L’instant où le garçon a pris la parole… le temps s’est brisé.

Le moment où le garçon a parlé le temps sest brisé.
Dans le grand hall doré de lhôtel, personne nétait censé reconnaître cette montre.
Les lustres étincelaient au-dessus des sols de marbre poli. Les clients fortunés déambulaient comme sils possédaient le monde entier. Et, au centre, il y avait un homme quon ne pouvait ignorer grand, impassible, tiré à quatre épingles dans un costume bleu marine impeccable, une montre argentée brillant à son poignet.
Lattention, il connaissait.
Mais ça cétait autre chose.
Une petite main sest accrochée à sa manche.
Tout doucement. Presque tremblante.
Il sest retourné, ne sattendant à rien dimportant.
Et là il a vu un enfant qui nétait clairement pas à sa place.
Le garçon devait avoir 8 ou 9 ans. Trop mince. Les traits tirés par la fatigue. Son t-shirt rouge semblait avoir connu des années de lavages, tout distendu et râpé. Du cambouis barrait sa joue. Mais ses yeux
Ses yeux étaient durs. Lucides. Bien trop observateurs pour un gamin de son âge.
Un regard qui met mal à laise.
Il a planté ses yeux dans ceux de lhomme et a murmuré :
Vous avez la même montre que mon père.
Lhomme a cessé de respirer.
Tout doucement ses yeux sont descendus vers son poignet. Puis sont remontés vers lenfant.
Quelque chose sest fendu en lui.
Comment sappelle ton père ? a-t-il demandé dune voix subitement grave.
Le gamin na même pas cillé.
Pierre.
Et là lhomme sest effondré sur ses genoux.
Là. Au milieu de tous ces regards.
Un souffle coupé dans le hall.
Parce quil ny avait quun seul Pierre capable de faire ça.
Pierre Hale.
Un nom enterré sous trop dincendies, de sang et de secrets.
Un nom quon croyait éteint à jamais.
Les mains de lhomme se sont mises à trembler, submergées de souvenirs nuits sans sommeil, bagarres, fidélité jusquà la folie et cette dernière nuit
Le feu.
Les cris.
La disparition.
Mort.
Cest ce que tout le monde croyait.
Sans réfléchir, lhomme a retiré sa montre et la posée dans les petites mains du garçon.
Garde-la ton père ma sauvé la vie.
Une larme a roulé sur la joue du gamin.
Mais il na pas souri.
Il fixait la montre comme si elle lui avait toujours appartenu.
Cest là que lhomme a senti que quelque chose clochait.
Vraiment.
Il la serré fort dans ses bras essayant de saccrocher à quelque chose de vrai.
Mais alors
le garçon sest penché vers son oreille
et lui a soufflé des mots qui lont glacé jusquaux os
Mon père ma dit que cétait à cause de toi quil a disparu.

Ses paroles sont entrées comme une bise glaciale.
Pas fortes.
Pas hargneuses.
Moins bruyantes, mais mille fois pires.
Inéluctables.

Lhomme est resté figé, enlacé autour de lenfant.
Autour deux, le hall luxueux semblait suspendu sous la lumière dorée et les lustres de cristal. Personne ne comprenait ce quil venait dentendre
mais tout le monde la ressenti.

Lhomme a fini par se redresser, pâle comme un linge.
Quest-ce que tu as dit ?

Le garçon tenait la montre argentée entre ses mains.
Comme une preuve.
Comme un héritage.

Papa ma dit, a-t-il murmuré, que si un jour je te retrouvais il faudrait que je demande pourquoi tu las laissé dans lincendie.

Lhomme a titubé en arrière.
Pour de vrai.
Une dame près de la conciergerie a mis sa main devant la bouche.
Un des responsables de lhôtel sest approché par réflexe, sarrêta net en croisant le regard de lhomme.

Car les types puissants navaient pas le droit davoir peur.
Et cet homme
Éric Dumas
était terrorisé.

