Illusion de trahison
Dimanche matin, journal intime
Je ne sais pas trop par où commencer. Peut-être quécrire maidera à comprendre ce qui cloche en moi. Ce matin, alors que jobservais la lumière dorée frôler les toits parisiens, jai repensé à tout ce qui sest passé dimanche dernier. À vrai dire, ce souvenir me serre le cœur.
Tu veux vraiment que je vienne avec toi ? ma demandé Thomas en me lançant ce petit sourire ironique dont lui seul a le secret, la tête penchée. Ses yeux pétillaient de curiosité et il y avait dans sa voix une note détonnement. Jai envie de rencontrer ta famille, tu sais, mais
Bien sûr, lui ai-je répondu en jouant nerveusement avec une mèche de mes cheveux. Jai senti mes joues rougir, mais jai quand même attrapé sa main pour entrelacer nos doigts, cherchant un peu de réconfort. Il faut vraiment quils te voient, ils tont tellement entendu à travers mes paroles, surtout maman, quelle te considère déjà presque comme quelquun de la famille. Hier elle ma encore demandé ton plat préféré ! Tu te rends compte ?
Il a ri brièvement, un éclat de tendresse dans son regard. Je crois que ça lui faisait plaisir, que je sois fière de lui devant les miens. À vingt ans, jai toujours cette ardeur naïve : chaque promenade main dans la main ma semblé douce, simple, rassurante, comme le premier dimanche de printemps après des semaines de grisaille. Depuis quelques semaines, Thomas sest glissé dans mon univers : des rires spontanés, des balades sur les quais, cette impression que la vie pouvait être, enfin, facile.
Ce matin-là, la lumière baignait Paris mais lair était vif, lautomne déjà dans le vent et sur les pavés. Jai enfilé ma robe fleurie préférée, légère, virevoltante, qui faisait ressortir mes vingt ans. Thomas avait choisi un jean et une chemise, assez décontracté, mais sobre, cherchant cet équilibre subtil pour plaire à la famille sans se travestir. Sur le chemin, jai surpris son regard, une fois, deux fois comme pour vérifier quil nallait pas changer davis. Mes mains jouaient avec lourlet de ma robe, mon cœur tambourinait de plus en plus fort à lapproche de la porte.
Tu es stressée ? a chuchoté Thomas, resserrant ses doigts autour des miens.
Un peu, ai-je soufflé. Cest important, tu comprends ? Jaimerais que tout soit parfait. Je sais que mes parents vont tadorer Mais il y a aussi Camille, ma sœur Elle est jalouse, elle na pas de petit ami et je sens quelle voudra te plaire, elle aussi, juste pour me taquiner. Je men fais peut-être trop ?
Camille, ma grande sœur de cinq ans mon aînée, longue silhouette, queue-de-cheval tirée. Elle est en master à la Sorbonne et fait ses stages dans un cabinet davocat. Impeccable, mature, sérieuse Et si Thomas la trouvait à son goût ? Rien que dy penser, je sentais monter une pointe de folie.
Quand nous sommes arrivés dans lappartement familial, jai immédiatement remarqué que Camille était habillée dune façon inhabituelle : robe noire moulante, décolleté sage mais élégant, escarpins, ce maquillage discret qui souligne ses traits sans en faire trop. Elle peaufinait une boucle doreille devant le miroir de lentrée, visiblement surprise de nous voir arriver si tôt.
Oh, a-t-elle lâché, haussant un sourcil. Sa voix était glaciale, distante. Vous auriez prévenu, je vous attendais plus tard.
On a fini plus tôt, ai-je répliqué, mes paroles sonnant plus hésitantes que je laurais voulu. Tu sors ?
Oui, déjeuner au restaurant avec les filles, a-t-elle répondu tout en jetant un coup dœil à Thomas. Plutôt séduisant, franchement, petite chanceuse de sœur, a-t-elle pensé sans le dire. Jaurais aimé être partie avant votre arrivée.
Thomas, visiblement désireux de détendre latmosphère, sest aventuré :
Vous êtes ravissante.
