Lina était une mauvaise fille. Vraiment mauvaise, au point qu’on en aurait presque pitié, tellemen…

Élise était considérée comme une mauvaise femme.
Vraiment mauvaise, presque à en ressentir de la pitié pour elle, tant elle était mal vue autrefois, cette Élise.
Chacun semployait à le faire comprendre à sa mère, quÉlise était tout sauf une «bonne personne».
Mauvaise, et puis malheureuse.
Bien sûr, pas de mari, un fils adulte déjà qui vivait à Lyon, loin delle.
Élise, seule, ne comptant pour personne.
Le lundi, en arrivant au bureau, elle retrouvait ses collègues qui se vantaient à qui mieux mieux de leurs exploits domestiques du week-end.
Lune avait trié les placards, lautre brassé la confiture à la campagne, une autre encore racontait sa corvée de repassage.
Élise, elle, se taisait. Que pouvait-elle raconter ? Rien, le silence lui allait mieux : elle navait plus dhomme, son fils était grand, alors elle gardait la tête baissée.
Aujourdhui, elle demanda à sortir plus tôt. Tout le monde savait que, deux fois par mois, elle partait avant lheure.
On hochait la tête avec réprobation : tout le monde savait bien où elle allait, rencontrer à coup sûr lun de ses nombreux amants.
Dans son bureau, la conviction générale voulait quÉlise enchaînait les liaisons, parce quelle était… mauvaise.
Oh, très mauvaise.
Elles, les autres femmes, étaient toutes des épouses dévouées, affairées à leurs tâches, si bien vues. Mais Élise, cétait la vilaine.
Élise, murmurait sa mère Madeleine, pourquoi es-tu comme ça ?
Comme quoi, maman ?
Si instable, ma fille, tu pourrais au moins trouver un petit gars, non ? Tu nes pas si vieille, tu pourrais même donner un frère ou une sœur à ton fils, aujourdhui, tout le monde fait des enfants après quarante ans.
Mais pourquoi voudrais-je dun quelconque compagnon, maman ? Un autre enfant dun homme que je naime pas ? À quoi bon ? Mon fils Clément me suffit amplement…
Et pour ce petit gars dont tu parles, quen ferais-je, maman ? Jai Oleg.
Élise ! sexclama sa mère, indignée, Oleg nest pas ton homme !
Bien sûr que si, maman ! samusait Élise. Il minvite chaque semaine, moffre des cadeaux, maide à partir en vacances, ne mennuie jamais, ne me demande jamais de laver ses fenêtres à la campagne ou de lui repasser ses chaussettes. Jamais il nexige de dîner prêt, ne sattarde sur le canapé à gémir. Le rêve.
Oui, le rêve… mais tout cela, cest sa pauvre épouse qui le subit…
Mais tu voudrais quil me traite ainsi, moi ? Très peu pour moi Jai plus de quarante ans, maman. Noublie pas, jai déjà eu deux maris, deux mariages et jai fui ce bonheur-là en laissant mes chaussons derrière moi.
Mon premier mari, père de Clément, tu ne las pas oublié ? À dix-huit ans à peine, tu voulais que je lépouse car il était plus âgé, plus posé, riche, aimant, respectueux, nest-ce pas ?
Cinq ans, maman Cinq ans enfermée comme une ombre. Interdit de faire des études, interdite de sorties, sous prétexte que je pouvais, jeune comme jétais, faire quelque bêtise. Je devais juste servir lui et sa mère.
Oh, bien sûr, jétais couverte dor, mais à quel prix !
Il mexhibait une fois par mois comme une bête de foire, pour montrer sa petite épouse bien droite, pas comme les autres poupées que fréquentaient ses amis. Lui, cela ne le gênait pas daller voir ces « poupées » justement…
Et lorsque jai demandé le divorce, grâce à mamie qui seule ma aidée, il a tout repris Jusquà mes sous-vêtements.
Le second, je lai épousé par amour, je faisais mes études et je travaillais darrache-pied, tu te souviens, maman ?
Le jour, japprenais, pour rattraper le temps perdu, le soir je servais, chez vous, pour ne pas être un poids…
Élise ! Comment oses-tu dire ça ! Tai-je jamais refusée, toi ou ton fils ? Jamais je nai lésiné sur la soupe !
Toi non, maman mais il y avait les autres Certains craignaient que je ne minstalle à vie sur ton dos, avec mon enfant.
De qui parles-tu ?
De papa, de qui dautre ? Et puis de mon frère, Baptiste, qui ne bougeait pas plus quil nen fallait, tant quil y avait maman.
Tu courais partout, tu tépuisais au travail, tombais en course, tassurais que rien ne manquait à la maison, eux, sagement installés, attendait ton retour
Je me suis donc mariée par amour, fuyant ce quotidien étouffant. Mais quest-ce que ça a changé ? Rien. Les soucis ont doublé : Élise lAnge est devenue Élise-la-servante.
Mon « amoureux » sur le canapé, moi à la course, à la crèche pour mon fils, surtout ne pas embêter Monsieur, ce nétait pas son gosse et même si ça lavait été, ça ne laurait pas regardé. Monsieur était fatigué, cest tout.
Jaccumulais, enfant en main, courses au retour du travail je navais pas de voiture, pourquoi faire ? Évidemment, cétait monsieur qui en avait besoin pour se rendre au bureau. Toutes les femmes font comme ça, non ? Et le dîner qui attend ?
Une fois le repas prêt, la table mise, la lessive lancée, le linge repassé, il fallait encore faire plaisir à monsieur, autrement il aurait filé ailleurs chercher ce quil croyait manquer ce trésor.
Des problèmes dargent ? Cétait mon fils qui en souffrait, évidemment ; sil avait été de lui, là, peut-être aurait-il remué mais non, à moi de me débrouiller, de trouver un autre pigeon.
Et puis, ma voiture, cétait bien à moi, mais les sous pour la réparer, cétait non. On était « une famille » pourtant.
Il comparait nos salaires, en se plaignant que, lui, il fallait bien quil ait de la chance, avec moi qui trouvais comme par magie de meilleurs boulots.
Tu comprends que quand je suis partie jai entendu : « Mais qui voudra bien de toi, avec un gamin ? Ha ha ha. »
Alors, tu vois maman, je lai fait, le mariage. Avec un qui gagnait davantage, puis avec un qui gagnait moins. Ça na rien changé.
Tout le monde y trouvait son compte, sauf moi, maman. Sauf moi.
Mais Élise, tout le monde vit comme ça, ma petite.
Eh bien, quils vivent ainsi ! Moi, je nen veux plus, maman.
Et ton samedi, quas-tu fait ?
Oh, Baptiste et Pauline ont déposé leur petite Juliette et Paul chez moi et leur grand-père. Jai promené les enfants, jai fait des crêpes, un peu de ménage, passé laspirateur, lavé le sol, lancé une lessive, couché les petits, nourri papa puis jai repassé devant la télé, couchée après minuit.
Le matin, rebelote, debout avec les petits qui réclamaient des crêpes, puis les enfants sont repartis, jai fait un poulet rôti, des salades, une pizza pour le soir, petit ménage et je me suis écroulée sur le canapé vers onze heures. Papa ma réveillée en pleine nuit pour aller dans mon lit.
Maman, tu tes déjà proposée pour garder Clément ainsi ? Tu mas déjà vue te confier mon fils pour « souffler » un week-end ?
Tu étais trop indépendante, cest tout Mais ceux-là, il ny a pas de mots
Et tu veux que je te raconte mon dernier week-end, maman ? Vendredi soir, Clément ma appelée, il voulait que je garde Isis, la chatte de sa compagne, pendant quils partaient randonner. Bien sûr que jai accepté ! Tu nétais pas trop au courant, trop occupée avec Baptiste et sa tribu sans doute.
Donc, Clément et sa copine mont déposé la chatte et une pizza, puis sont partis.
Jai mangé la pizza devant une série. Je ne devais pas me lever tôt le samedi…
Le matin, jai nourri Isis, préparé mon café, passé un peu de chiffon, lancé une petite lessive et tenté de tappeler pour aller ensemble au musée ou bavarder devant un café.
Cest papa qui a répondu, tu étais occupée, encore en train de frotter quelque chose dans la cuisine. Il a dit que jétais une fainéante, que toi tu te démenais avec les petits pendant que je me promenais comme une bourgeoise dans les musées.
Jai failli me vexer, mais à quoi bon ? Il a toujours raison, papa.
Au musée, tu sais, il y avait lexposition de ton peintre favori je me souvenais comme tu laimais autrefois.
Ensuite, je me suis posée dans un salon de thé, jai flâné quelques boutiques, puis, de retour à la maison, Isis dormait paisiblement.
Je navais plus envie de sortir, je me suis vautrée devant une série.
Le dimanche, Isis et moi avons dormi jusquà onze heures. Jai voulu tinviter pour une balade en bateau-mouche, mais cest Pauline qui a décroché : tu étais encore en train de débarrasser la table ou de faire la vaisselle.
Le soir, Oleg ma invitée au restaurant, pourquoi aurais-je refusé ? Je suis libre, maman. Je ne lui demande pas de comptes, il ne men demande pas. Il ne me parle pas de sa femme, ni de ses ennuis ni moi des miens.
Jai passé une excellente soirée et lundi matin, je suis allée au travail reposée, le sourire aux lèvres.
Tu sais, maman, jai essayé de rencontrer des célibataires. Quelle galère ! Soit des garçons qui cherchent une mère, soit des hommes usés par deux, trois mariages, avec des ribambelles denfants à charge.
Le dernier ma dit quil faudrait que jaime ses enfants, c’était « naturel », parce que je suis une femme. Lui, allait donner sa pension à ses enfants et entretenir aussi son ex car elle restait la mère. Pour vivre ensemble, il comptait sur mon salaire, ses sous iraient à son loisir, la pêche. En échange, il me ferait goûter les truites
Quand jai demandé sil aiderait un jour mon fils, il sest insurgé : Clément a son père !
Juste, non ? Alors il est reparti, et il a raconté partout quÉlise est égoïste, radine, manipulatrice elle veut refiler SON fils à un pauvre homme pour se la couler douce !
Alors, maman, voilà pourquoi Oleg est entré dans ma vie.
Oui, je suis mauvaise à vos yeux, mais je nen ai nullement honte.
Ce qui me fait mal, cest de voir que cest toi qui ne vis pas, alors jessaie de temmener, comme aujourdhui je tai menti, à toi et papa, en prétextant avoir besoin daide.
Maman, moi, je vais bien. Et maintenant, allons nous occuper de nous, passons ce temps ensemble, rien que toi et moi.
Tu deviens folle, Élise, et papa alors ?
Papa ? Il est malade ?
Non, mais le déjeuner…
Tu veux me faire croire que son déjeuner nest pas prêt ?
Il faut bien le réchauffer, et puis Baptiste…
Maman ! Je vais me fâcher Pour une fois, laisse-moi être la gentille, viens te reposer je ten supplie.
Le lundi suivant, au bureau, les collègues échangeaient sur combien elles étaient « fatiguées davoir trop bien profité du week-end ».
Élise, elle, souriait malicieusement, marchant dun pas léger, en pensant à un secret que seules connaissent celles qui refusent le sacrifice. Toutes savaient bien : Élise était la mauvaise évidemment.

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