrases.

Ah Non. Sauf si on retire lessentiel.

Comment savoir ce qui compte ?

Si ça fait mal quand on coupe, cest que cétait important. Sinon, on pouvait sen passer.

Il avait trouvé la formule parfaite, digne dun vrai écrivain : concise, juste, expériencée.

Vous avez connu de mauvaises corrections ?

Un peu de tout. Il songea. Une éditrice, pour mon premier roman, la tellement remanié quil nen restait plus rien. Au lieu de la mer et dun vieux marin, cétait devenu lhistoire dun cadre en open space. Jexagère, mais

Et vous aviez accepté ?

Javais vingt-neuf ans. Je croyais quils savaient mieux.

Et puis ?

Jai compris que savoir et avoir raison ne coïncident pas toujours.

Jacquiesçai. On pouvait maîtriser lart du métier, sans percevoir la voix intérieure dun texte. Et lessentiel reposait sur cette voix.

***

Il faisait nuit noire dehors ; le blizzard sétait épaissi au point que la lumière du portail peinait à filtrer.

Étienne buvait son second thé. Isis, de nouveau sur le sol, a fait mine de le frôler, sans sarrêter. Il ne la sollicita pas elle naimait pas ça.

Je peux ? Il montra les étagères près de la fenêtre.

Bien sûr.

Il se leva, parcourut du regard les trois rangées. Polars ici, romans là, tout le reste en désordre heureux. Il lut silencieusement les dos, effleura certains titres, puis retourna à sa place.

Beaucoup de policiers, constata-t-il.

Lecture de détente. On règle toujours tout, dans ces histoires-là.

Et dans la vraie vie, on ne règle rien ?

Plus rarement.

Il haussa son mug.

Parlez-moi du roman, demanda-t-il.

Je compris seulement après une hésitation.

Celui que vous éditez.

Pourquoi ?

Par curiosité. Vous dites que le bon texte, cest de la restauration. Je veux comprendre votre façon de voir.

Cétait une drôle de conversation. Pas mauvaise, juste étrange : cet inconnu sinstallait dans ma cuisine, posait des questions sur mon travail, avec une attention réelle, rare, non feinte, qui changeait tout.

Cest lhistoire dun homme, repris-je. Il agit longtemps selon ce quil croit devoir faire. Puis il découvre quil agissait simplement par peur de changer. Le livre explore la différence entre le choix et lhabitude.

Que fait-il, à la fin ?

Il part. Non pour fuir autrui, mais pour abandonner celui quil était. Et cest, à mon sens, la plus belle fin possible pour cette histoire.

Étienne se tut.

Vous aimez cette fin ?

Oui. Même si lauteur prévoyait autre chose au départ.

Quoi donc ?

Un retour. Le héros retrouvait ce quil avait laissé.

Et vous lavez convaincu ?

Jai suggéré. Lauteur a décidé seul. Cest ainsi que cela doit se passer. Je ne peux proposer que des pistes : le texte reste sien.

Il baissa les yeux. Un silence dense, plein de pensée, non de politesse.

Pourquoi estimez-vous que partir est la meilleure fin ? demanda-t-il.

Parce que le retour répond à où aller, mais partir, cest répondre à qui être.

Il me dévisagea.

Cest de vous, ou du livre ?

De moi, dans une note à lauteur.

Il se tait, je ninterromps pas.

Vous faites ce métier depuis longtemps ?

Huit ans.

Et vous raisonnez toujours ainsi pour les fins ?

Non. Uniquement quand lhistoire est sincère. Si elle ne lest pas, tout peut convenir on ny croira pas. Quand elle lest, elle tend naturellement vers la seule fin juste. Le rôle de léditeur, cest de ne pas gâcher.

Étienne contemplait la nuit de longues minutes, comme sil soupesait quelque chose de grave.

Ça doit être difficile, parfois.

Quoi ?

Lire le texte dun autre. Pour le texte, pas pour soi.

Je réfléchis.

Oui, quand lauteur résiste, ne veut pas voir. Mais là non. Cet auteur écoute.

Celui du manuscrit sur lequel vous travaillez ?

Oui.

Quentendez-vous par écoute ?

Je pris la tasse, songeant à comment formuler ce qui mavait touchée.

Il y a une phrase, expliquai-je. Je lai modifiée, il a accepté. Mais je me demande encore si cétait le bon choix.

Celle dorigine disait quoi ?

À propos de la tempête. Lauteur avait écrit long ; le rythme salourdissait. Jai coupé. Cest devenu plus net, mais jai perdu quelque chose.

Quoi donc ?

Justement, je ne sais pas. Un souffle, une vérité.

Lisez-moi la version finale.

La demande était étrange mais légitime.