Je lai senti, aussitôt. Ce ton, cette manière dadmirer sincèrement il nétait pas du genre à flatter, mais Camille savait y répondre par ce petit sourire poli et ce regard neutre, comme si tout cela lui était naturel.
Ce compliment, il ma coupé le souffle. Je nai rien dit, mais la jalousie a grondé en moi, sourde, brûlante, déraisonnable.
Évidemment, ma voix est devenue dure, plus aigüe. Tu dois toujours attirer lattention ! Même quand je présente mon copain à la famille, tu ne manques jamais une occasion, comme si cétait un concours !
Elisa, ma répondu Camille, voix lasse, soupirant comme pour rassembler ses dernières forces de patience. Je comptais partir. Tu exagères toujours tout.
Tu vas quand même pas me dire que cette tenue, pour déjeuner avec tes copines, cest anodin ? Jai voulu mapprocher, le cœur battant, la voix tremblante de colère et dhumiliation. Ne mens pas, tu veux juste impressionner Thomas, parce que tu nacceptes pas que ce soit moi qui sois enfin heureuse !
Nimporte quoi, elle a haussé les épaules, excédée. Je mhabille comme ça, point. Ce ne sont pas mes complexes, ce sont les tiens.
Thomas, perdu, tentait de suivre ce dialogue surréaliste, visiblement mal à laise.
Elisa, tu crois pas quon pourrait discuter calmement ? On est en famille
Mais cétait trop tard, je ne maîtrisais plus rien. Tout a débordé dun coup.
Tu dois toujours tout ramener à toi ! Ma voix résonnait dans lentrée, plus forte que dhabitude. Tu es plus âgée, plus belle, alors forcément tout le monde ne voit que toi ! Et moi ? Toujours reléguée.
Stop, répondit calmement Camille, la bouche serrée. Non, ce nest pas une compétition. Ce que tu tinventes, cest ton problème.
Pour toi, peut-être, mais pas pour moi ! Jai retenu mes larmes de justesse, les poings fermés.
Cest à ce moment-là que mes parents sont apparus, mon père Henri en pull gris, journal sous le bras, et ma mère Agnès, toujours en tablier, sortant de la cuisine. Ils semblaient presque blasés visiblement, ce genre de scènes était leur lot.
Quest-ce qui se passe ici ? a lancé mon père, plus par habitude que par réelle inquiétude.
Vous avez vu Camille ? Je me tournais vers eux, la voix vibrante dinjustice. Elle se prépare juste pour voler Thomas, pour montrer quelle est mieux !
Agnès a soupiré, effleurant Camille de son regard bleu dun air plus las que réprobateur.
Camille, tu naurais pas pu thabiller plus simplement ? Tu savais quElisa amenait son copain. Tu aurais pu faire un effort pour ta sœur.
Je sortais, maman, je vous laisse la maison. Mais jen ai marre que tout soit toujours de ma faute !
Vous voyez ! ai-je protesté. Voilà, la même histoire !
Thomas a voulu intervenir, suppliant presque :
On ne pourrait pas essayer de se détendre ? Ce nest rien, franchement
Mais jétais déjà lancée, et dans un mouvement irrationnel, jai tiré sur la manche de la robe de Camille. Le bruit net du tissu déchiré ma glacée.
Tu te rends compte de ce que tu fais ? Camille ma regardée droit dans les yeux, blessée, malgré ce masque dindifférence quelle savait afficher. Tu devrais consulter, vraiment.
Tu crois que je te vois pas ? Arrête de jouer la victime !
Mais je ne joue rien, elle a répliqué, séloignant. Il ne mintéresse pas, cest tout. Cest dans ton imagination.
Mes parents restaient silencieux, comme sils nexistaient plus, mon père sétait à nouveau plongé dans son journal, Agnès secouant tristement la tête.
Camille, tu aurais pu faire attention, souffla-t-elle. Elisa, ce nest quune robe. Essayez de faire la paix.
Il ny a pas de paix, lâcha Camille à voix basse, la voix tremblante de colère rentrée.
Je me suis tournée vers Thomas, le suppliant du regard.
Dis-le, toi ! Dis-lui quelle exagère !
Il a baissé les yeux, cherchant ses mots :
Franchement, pour moi, il ny a pas de mauvais geste chez Camille. Je ne ressens aucune intention de nuire Et je trouve dommage quon en soit là.
Sa neutralité ma blessée.
Donc tu prends sa défense ? Après tout ce que je tai dit ? Après avoir voulu que cette journée soit spéciale ?
Il a soupiré, lourd de lassitude :
Je ne prends pas parti, Elisa. Je voudrais juste quon profite tous ensemble Ce scandale me rend triste.
Camille a souri amèrement, effleurant la déchirure de sa robe. Elle navait plus rien de la sœur infaillible et froide ; juste la fatigue dannées de rivalité.
Je suis restée figée, le souffle coupé, regardant mon petit monde seffondrer. Mes émotions mavaient dépassée. Je voulais dire pardon, mais les mots restaient coincés.
Agnès sest approchée de Camille :
Donne-moi ta robe, je vais essayer de la raccommoder
Laisse, maman. Je me change et je sors. Mes amies mattendent.
Mon père posa finalement son journal. Sa voix était ferme, ce qui narrivait jamais :
Il est temps de se calmer. Elisa, tu pourrais demander pardon. Camille, toi aussi, essaie de faire un effort. On doit se soutenir.
Mais lharmonie était brisée. Le malaise sest installé dans tout lappartement, imprégnant les murs. Plus rien ne serait comme avant.
Après cela, Thomas est venu habiter quelque temps, le dos à la fenêtre (sa colocation était inondée, on laccueillait le temps des réparations). Mes parents nous avaient cédé la petite chambre bleue, Camille restant dans la sienne. Mais désormais, toute parole était empreinte dagacement.
Un matin, jai surpris Camille à la cuisine. Elle préparait son thé, le regard fatigué, concentrée sur ses notes éparpillées sur la table aujourdhui, cétait loral décisif pour son stage davocate.
Tu fais exprès, hein ? ai-je lancé en la fusillant du regard, la gorge serrée. Tu attends que Thomas passe, tu toccupes mine de rien, mais je sais exactement ce que tu cherches
Camille a à peine posé sa tasse, un tic nerveux à la commissure des lèvres.
Elisa, sa voix était basse mais ferme. Je veux juste boire mon thé avant dy aller. Cet oral est important. Cest tout ce qui compte pour moi, aujourdhui.
Important ou juste pour te mettre en valeur ? ai-je croisé les bras, menaçante, mais soudain, quelque chose sest effondré en moi.
Tu veux pas arrêter, un peu ? Elle sest tournée vers moi, la voix vibrante mais contrôlée. Pourquoi tout doit-il se transformer en drame ?
Parce que tu as toujours tout réussi ! ai-je crié, à deux doigts des larmes. Tu as toujours été la meilleure, la préférée, la plus belle. Maintenant tu veux aussi me voler Thomas !
Elle est restée figée. Un instant, jai vu la peine dans ses yeux, comme une blessure profonde, ancienne. Mais elle a caché tout cela derrière son masque habituel.
Si tu crois ça, ma-t-elle répondu dune voix éteinte, je nai rien à faire ici.
Plus tard, je lai vue remplir un sac. Jaurais voulu larrêter, lui dire pardon, mais ma fierté était plus forte.
Elle est partie loger chez une amie, Anaïs, rue de Belleville, pour « quelques semaines ». Apparemment, la blessure était trop profonde. À la maison, sa présence me manquait, même si je ne voulais pas me lavouer.
Tout a empiré. Thomas et moi, nos disputes devenaient notre quotidien. Ma jalousie envahissait tout, je soupçonnais la moindre de ses attentions, voyais la trahison à chaque détour. Il sépuisait, jétais insupportable.
Une nuit, en rentrant, il a posé ses valises.
Je nen peux plus, a-t-il dit calmement mais sèchement. Tu me fais suffoquer, Elisa. Chaque mot, chaque regard, tout est un procès. Je ne suis pas responsable de tes angoisses.
Tu me quittes ? Pour elle ?
Pas pour Camille, il a soupiré. Pour toi. Parce que tu vois des mensonges partout, tu refuses daffronter la réalité.
Il est parti, me laissant seule avec mon chagrin. Ce soir-là, jai pleuré des heures, le dos contre le mur, la gorge brûlante. Pour la première fois, jai osé penser : et si Camille nétait en fait coupable de rien ? Et si tout venait de moi ?
Mes parents sen sont rendu compte, mais javais limpression quils sinquiétaient plus de la logistique que de mon malheur. Rapidement, la maison est devenue terne. Sans Camille, tout le monde était déboussolé. Le linge sentassait, la cuisine était délaissée, et pendant que maman essayait de remettre de lordre, moi, je traînais sur mon lit à scroller Instagram ou à regarder des séries Netflix, incapable de réagir.
Au bout de quelques semaines, Agnès a appelé Camille.
La voix de maman, dhabitude volontiers sèche, nétait plus quune supplication usée :
Camille, tu veux pas revenir ? On nen peut plus, tu sais, avec le dos de ton père, et Elisa qui nest plus elle-même
Mais pourquoi ferais-je comme si de rien nétait ? répondit Camille, posée, digne. Jai un travail, des études, et une vie. Je ne peux pas recommencer comme avant, pas après ce qui sest passé. Rien na changé, Elisa maccusera encore la prochaine fois.
Mais Thomas est parti Tu vas voir, ça ira mieux
Non maman, ce nest pas Thomas. Cest la manière dont on ma traitée. Ce scapegoat permanent. Il y aura toujours un autre garçon, un autre conflit. Je nen veux plus.
Pause pesante. Puis, dune voix neutre, Camille glissa :
Au fait Jai rencontré quelquun. Il sappelle Alexandre. Il travaille dans linformatique, on prend un appartement. Je suis heureuse, vraiment. Et non, pour linstant, vous ne le rencontrerez pas. Parce que je ne veux plus risquer de drame.
Jimaginais maman, au bout du fil, digérant linformation, coincée entre la fierté et la tristesse.
Daccord Félicitations.
Après lappel, Camille posa son téléphone, le cœur soudain léger. Elle était dans la grande salle de la BU, croisant le regard dAlexandre venu la chercher. Elle sourit, enfin apaisée.
Il laccueillit par un regard doux :
Ça va ?
Oui. Maman voulait que je rentre. Mais jai répondu que javais ma place ailleurs. Avec toi.
Ils sortirent main dans la main dans la lumière dun Paris automnal, Alexandre lui glissa :
On file ? On doit choisir où partir ce weekend avec nos amis
*
Moi, Elisa, je suis restée seule. Jai repassé en boucle la scène de la robe, lantipathie à table, la violence de mes mots. Mais je narrivais pas à mexcuser. Mon orgueil, mon chagrin, tout me retenait. Mes parents tentaient de minclure dans la vie quotidienne, jesquivais, je repoussais.
Un soir, excédée, maman est entrée dans ma chambre :
Elisa, tu ne peux pas vivre indéfiniment repliée, à ruminer tes rancunes et ton échec. Tu dois agir.
Mais quoi faire ? Jai tout perdu. Personne ne mécoute.
Papa est arrivé, la voix ferme mais sans colère :
Cest toi qui tisoles, Elisa. Tu nas chassé personne que toi-même. Reprends-toi.
Je les ai enfin vus dans leur épuisement, leurs visages tirés, les cernes que je navais pas remarquées. Jai murmuré, vulnérable :
Et je fais quoi maintenant ?
Tu commences petit, a dit maman. Demain, tu maides. Après-demain, tu téléphones à Camille. Dis-lui que tu regrettes. Même si tu ny crois pas. Ne te fige pas dans la douleur.
Jai haussé les épaules, révoltée par cette idée de humilité.
Mais au fond de moi, je savais : il faut bien commencer quelque part. Peut-être quécrire ici sera le tout premier pas.
Paris, dimanche soir.