Linvité de lhiver
Tu sais, à la campagne en hiver, la nuit tombe tôt… et alors en pleine tempête de neige, cest encore pire. À dix-neuf heures, à travers la fenêtre, tu ne vois plus rien quun rideau blanc, de la neige qui colle sur la vitre elle glisse lentement vers le bas, silencieuse.
Jétais à ma table, en train de relire un manuscrit.
Ce nétait pas vraiment urgent la remise était pour le deux janvier mais, tu me connais, je naime pas traîner. Et puis, quest-ce que tu veux faire dautre un réveillon du Nouvel An quand tu es seule, que le village le plus proche est à soixante-dix kilomètres et que cela fait bien dix ans que tu ne regardes plus la télé ?
La maison à Saint-Grégoire, je lavais achetée avec Paul il y a vingt ans. On pensait à lépoque quon sen servirait juste lété, pour le plein air. Mais Paul est parti brutalement, et la ville navait plus dintérêt pour moi. Je me suis installée ici pour de bon juste moi, mon ordinateur, les manuscrits, et ma chatte Capucine qui ronflait sur le radiateur, bien loin de se soucier de la tempête dehors.
Les voisins mont observée, au début deux ans à me regarder avec cette bienveillance moitié inquiète, après ils ont laissé tomber. Ils sy sont faits. Nadège Lefèvre rédactrice, la maison aux volets bleus. On me croise à la poste ou à lépicerie tous les trois jours. Je nemmerde personne, je nattends personne. Voisine modèle.
Sur la table, il y avait tout le manuscrit, imprimé. Sur la couverture : « E. Laurent ». Huit mois sur ce roman. Huit mois à corriger, à discuter à travers la maison dédition, à recevoir des réponses « accepté » ou « refusé », et puis retour à la copie. Lauteur ? Inconnu. Juste un nom de famille, juste une initiale, et trois cent quatre-vingt pages sur un type qui fait fausse route durant des années et finit par le comprendre.
Un bon bouquin.
Jen ai édité des livres, des kilomètres, et je reconnais la qualité. Celui-ci avait une vraie voix. Pas un style fabriqué, une voix naturelle. Ça, tu ne lapprends pas. Tu las ou tu ne las pas. Lauteur le savait et, je crois, ça lui faisait un peu peur.
Le téléphone a sonné vers dix-neuf heures trente.
Nadège, dis, tu comptes rendre quand ? ma demandé Catherine du service éditorial, dune voix un peu gênée elle se doute bien quelle sonne un soir de réveillon.
Le deux.
Tu pourrais prendre ton temps tu sais. Cest les fêtes, personne ne ten voudra !
Le deux, jai dit.
Catherine a compris, elle na pas insisté.
Tes toute seule encore ?
Capucine est là.
Nadège.
Catherine.
Elle a ri et ma laissée tranquille. Je suis revenue au manuscrit, jai retrouvé la page, et jai recommencé à fixer ce paragraphe qui magaçait depuis trois jours.
Page cent dix-sept, troisième paragraphe. Il y avait une phrase qui nallait pas pas quelle soit mal écrite, cétait une question de rythme. Trop lourde, elle faisait plier le texte. Javais tenté cinq réécritures, cinq fois à la poubelle.
Au sixième essai, bingo.
Je lai notée, relue, satisfaite. Jai fermé lordi. Et il restait encore deux heures avant le bruit à la porte.
Ce bruit, ça a été vers vingt et demie.
Pas sur la vitre sur la porte.
Dabord jai cru au vent, mais le vent tape, il ne frappe pas. Là, cétait bien des coups trois, puis deux autres.
Capucine a entrouvert un œil, puis la refermé aussitôt.
Je me suis levée, j’ai regardé par la fenêtre discrètement. Sur le perron, un homme debout. Pas de voiture juste beaucoup de neige, lui perdu dans tout ce blanc avec un manteau qui, franchement, ne le protégeait plus de grand-chose. La lumière du portail vacillait, il avait lair vidé, juste frigorifié, pas menaçant.