« La tempête ne choisit pas. Elle reste simplement, quand tout le reste sen va. »

Long silence dÉtienne. Il baisse la tête, serre la tasse sans un mot, plus raide quil ne lavait été jusque-là. Je compris quil ne réfléchissait pas à la phrase, mais la reconnaissait.

Quelque chose ne va pas ? demandai-je.

Non. Il hésite. Javais écrit différent : « La tempête ne choisit pas où aller ; elle sait seulement que ne restera que ce qui ne craint pas le froid. »

Je reposai lentement la tasse.

Je connaissais cette phrase : elle figurait dans le manuscrit, page cent dix-sept, troisième paragraphe. Je lavais travaillée et modifiée après trois jours dhésitation. Personne navait vu cette version, hormis lauteur, moi, et la maison dédition.

Le livre nétait pas publié. Nulle trace de cette citation ailleurs.

Vous êtes É. Laurent, dis-je.

Ce nétait pas une question.

Il leva les yeux sur moi.

Étienne Laurent, oui.

Je ne savais quoi répondre. Cela tenait du hasard étrange et, pourtant, une part de moi sy attendait, lavait deviné sans comprendre jusquici. Deux heures passées à discuter de la fin et du vide, alors que jéditais son roman et quil écrivait le sien, complices sans se connaître. Il y avait déjà huit mois de dialogue entre nous, via les pages, sans jamais sêtre vus.

Jai corrigé votre roman, dis-je. Huit mois durant.

Je sais. La maison dédition parlait de leur éditrice N. Moreau. Petite pause. Je ne connaissais que linitiale.

N. Moreau.

Nadine Moreau. Moi.

On se connaissait, en vérité à travers la voix du texte, les annotations, les accepté et refusé en marge. Il avait accepté ma fin et contesté ma coupe dans le chapitre quatre. Javais insisté pour une refonte de la deuxième partie, il avait cédé une semaine après. Nous avions débattu de chaque point clé, sans jamais se voir.

Et, à force, je le connaissais. Non pas le visage devant moi, mais la voix de son écriture. Je savais quand il alignait des phrases longues, en proie à lémotion, et quand ses phrases étaient brèves, affirmatives. Je savais quil acceptait difficilement les remarques, non par orgueil, mais parce quil voulait comprendre. Il savait dire non reçu et sen tenait là.

Mais lui, de moi, il navait que deux lettres.

Cétait un peu injuste.

Et puis voilà, il était venu sous la neige, frappant à ma porte.

***

Pourquoi ne pas lavoir dit demblée ? demandai-je.

Dire quoi ? Il eut lair sincèrement surpris. Je ne savais pas que cétait vous, mon éditrice. Jai seulement avoué jécris.

Et moi, que jédite.

Voilà. On a tous deux gardé une partie pour soi.

Il avait raison. Je navais pas précisé chez Gallimard, lui navait pas évoqué roman chez Mallet. On appartient à la race de ceux qui nexpliquent pas plus que nécessaire. Voilà le résultat.

Cette phrase que vous aviez écrite, repris-je, je lai raccourcie pour alléger le texte. Le rythme ne tenait plus.

Jai compris. Jai accepté.

Mais la vôtre était plus honnête.

Il me regarda en silence.

Vous croyez ?

Oui. La mienne est plus précise, la vôtre plus vraie. Parfois lauthenticité compte davantage que la précision.

Long silence.

On peut remettre loriginal ? risqua-t-il.

Le fichier est déjà chez léditeur. Mais sil le demande, ils menverront le texte, je referai la correction.

Non, reprit-il. Laissez. Vous avez raison, le rythme porte le tout.

Je nargumentai pas. Mais il importait quil ait demandé.

Le téléphone vibra quinze pour cent de batterie. Il pourrait bientôt appeler. Mais Étienne restait assis.

Vous avez lu le roman entièrement ? demanda-t-il.

Trois fois. Une pour la structure, une pour le ton, une pour la correction.

Et que sentez-vous ?

Je posai la tasse, plantai mes yeux sur lui.

Quil y a là un homme qui a longtemps cherché à comprendre. Et qui, finalement, a compris.

Il baissa le regard.

Oui, murmura-t-il.

Le roman est excellent, ajoutai-je. Je ne le dis pas souvent. Vraiment.

Il najouta rien, mais je vis que cela comptait pour lui. Il avait du mal à lexprimer ce nétait pas son genre.

Le silence qui revint nétait plus le même. Ce nétait pas un vide, cétait une place accordée à quelque chose dimportant.

Vous étiez seule depuis le début ? demanda-t-il.

Je compris la portée de la question. Pas aujourdhui la vie entière.

Non. Mon mari est mort il y a cinq ans.

Je suis désolé.

Ce nest plus grave. Un geste du menton. Ça fait un repli, cest tout.

Il na pas répondu je comprends, cette phrase mensongère si souvent dite. Il sest tu, puis a interrogé :

Pourquoi Saint-Florent ?