Le gamin na pas détourné les yeux, perçant, insondable.

Tu as dit à tout le monde quil était mort, glissa le garçon.

Éric a secoué la tête dun geste nerveux.
Non.
Mais les souvenirs lenvahissaient déjà.
Le feu rampant sur les murs en pierre. La fumée qui pique la gorge.
Pierre le poussant vers la sortie alors que lalarme hurlait.
COURS !

Ce cri résonne encore dans sa tête.
Éric ravale sa salive.
Je suis retourné le chercher.
Le visage du gamin ne bouge pas dun pouce.
Papa ma dit que tu avais pris la fuite.

Le coup a fait plus mal quun direct en plein ventre.
Des clients fixaient ouvertement la scène à présent.
Les téléphones sétaient abaissés.
Les chuchotements enflaient.

Pierre Hale.
Certains vieux hommes daffaires ont capté le nom aussitôt.
Pas à voix haute.
Pas officiellement.
Mais ça suffisait.

Un fantôme dun monde fait de violence, de sécurité privée, de missions dont personne navouait lexistence.
Éric baissa les yeux vers la montre que le garçon tenait.
La jumelle de celle que Pierre lui avait offerte quinze ans plus tôt.

Entre frères, plaisantait Pierre.
Comme ça, aucun de nous deux ne perd le fil du temps.

Éric sentit son cœur se serrer douloureusement.
Ton père a risqué sa vie pour moi, tenta-t-il, la voix brisée.

Le gamin acquiesça dun simple signe de tête.
Je sais.

Alors, pourquoi tu es là ?

Le garçon a enfin détourné les yeux, vers les hautes baies vitrées.
La pluie dessinait des traces lentes sur le verre.

Il ma dit de te retrouver sil nétait pas revenu pour mon dixième anniversaire.

Éric sest figé.
Parce que le gamin avait lair den avoir huit.
Peut-être neuf.
Pas dix.
Ce qui voulait dire

Il est vivant, souffla Éric.

Le gamin est resté muet.
Pas un oui, pas un non.
Ce silence pesait plus lourd que tout.

Un des gardes du corps dÉric sest enfin approché, méfiant.
Monsieur Vous voulez quon fasse évacuer le hall ?

Éric la complètement ignoré.
Ses yeux scotchés à lenfant.
Où est-il ?

Les doigts du garçon se sont resserrés sur la montre.
Il ma dit que ce serait ta première question.

Et dun coup, on a cru que le silence pouvait sépaissir.
Et alors ? risqua Éric.

Les yeux du garçon, pour la première fois, se sont un peu embués.
De la lassitude.
Pas de la peur.

Il a dit que si tu te préoccupais encore plus de lendroit où il est que de la raison pour laquelle il ma caché
Sa voix sest fendue.
alors je devais partir.

Quelque chose sest fracassé dans le regard dÉric.
Parce que dun coup
il ne sagissait plus seulement de Pierre.

Cétait surtout ce gamin debout dans un hôtel de luxe, paumes abîmées, chaussures trouées, trainant derrière lui les secrets dun père absent.
Éric est revenu lentement sagenouiller devant lui.

Pas comme un homme daffaires.
Pas comme un homme influent.
Comme quelquun rongé par le remords.

Comment tu tappelles ? demanda-t-il, presque en chuchotant.

Le garçon hésita.
Puis souffla :
Damien Hale.

Le nom a résonné comme un coup de tonnerre.

Hale.
Pierre avait donné son nom à lenfant.
Il ne lavait pas caché.
Ni abandonné.
Il lavait revendiqué.

Éric sentit ses yeux se remplir de larmes.
Et puis
depuis lentrée de lhôtel
une voix grave a résonné.

Damien.

Le garçon sest retourné dun bond.
Éric aussi.

Un homme se tenait juste derrière les portes tambour.
Grand, épaules larges, son manteau foncé ruisselant de pluie.
Et sur le côté de son visage
une cicatrice de brûlure.

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