À la campagne, tu sais, on nignore pas quelquun qui sonne, surtout avec une tempête pareille.
Jai enfilé ma vieille doudoune et je suis allée ouvrir.
Bonsoir, a-t-il dit doucement, un peu enroué. Désolé de déranger à cette heure. Portable à plat, voiture glissée dans le fossé… Jai vu de la lumière chez vous.
Il était grand, la tête presque au niveau du linteau. Manteau à carreaux trempé, lunettes dans une main, rien dans lautre. Les verres étaient embués, il les gardait ainsi, inutilement.
Entrez, jai dit.
Il est entré, sans se précipiter, avec cette attention quont ceux qui débarquent chez les autres en pleine nuit, qui veulent prendre le moins de place possible.
La voiture est loin ? je demandais pendant quil défaisait son écharpe.
Deux cents mètres sur la route. Mauvaise ornière, jai glissé… Javais oublié mon chargeur, et ça a vidé la batterie.
Je vois…
Pendant quil se débarrassait dans lentrée, jai lancé la bouilloire. Quand je suis revenue, il tenait toujours ses lunettes, brouillard sur les verres, seulement quand il les a réchauffées dans ses mains, il les a mises enfin.
Accrochez-le ici, lui ai-je dit en montrant le portemanteau.
Merci. Il a suspendu le manteau, ajusté ses lunettes, et, enfin : Émile.
Nadège. Jai pointé la cuisine. Venez.
Tout le monde connaît tout le monde ici. Le village dà côté, Cressac, à peine six kilomètres à travers les champs. Quelques maisons, des Parisiens lété, personne lhiver. Nos villages sont séparés par une vieille haie, une route pourrie.
Vous êtes de Cressac ? jai demandé alors quil sasseyait.
Oui. Jai acheté une maison cet automne, et je tente lhiver pour la première fois. Il a rigolé. Je navais pas compris quun hiver ici, cest une autre affaire.
Vous navez pas consulté la météo ?
Si, mais ils disaient « légères chutes de neige ».
Ce qui est « léger » sur lautoroute ne lest pas dans nos campagnes.
Jai bien compris maintenant…
Je lui ai servi un grand mug de thé, pas de chichis. Il la pris à deux mains, resté un moment comme ça, à se réchauffer.
La voiture, ce nest pas grave, ils viendront la sortir demain. Faut juste téléphoner.
Je vous passe un chargeur, dis-je en indiquant la prise sous le frigo.
Il branche, sassied, reprend le mug, il réchauffe ses mains.
Vous vivez ici depuis longtemps ? il me demande.
Depuis cinq ans à temps plein. Avant cétait juste les vacances.
Et lenvie de retourner en ville ne vous prend pas ?
Non.
Il na pas cherché à creuser, ce que jai apprécié.
Son portable était dun autre temps un vieux truc, tout rayé, rien à voir avec les modèles daujourdhui. À zéro pourcent, il mettait bien quarante minutes pour arriver à cinq je le sais, le mien fait pareil.
Bref, il nallait pas repartir tout de suite.
Jai repris ma tasse, et je lui ai demandé :
Vous avez mangé aujourdhui ?
Ce matin… Javais cru partir juste pour quelques heures.
Dans le frigo, javais une soupe de sarrasin, du soir davant. Je lai mise à chauffer. Il na rien dit du genre « ne vous embêtez pas » il attendait. Cétait bien aussi.
Pendant que la soupe chauffait, on sest tu. Ce nétait pas un silence gênant, juste… doux. La tempête dehors soufflait sa note monotone, Capucine respirait fort, le halo de cuisine était jaune et chaud. Je me suis dit que cétait étrange, ce calme en présence dun étranger. Normalement, ça pèse.
Jai refait chauffer de leau. Dehors, la neige ne faiblissait pas. On a mangé presque sans parler pas quon nait rien à se dire, mais la hâte nexistait pas.
Chez vous, cest calme, il dit.
Toujours. Sauf le vent.
Non, je veux dire : cest calme à lintérieur. Pas de radio, pas de télé…
Il y a une petite radio, sur le rebord de la fenêtre. Je lallume parfois.
Je vois. Il a réfléchi. À Paris, je ne peux pas travailler sans casque. Jentends tout à travers les murs, ça me déconcentre.
Vous écrivez ?
Oui.
Quoi ?
De la prose. Il a contemplé sa tasse. Un roman, qui ma pris deux ans. Cest long.
Je comprends.
Je lai envoyé cet automne. Depuis… je ne sais pas trop quoi faire.
Je connaissais ce creux-là, pas pour lavoir vécu moi-même, mais chez tous les auteurs que jai accompagnés : une fois le manuscrit parti, il reste un vide, et on ne sait pas comment le remplir. Certains enchaînent tout de suite, dautres errent pendant des semaines, les derniers sarrêtent pour de bon. Chacun sa façon.
Ça passe, jai dit.
Je sais. Mais pas encore…
Capucine est descendue du radiateur, sest approchée de lui, a humé sa main, repartie comme elle était venue. Il la regardée partir.
Cest bon signe ? il a demandé.
Moyen. Si elle reste, cest que cest très bon.
Va falloir que je travaille ma réputation, il dit, drôlement sérieux.
Jai éclaté de rire.
Je peux demander quelque chose ? Il me dit peu après.
Allez-y.
Pourquoi le deux ?
Jai mis du temps à piger.
La date limite, vous avez dit au téléphone : le deux. Mais cest le 31. Pourquoi bosser ce soir alors que vous avez deux jours devant vous ?
La question était précise, trop précise pour un type accablé par la neige, en souci de bagnole.
Lhabitude, jai répondu.
Quelle habitude ?
Celle de ne pas laisser traîner ce qui est à moitié fait.
Il ma regardée, sceptique ce nétait pas du mensonge, mais il comprenait quil y avait autre chose.
Et puis, ici, le temps dattendre na pas beaucoup de sens, jai ajouté. Je ne fête pas trop la nouvelle année, alors autant moccuper.
Je comprends, il a dit. Pas de pitié, pas de regard triste juste pris note.
Cétait bien aussi.
On sest tut. Dehors, le vent secouait les vieux volets chez la voisine partie depuis novembre, pas de retour avant avril. Ce bruit-là, je my suis habituée, mais ce soir, il était plus fort, plus présent.
Vous bossiez quand je suis arrivé, constate Émile.
Oui.
Vous faites quoi, exactement ?
Éditrice. Littérature.
Ça doit être intéressant.
Presque toujours.
Il ma regardée un peu plus longuement.
Travailler sur le texte des autres, ça ne devient pas lourd ?
Jai réfléchi.
Quand cest mauvais, oui, ça plombe. Quand cest bon, cest linverse : tu as envie de lamener plus loin. Cest un peu comme restaurer un tableau. Il y a déjà une structure, tu retires les couches superflues.
Il a hoché la tête, pensif, pas pour moi mais pour ses pensées.
Vous ne le prendriez pas mal ? Jai dit.
Quoi donc ?
Quon coupe dans vos textes ? Quon retire des morceaux ?
Ah… Il a souri, fatigué. Non. Sauf si on enlève lessentiel.
Et comment on sait ce qui lest ?
Si ça fait mal quand on le retire, cest que cest essentiel. Si ça ne fait rien, ça pouvait sauter.
Jai souri. Cétait bien dit très auteur, ce genre de formulation, la marque de ceux qui lont vécu mille fois.
Vous avez eu de mauvais éditings, avant ?
Variés. Il cherche dans ses souvenirs. Une éditrice, la première fois, elle a charcuté mon texte : tout ce que javais raconté là-bas en Bretagne sur un vieux marin, ça a fini en histoire dun manager open-space. Jexagère, mais lidée est là.
Et vous avez accepté ?
Javais vingt-neuf ans, je croyais quils savaient mieux.
Et après ?
Jai pigé que « savoir mieux » et « avoir raison », ce nest pas la même chose.