Le calme. Et ici, il y a encore un peu de lui.

Étienne opina, lentement.

Et vous, pourquoi La Varenne ?

Je me suis séparé il y a deux ans. Paris, vide. Jai acheté une maison. Pour que le vide ait une autre saveur.

Je me suis surprise à sourire il avait trouvé la formule exacte que je narrivais pas à expliquer à ceux qui questionnaient mon exil rural.

Cest cela même.

Vous comprenez ?

Parfaitement.

Son sourire à lui était discret, intime mais jen perçus plus la nuance ce soir.

Vous avez tranché le monologue du chapitre quatre, dit-il soudain.

Oui.

Pourquoi ?

Le héros y répétait ce que le lecteur savait déjà. Cétait superflu.

Jétais triste de le perdre.

Je sais. Cétait dans vos annotations.

Vous aviez écrit : je comprends, mais non.

Parce que je comprenais, mais la réponse restait non. On peut être triste pour un texte, mais ce nest pas un argument.

Il songea.

Vous avez raison. Cest mieux sans le monologue. Je lai compris après.

On finit toujours par comprendre.

Cela ne vous gêne pas, que la reconnaissance vienne toujours plus tard ?

Je pris le temps de répondre.

Ce qui compte, cest que le texte vive. Si, à la sortie, je peux me dire cest bien, cela me suffit.

Il me fixa longuement. Non plus comme une inconnue, mais comme quelquun quil commençait à entrevoir vraiment.

Jimaginais les éditeurs sans visage, lâcha-t-il.

Nous sommes censés lêtre. Le texte prime.

Mais vous, non.

Cest un défaut, admis-je.

Non. Sa voix était tremblante Non.

***

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Plus que quinze minutes avant le Nouvel An, fit Étienne.

Je sais.

Dehors, la neige sétait adoucie plus de rafales, une chute lente et paisible, la lumière du portail figée. Comme si le jour voulait rentrer, enfin.

Vous avez autre chose que du thé ? senquit-il.

Du vin blanc, entamé à Noël.

Ça ira.

Vous êtes sûr ?

Parfait.

Jallai chercher la bouteille, sortis deux verres ordinaires pas de flûtes ni de ballon, plus de chichis ici. Je versai un peu.

On porte un toast à quoi ? demanda-t-il.

À la nouvelle année, répondis-je.

Trop général.

Alors, à lauthenticité. Parfois plus essentielle que lexactitude.

Il me regarda et, pour la première fois de la soirée, je soutins son regard sans détourner les yeux.

Daccord, concéda-t-il.

Jentendis les douze coups à la radio le vieux poste, fidèle sur la fenêtre depuis que Jacques lavait posé là. Il bégayait à chaque Nouvel An les bribes de fêtes ailleurs, toujours en sourdine.

Aujourdhui, cétait différent.

Nous avons trinqué, silencieux. Isis, sur le radiateur, bailla sans bruit et retourna à son sommeil. Dehors, la neige tombait large et paresseuse, la tempête morte.

Le portable vibra trente pour cent.

Étienne y jeta un œil, puis me regarda, puis sabîma dans la nuit.

La dépanneuse ne passera pas cette nuit.

Non. Attendez demain matin.

Jaurais où dormir ?

Jhochai la tête.

Le canapé de mon bureau. Il y a plein de manuscrits, mais je peux ranger.

Ne touchez à rien, dit-il. Je ne gênerai pas.

Je ne gênerai pas. Tout était dans la nuance non je serai discret, mais je ne vais pas déranger. Il comprenait quici, certains espaces importent.

Daccord, validai-je.

Je me levai pour refaire du thé un simple geste, pour occuper mes mains.

Nadine, fit-il.

Je me retournai.

Je suis content que la voiture se soit retrouvée dans le fossé.

Je le contemplai. Assis, mains jointes autour du verre, il disait vrai sans détour, sans sourire forcé, yeux dans les miens.

Je nen suis pas si sûre, avouai-je sincèrement.

Je comprends. Cest bien.

La bouilloire siffla.

Je versai leau dans deux tasses pour lui, pour moi. Posai lune devant lui. Il me remercia, prit la tasse.

Dehors, la neige tombait, douce, lente. La tempête était finie.

Il nest pas parti.

Et je nai pas demandé quand il partirait.

Dans la pièce voisine, la version de notre manuscrit reposait page cent dix-sept, troisième paragraphe. Sa phrase, modifiée par moi ; dans sa tête, loriginal. Deux pistes, une même vérité : ce qui reste, quand tout a disparu.

Cétait peut-être ça, la vraie chose.

Je tenais la tasse entre mes paumes, lui en face, et dehors commençait lannée nouvelle, sans tempête seulement la neige et la douceur du temps retrouvé.

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