L’ingrateElle décida finalement de repartir, laissant derrière elle les souvenirs douloureux d’un amour non partagé.

Clémence, on mange! Assez de rester allongée! tonna la voix mécontente de son mari, résonnant au-dessus delle.

La tête de Clémence pulsait, la gorge brûlait, le nez était bouché. Elle tenta de se lever: son corps était comme du coton. Pas étonnant quelle tombât malade.

Toute la semaine, le soleil de Paris sétait montré implacable, puis, hier, au crépuscule, la pluie sest mêlée à la neige. Le printemps était enfin arrivé. Appeler un taxi sous ce temps était impossible, rien détonnant. Elle dut donc reprendre le métro depuis le travail. Trente minutes dattente, puis le train était bondé; à peine parvenue à se glisser dans la cabine, elle devait encore marcher plusieurs rues à pied.

«Clém, on passe chez ma mère avec Mathis. On sera tard», déclara Victor.
Comme dhabitude.

Finalement, Clémence rentra chez elle tard, trempée, grelottante. Elle jeta un œil sur lhorloge: huit heures du matin, samedi.

Victor, passe-moi le thermomètre, sil te plaît! implora-t-elle.

Quoi? Tes malade? Et le petitdéjeuner? sétonna Victor.

Tu comptes le faire toimême? demanda la femme, un brin ironique.

Comment? Et Mathis? resta perplexe lhomme.

Il na que dix ans! Et toi, tu es un homme, prépare des œufs! Laisselui aider; je lui ai appris à cuisiner, il est grand maintenant.

Tu lui as appris à cuisiner? sexclama Victor, incrédule.

Oui. Quy atil de mal? Il passe tout son temps sur son téléphone, il ne veut rien faire. haussa les épaules Clémence.

Victor, rouge de colère, répliqua:

Tu deviens folle! Cest un homme! Ce nest pas à un mari de cuisiner ou dapprendre à le faire! Cest le rôle dune femme! il perdit son sangfroid. Bon, on va chez mes parents, puisque tu ne veux pas nous aider. On revient demain soir.

Et, en un éclair, les hommes senvolèrent vers la maison de Victor à Lyon.

Clémence se traîna hors du lit, chercha le thermomètre, mit la bouilloire en marche et se laissa aller à ses pensées.

«Pourquoi tout cela? Quand aton perdu ce moment où mon mari aurait pu préparer le repas, où nous aurions pu nous soutenir pendant la maladie? Pourquoi les tâches domestiques sonttelles devenues mon fardeau?»

Le thermomètre grésilla: 39,2°C. Elle avala ses médicaments et se recoucha.

Un peu plus tard, le téléphone sonna. Cétait sa mère, Madame Bernard.

Clém! Pourquoi ne répondstu pas? Jai lhabitude de tentendre le matin! sinquiéta Mme Bernard.

Maman, je suis légèrement malade. Jai pris des comprimés et je me suis rendormie. répondit Clém, la voix rauque.

Un peu! Et Victor? Il est encore chez ma mère? râla la mère.

Nous sommes partis avec Mathis, pour ne pas contaminer. balbutia la fille.

Tu crois vraiment à ça? On ne veut pas que tu tombes malade Mais noubliepas que la vaisselle devra être faite! lança la mère, furieuse.

Maman! voulut répliquer Clém, mais la mère la coupa net, consciente de la vérité qui se lisait dans les yeux de sa fille.

Ne pleure pas, jai le droit dêtre en colère. Je tai mariée, pas vendue comme esclave! Tu as pris ta température?

Oui. Cétait élevé ce matin, maintenant ça satténue, mais je nai plus de force. se plaignit la jeune femme.

Reste au lit! Papa viendra te chercher, je moccuperai de tout! déclara Mme Bernard avant de raccrocher.

Clémence se leva lentement, se lava le visage, rassembla son ordinateur portable et ses affaires, prête à accueillir son père.

«Oh!» sécria le père, le cœur serré en voyant sa fille.

Papa, questce qui tarrive? seffraya-telle.

Ah! Cest toi! il sempara calmement du sac de Clémence. Je pensais déjà que la mort mavait rattrapé. Tu es pâle, épuisée.

Papa, ne me fais pas peur! sourit-elle, cherchant à alléger latmosphère. On part?

Allonsy. Tienstoi à moi, le vent pourrait temporter sinon! il laida doucement à monter dans la voiture. Tu es trop maigre, trop malmenée. Ta mère te traite comme une esclave, mais tu ne mérites pas ça.

Clémence ne répliqua pas. Elle était trop fatiguée.

Chez les parents de Victor, il faisait bon, chaud, la table était généreuse, le rire résonnait. Mme Bernard prit soin de sa bellefille, et dici le soir, Clémence se sentait un peu mieux.

Elle appela Victor pour lavertir quelle ne rentrerait pas; il répondit dune voix traînante:

Questce que tu veux? Je ne pourrai pas tapporter les médicaments. Jai bu une bière avec mon père. Cest samedi, on regarde le foot. Oh, ta mère voulait te parler. il passa le combiné à sa mère.

Clém! Tu es une femme! Tu ne dois pas te laisser aller, laisser tes hommes mourir de faim! Questce qui compte dans une famille? Les hommes doivent être rassasiés, au chaud, et ne pas déranger! Toi? Tu es malade? Prends une pilule et ça ira! lança avec sarcasme Kassandra, la voisine du quartier.

Sa mère, en passant devant, entendit et sempara du téléphone:

Ma chère bellefille! Un mari qui ne travaille pas? Un homme affaibli? Cest inacceptable! sindigna Mme Bernard.

Pourquoi ce ton? Les hommes sont comme ça. répliqua la bellemère, surprise par la véhémence. Victor, comment ça se passe?

Je relève les épaules de ma fille. Un vrai homme ne sait pas prendre soin de sa femme! Il ne peut même pas acheter des médicaments, il a bu une bière ricana la mère.

Clémence, silencieuse, regarda le téléphone qui vibrait.

Ma fille, tu en as besoin? Tu es jeune, ça suffit! lança la mère, profondément blessée.

Un message arriva du mari:

«Clém, tu peux me renvoyer de largent? Jai tout dépensé pour Mathis. Jai dû payer ses cours et ses vêtements.»

Clémence, abasourdie, répondit:

«Jai déjà payé le loyer et les courses tout le mois. Ça te suffit?»

«Tout est à toi! Envoiemoi largent, jy vais!» insista Victor, impatient.

«Je nai plus dargent, jai acheté des médicaments.» mentit-elle.

«Pas dargent? Ta maladie nous coûte cher! Demande à tes parents.»

«Demande à ta mère.» répliquaelle, incrédule.

«Elle ne comprendra jamais où jai dépensé mon salaire.» protesta Victor.

«Moi non plus.» répondit la mère de Victor.

«Je suis un homme adulte, jai mes propres envies, je ne te dois rien. Je suis au magasin, envoie largent maintenant!» lança-til, furieux.

«Je ne tenverrai pas!» rétorqua Clém, ferme.

Victor, blessé, laccusa dêtre avare, ingrate, une mauvaise mère et bien plus. Enfin, Clém répondit à sa propre mère:

Non, maman, je nai plus besoin de rien.

Toute la soirée et la nuit, Victor et la bellemère séchangèrent des messages furieux. Elle coupa simplement le son.

Le dimanche matin, alors que la famille prenait le petitdéjeuner, Victor lappela:

Clém, Mathis et moi restons chez ma mère. Elle nous aime, elle prend soin de nous! Elle ma dit que je ne devais pas me presser dépouser; elle a raison, tu nes quune «cocotte».

Parfait! acquiesça Igor, le frère de Victor, en la regardant. Questce que tu en penses?

Je ne vois quun divorce! déclara Clém, les yeux baissés sur lomelette aux fines herbes. Elle avait pris sa décision.

Magnifique! cria le père, en partant pour le travail. Je reviendrai à midi, je risque dêtre en retard.

Clémoche, prends tes médicaments, éteins le téléphone et dors. Tu dois te rétablir. lui murmura sa mère avec tendresse.

Clém fit comme il était convenu. Le dimanche était arrivé, le lendemain, elle retournerait au bureau. Elle pouvait enfin dormir.

À lheure du déjeuner, le père revint:

Tiens, cest à toi. Tu peux jeter ce que tu veux. il lui tendit un trousseau de clés neuves.

Quoi? resta sans voix Clém.

Jai changé les serrures de ton appartement, jai récupéré les affaires de Victor et Mathis et je les ai livrées chez la bellefille. Tu peux rester chez nous, daccord? Ne réponds pas au téléphone, cest plus sûr.

Dans la cuisine, la mère souriait, comblée. Depuis des années, elle et le père rêvaient de ce moment, mais ils ne voulaient pas intervenir: la fille devait le découvrir par ellemême.

Clém demanda le divorce.

Des critiques pleuvaient sur elle: «imbécile, tu as détruit la famille», «cocotte», «mère sans valeur», «ingrate», et ce nétait que le sommet.

Pourtant, la jeune femme était enfin heureuse, pour la première fois depuis longtemps.

Le divorce fut prononcé rapidement; ils navaient ni enfants communs, ni biens à partager. Un an après le mariage, Victor décida quil était moins coûteux de reprendre son fils que de payer la pension. Son exépouse ny vit aucun problème.

Il oublia de demander lavis de Clém, et ne la prévint même pas. Il ne se souciait pas que Mathis et Victor narrivaient plus à sentendre, que le garçon ruinait la vie de la jeune femme. Victor oublia que son fils avait besoin de vêtements, de soins, que lappartement où il lavait placé était celui de Clém. Il oublia même sa femme. Pourquoi? Cest plus simple il est un homme! Un père!

Et Clém? Elle était simplement «ingrate». Voilà tout.

Mais le tribunal mit tout à sa place! Il fut lauteur de sa propre débâcle.

Victor vit avec son père et sa mère, qui contrôlaient leurs dépenses et lobligeaient aux tâches ménagères. Trois hommes, un seul revenu, cétait difficile.

Clém, elle, était libre.

Elle acheta une voiture pour ne plus être à la merci du mauvais temps.

Que devaitelle faire à vingtsept ans, après ce lourd divorce? Elle décida simplement: saimer ellemême.

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