Jai hoché la tête. Ça, cest vrai. On peut avoir tout le métier du monde, si on ne saisit pas la voix de lauteur, tu passes à côté.
***
Cétait nuit noire, dehors pas un feu allumé à lhorizon, juste la tempête, le vieux lampadaire du portail submergé par les flocons.
Émile en était déjà à son deuxième thé. Capucine est revenue, a rasé ses pieds sans sarrêter simple contrôle puis retour au chaud. Il na pas cherché à la caresser il avait compris, on ne force pas les chats.
Je peux ? Il désigne la bibliothèque.
Bien sûr.
Il parcourt, silencieux, ne touche pas les livres, lit juste les titres. Puis il revient à table.
Beaucoup de polars, remarque-t-il.
Pour me divertir. Là, tout se résout à la fin.
Dans la vraie vie, cest plus rare ?
Oui.
Il boit une gorgée.
Racontez-moi le roman, il demande.
Je mets un moment à comprendre.
Celui que vous éditez.
Pourquoi ?
Je voudrais comprendre, dit-il, à propos de la restauration. Comprendre votre point de vue.
Étrange genre de discussion. Un quasi-inconnu à ta table, qui écoute, sintéresse vraiment. Je ne me souviens plus du dernier qui ma demandé ce genre de chose, sincèrement.
Ça parle dun homme, jexplique. Il fait la même chose pendant des années en se disant quil est dans le vrai. Un jour, il se rend compte que non, cétait juste la peur de faire autrement. Cest une histoire sur la différence entre le choix et lhabitude.
Il finit comment ?
Il séloigne. Non pas des autres, de celui quil était avant. Et franchement, cest la meilleure fin possible pour ce roman.
Émile reste pensif.
Elle vous plaît, cette fin ?
Oui. Même si lauteur voulait un autre truc au début.
Quoi donc ?
Le retour. Le héros qui rentre à ce quil a laissé.
Vous lavez convaincu ?
Jai fait une remarque, il a tranché.
Cest comme ça que ça doit se passer, non ? Léditrice propose, lauteur décide.
Il baisse la tête, absorbé dans sa réflexion.
Pourquoi pour vous, partir cest mieux comme fin ?
Parce que retourner, cest répondre à la question « où ». Partir, cest « qui ».
Il ma regardée.
Cest de vous ou du roman, cette phrase ?
De moi, dans mes notes à lauteur.
Nouveau silence. Je ne le presse pas.
Ça fait longtemps que vous éditez ?
Huit ans.
Et vous pensez comme ça pour toutes les fins ?
Non. Juste quand lhistoire est sincère. Sil ny a pas de vérité, la fin peut tourner comme elle veut, on ny croit pas. Mais une histoire vraie, elle appelle sa fin ta mission, cest de ne pas la gâcher.
Émile regarde au-dehors, longtemps, silencieux.
Ça doit être dur, non, de lire le texte des autres, vraiment lire ?
Je réfléchis.
Parfois oui. Quand lauteur ne veut pas voir. Mais pas là. Ici, non, il était à lécoute.
Celui de maintenant ?
Oui.
Où ça se voyait ?
Je prends ma tasse, réfléchis. Pas sur le fond le fond, je viens de le dire. Plutôt, quest-ce qui moi, ma vraiment touchée dans cette histoire.
Il y avait cette phrase, que jai retravaillée, lauteur a accepté. Mais je ne sais toujours pas si cétait le bon choix.
Vous pouvez lire la version finale ?
Je le regarde. Demande étrange mais pas gênante.
« La tempête de neige ne choisit pas. Elle reste, quand tout le reste sen va. »
Long silence dÉmile.
Il sest passé un truc, je ne saurais dire quoi. Cest comme sil reconnaissait la phrase mais version transformée. Il tenait sa tasse dun geste trop précis, trop figé, pas juste pour réfléchir.
Ça va ? jai demandé.
Oui. Petite pause. Javais écrit différemment : « La tempête ne décide pas où aller, elle reste seulement ce qui ne craint pas le froid. »
Je repose ma tasse, lentement.
Cette phrase, elle était dans le manuscrit. La page cent dix-sept, troisième paragraphe. Jy ai passé trois jours, jen avais proposé une version plus courte. Personne ne la vue, sauf moi et léditeur et loriginal, à part lauteur et moi…
Le livre nétait pas publié, la phrase nexistait nulle part ailleurs.
Vous êtes E. Laurent, jai dit sans poser de question.
Il me regarde droit dans les yeux.
Émile Laurent, il confirme. Oui.
Jétais scotchée. Bizarrement, pas vraiment surprise. Javais presque senti un truc dès le début. Voilà des heures quon discutait de son texte, de sa fin… Huit mois de va-et-vient sans jamais sêtre vus.
Jai compris que je connaissais déjà cette voix pas lui en face, mais dans son écrit. Je savais quil faisait des phrases à rallonge quand il doutait, des phrases courtes quand il décidait. Je savais quil réflechissait avant daccepter une correction, pas par entêtement mais par profondeur. Il navait de moi que linitiale.
Ce nétait pas très juste.
Et puis il avait débarqué dans ma tempête et frappé à ma porte.
***
Pourquoi ne pas lavoir dit tout de suite ? jai demandé.
Je ne savais pas que vous étiez mon éditrice. Jai juste dit que jécrivais.
Et moi, juste « éditrice ».
On a tous les deux gardé des trucs pour nous.
Il avait raison. Je navais pas cité la maison dédition, lui navait pas placé le titre. On était pareils : pas du genre à en dire trop dès le début. Résultat : voilà.
Cette phrase, jai changé le rythme parce quelle était trop longue, jexplique. Mais je préfère la vôtre.
Il hésite.
Vous croyez ?
Oui. La mienne est plus nette, la vôtre plus sincère. Parfois, la sincérité compte plus que la forme.
Un long silence.
Je peux restituer la phrase dorigine ? demande-t-il.
Le fichier est chez léditeur, mais si vous demandez à la maison, ils me la renverront.
Non, gardez la vôtre. Vous aviez raison : ça respire mieux.
Je ninsiste pas. Mais, tu vois, ça me touche quil demande.
Son portable bippe quinze pour cent. Il pourrait téléphoner, maintenant. Mais Émile ne bouge pas.
Vous lavez lu combien de fois, ce roman ? il demande.
Trois. Une fois pour comprendre, une pour ressentir, une pour bosser.
Et alors, quest-ce que vous avez ressenti ?
Je pose ma tasse.
Que lauteur a mis des années à piger quelque chose. Et il a fini par saisir.
Il baisse le regard.
À peu près oui…
Il est bon, ce roman, je dis. Je le dis rarement à voix haute. Cest vrai.
Il acquiesce, pas habitué à recevoir le compliment. Il aurait aimé pouvoir le dire, lui aussi.
Silence, mais pas un silence gêné, tu vois ? Un vrai échange, il y a de la place maintenant.
Vous avez toujours été seule ici ? demande-t-il soudain.
Je saisis son intention pas pour ce soir, mais ta vie davant.
Non. Mari tué il y a cinq ans.
Je suis désolé.
Ça va, jhausse les épaules. Ce nest plus pareil, mais ça fait moins mal.
Il ne dit pas « je comprends », parce que souvent cest bidon. Il attend un instant puis :
Pourquoi Saint-Grégoire ?
Cest paisible. Et cétait notre maison, à Paul et moi. Ici, il est toujours un peu là.
Émile fait un lent signe de tête.
Et vous, pourquoi Cressac ?
Divorce. Deux ans. Appartement à Paris, vide, alors jai acheté une maison. Pour que le vide soit dune autre sorte.
Ça ma fait rire. Enfin quelquun qui comprend lévidence que je nai jamais pu exprimer : vouloir une maison seule à la campagne.
Exactement, jai dit.
Vous aussi ?
Moi aussi.
Il sourit, pour lui, et ce sourire-là, je le remarque.
Au quatrième chapitre, vous avez retiré un monologue, il me dit.
Oui.
Pourquoi ?
Parce que le personnage y répétait ce que le lecteur savait déjà.
Ça ma coûté.
Je sais, vous lavez écrit dans la marge.
Et vous avez répondu : « Je comprends, mais non. »
Parce que comprendre ne suffit pas. Lattachement au texte nest pas un argument.
Il réfléchit encore.
Vous aviez juste. Cest meilleur sans.
On le comprend toujours après coup.
Ça ne vous dérange pas, que la reconnaissance vienne après ?
Je réfléchis.
Non, ce qui importe, cest que le texte soit bon. Quand il sera publié, je dirai « accepté », et ça suffit.
Il me regarde autrement maintenant comme quelquun qui commence à (me) connaître un peu.
Je croyais que les éditeurs étaient des ombres, il lance.
Ce serait mieux ainsi. Le texte nest pas à nous.
Mais vous nêtes pas une ombre.
Cest parfois un problème.
Je ne pense pas.
***
Vingt-trois heures quarante-cinq.
Plus que quinze minutes avant la nouvelle année, remarque Émile.
Je sais.
Dehors, la tempête sest adoucie, le lampadaire bouge à peine. Les flocons, eux, tombent toujours, gros et lents, mollement.
Vous avez autre chose que du thé ? il demande.
Jai du vin blanc, ouvert à Noël.
Ça mira.
Je sors la bouteille du frigo, deux verres des verres simples, pas des ballons (je nen ai pas). Je serre une petite rasade.
On trinque à quoi ? il demande.
Au nouvel an, je propose.
Cest vague.
Alors à la sincérité. Qui compte plus que la forme, parfois.
Il me regarde. Et je soutiens enfin son regard, sans détourner.
Daccord, il dit.
Les douze coups, on les entend par la radio, toute vieille posée à la fenêtre ; Paul lavait installée là le premier été, je ny ai jamais touché, juste changé les piles. Dhabitude, elle diffuse une fête lointaine, dans des salons qui ne me concernent pas.
Mais là, non, cétait autre chose.
On a trinqué, bu en silence. Capucine sest étirée, a baillé, sest rendormie. Dehors, la neige était lente, tranquille.
Son téléphone a re-bippé trente pour cent.
Il y a jeté un œil. Puis sur moi.
Lassistance ne viendra pas cette nuit, il dit tranquillement.
Sûrement pas avant demain.
Vous avez un lit ?
Jai acquiescé.
Le canapé du bureau. Juste, il y a le manuscrit, mais je le range.
Laissez-le, je ne vais pas déranger.
Pas « je ne ferai pas de bruit », non, il a dit « déranger », comme sil comprenait quil y a chez moi des espaces auxquels on ne touche pas.
Ça marche, jai soufflé.
Je me suis levée pour refaire chauffer leau geste automatique, surtout pour moccuper les mains.
Nadège, il ma appelée.
Je me suis retournée.
Je suis heureux que ma voiture ait fini dans ce fossé.
Je lai regardé. Il était là, à la table, les deux mains sur le verre ; il disait ce quil pensait, direct, sans détour.
Jen suis pas encore certaine, ai-je admis.
Moi, si, il dit. Cest tout.
La bouilloire a sifflé.
Jai versé de leau chaude dans nos tasses. Je lui ai tendu la sienne, il ma remerciée.
Dehors, la neige tombait sans bruit. La tempête était finie.
Mais lui, il ne partait pas.
Et je nai pas demandé quand il comptait le faire.
Le manuscrit était dans la chambre à côté page cent dix-sept, troisième paragraphe. Sa phrase à lui, revue par moi, et dans sa tête, sa version originelle. Les deux parlaient de la même chose. De ce qui reste, quand tout sen va.
Cétait probablement ça, la vérité.
Je suis restée à ma table, mon mug entre les mains, il était en face ; dehors, la tempête sétait muée en silence, et la nouvelle année avait déjà commencé.