L’Ingrat petit Grégoire

JOURNAL INTIME DE CLAIRE

Ce matin, mon mari ma appelée directement au bureau pour mannoncer, dun ton parfaitement neutre, que juste après le travail, il filerait chez les Dubois pour célébrer la journée des ingénieurs.
Si tu veux venir, viens, a-t-il ajouté, persuadé que, de toute façon, je préférerais rester chez nous à bouquiner ou à pianoter sur lordinateur.
Daccord, jai répondu sur le même ton, sans rien laisser paraître. Pourtant, à la pause de midi, jai filé aux Galeries Lafayette chercher un cadeau pour Grégoire.
Un attroupement de femmes encombrait le rayon parfumerie. Mon regard sest aussitôt posé sur un flacon de parfum chic. Sur la boîte, un bel homme nonchalamment drapé dans une veste, un sourire malicieux en coin, me fixait dun œil goguenard. Le portrait craché de mon Grégoire.

Au comptoir, la vendeuse emballait avec agilité les présents dans du papier métallique, collait de jolis rubans.
Soudain, une vieille dame sest approchée :
Ah, mesdemoiselles, vous avez beau offrir des parfums à vos hommes, cest dautres femmes qui en profiteront et admireront leurs belles cravates.
Un éclat de rires général. Mais moi Moi, je me suis rappelé toute cette vie à donner sans compter. Tout pour mon Grégoire, qui lui, cédait facilement à la tentation de séparpiller ailleurs.
Je laimais follement, jeune, il prenait cela comme un dû. Je rédigeais ses devoirs à la fac pendant quil dormait. Après, nos enfants sont nés, et jai assumé seule toutes les responsabilités.
Au début, il paraissait reconnaissant. Puis il sest habitué, prenant mon dévouement pour acquis. Vu de lextérieur, notre foyer semblait parfait : laisance, la tranquillité, des enfants studieux et bien élevés. Mais eux partis, il ne restait plus que Grégoire et moi, prise soudain dun grand vide.

Ma mère mavait prévenue, il y a vingt ans : « Il est trop beau, Claire, il le sait et il en joue ! Un homme trop séduisant, cest un homme pour toutes. Tu risques de navoir que les miettes, même si légalement tu es la seule. »
Donc, résumons : un mari indifférent, quarante-trois ans, et la sensation dappartenir à personne, pas même à moi-même.

Je me suis postée devant la fenêtre. Le soleil frappait déjà fort pour un début de printemps. « Bientôt la Journée de la Femme, » ai-je songé, sans trop de conviction. « Encore seule Et cette vie, déjà presque vécue Que me reste-t-il ? »

Dehors, un moineau effronté picorait sur le rebord et tapait avec insistance sur la vitre.
Voilà un signe ! me suis-je soufflée.
Comme pour appuyer ma pensée, la vieille horloge sonna.
« Eh bien, il en reste du temps. Premier point : si lon ne reçoit pas damour, on doit sen donner. »
Jai claqué la porte derrière moi, direction le salon de coiffure, puis quelques boutiques

À dix-huit heures trente, mon reflet me dévisageait, surpris, admiratif : une inconnue mystérieuse, lovée dans le fauteuil de bureau, se balançait avec grâce. Petite robe noire, coupe courte décoiffée, mèche tricolore à la mode, un regard profond souligné de fard délicat, et des lèvres pulpeuses et brillantes.
« Deuxième point : à 40 ans, la vie commence tout juste. »

Dans la cuisine, je me suis servi un verre de vin, jai trinqué au miroir :
« Troisième point : a-t-on vraiment besoin dun homme incapable dapprécier une telle femme ? »

Autant dire que, chez les Dubois, jai débarqué perchée sur mes escarpins, le port aérien.
Surprise générale, ambiance électrique, et déjà, plusieurs bras masculins se tendaient : manteau, siège, amuse-bouches.
Tiens donc Vous disiez ? Et mon mari serait ici ? Je ne laurais même pas remarqué

Pris de court, Grégoire a vacillé sous la vague dadmiration collective.
Le lendemain au petit-déjeuner, tentant maladroitement de se réaffirmer, il a lancé dun ton désinvolte :
On compte manger, oui ou non ?
Mais il sest trompé, ou alors il nétait pas bien réveillé, car à côté de lui il ny avait plus la « corvéable de service ».

Il y avait une femme légère, douce et capricieuse, entière, sûre delle.
Sans bouger sa frange tricolore, elle a ronronné avec malice :
Tu as déjà préparé le petit-déjeuner, mon cœur ?

Elle sest étirée, a replongé dans un demi-sommeil, et sest dit :
« Cest comme ça, mon cher Sinon, on en revient au troisième point. »Elle la vu hésiter, chercher une réplique, puis découragé, attraper deux bols et les poser sur la table. Un ange est passé, le silence léger dun matin neuf, presque fébrile.
Dehors, la lumière filtrait en or sur la terrasse. Claire sest levée, a caressé brièvement lépaule de Grégoire, puis, dun ton frais :
Promis, ce soir, on célèbre la Journée de la Femme chez nous. Mais cette fois, je choisis le champagne.

Il a voulu répondre ; elle lui a offert simplement un sourire éclatant, puis elle sest glissée vers la porte. Ses talons claquaient comme une rengaine joyeuse, étrangement jeune, pleine dun avenir soudain possible.
Dans le hall, elle a respiré profondément, sest surprise à fredonner.
La tête droite, la silhouette fluide et fière, elle savait que, désormais, plus rien ne serait comme avant.

Car le plus beau cadeau quune femme puisse soffrir, cest de se choisir elle-même, libre, absolue, inimitable.
Et ce matin-là, derrière la fenêtre où chantait un moineau, Claire nattendait plus rien.
Elle était prête à tout.

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: