LAMOUR UNIQUE
Le jour des funérailles de mon épouse, je n’ai pas versé une seule larme.
Tu vois, je te lavais dit, il na jamais vraiment aimé Zina murmurait Tante Thérèse à loreille de sa voisine, Solange.
Chut, ça na plus dimportance maintenant. Les enfants restent orphelins avec un père pareil, répondit Solange.
Tu verras, il épousera forcément Catherine affirma Thérèse.
Pourquoi Catherine ? Quest-ce quelle deviendrait pour lui ? Tu as oublié que son véritable amour, cétait bien Élise ! Tu te rappelles comment ils traînaient dans les greniers ? Catherine nira jamais se mêler à lui. Elle a sa famille, et puis elle la oublié depuis longtemps.
Comment tu peux en être sûre ?
Évidemment. Le mari de Catherine est un travailleur exemplaire, elle na que faire de Paul et de ses gamins. Elle est trop rationnelle pour lui. Par contre, Élise et son Michel, ça ne va pas fort. Je suis certaine quils vont retomber dans les bras lun de lautre, ajouta Solange.
Nous avons enterré Zinaïde. Les enfants, Michel et Pauline, jumelles de huit ans à peine, se serraient fort la main. Zinaïde mavait épousé par amour, un grand amour parait-il. Mais elle-même doutait que jaie véritablement éprouvé pour elle ce sentiment, tout comme les autres au village.
Les rumeurs disaient quelle était tombée enceinte et que par obligation javais dû lépouser. Cest vrai, Clémence, notre aînée, est née prématurément et na pas vécu longtemps. Après cela, plus denfant pendant des années. Jai toujours été sombre, peu bavard. Les gens du village mappelaient le Loup solitaire. Jétais avare de mots, de tendresse encore plus et qui le savait mieux que Zinaïde ?
Pourtant, le ciel a eu pitié delle. Seule Dieu savait combien cette pauvre femme avait prié. Finalement, la vie nous a offert deux enfants dun coup.
Michel, tendre et conciliant, tenait de sa mère, alors que Pauline, renfermée, me ressemblait. Impossible de lui soutirer la moindre émotion. Elle restait dans son monde, difficile à déchiffrer. Elle était plus proche de moi, dun caractère semblable.
Quand je bricolais dans la remise, Pauline tournait autour de moi, attentive à mes histoires, à mes conseils de vie. Pendant ce temps, Michel, près de sa mère, balayait, aidait avec ses petits moyens. Zinaïde aimait ses deux enfants, mais elle narrivait pas à comprendre Pauline, alors que Michel était un prolongement de son propre cœur.
Juste avant de partir, Zinaïde a dit à Michel :
Mon fils, je vais bientôt mourir. Tu devras veiller sur ta sœur. Protège-la, ne lui fais jamais de peine. Tu es un garçon, son soutien, son protecteur.
Et papa alors ? a demandé Michel.
Quoi ? a-t-elle hésité.
Papa va nous protéger aussi ?
Je ne sais pas, mon petit… La vie nous le dira.
Mais ne meurs pas, maman, que ferons-nous sans toi ? sanglotait-il.
Ah, mon fils, si seulement cela dépendait de moi a répondu tendrement Zinaïde. Elle est partie à laube.
Je suis resté assis près de ma femme, sa main dans la mienne. Silencieux, sans larmes, le dos courbé, le visage fermé. Cétait tout.
Peu à peu, la vie a repris son cours. Pauline tentait dassumer le rôle de maîtresse de maison : elle sessayait à la cuisine, rangeait la maison, mais elle était bien jeune. Cest ma sœur, Nathalie, qui est venue souvent laider, lui montrant petit à petit la voie.
Tante Nathalie, demanda Pauline un jour , est-ce que Papa va se remarier maintenant ?
Je nen sais rien, petite. Tu sais bien quil ne me dit jamais ce quil pense.
Nathalie avait son mari, Vincent, et une famille très soudée.
Et si jamais il ny arrive pas, tu nous prendrais avec toi ? insista Pauline.
Nimporte quoi ! Votre père vous aime et ne vous laissera jamais manquer de rien, répondit Nathalie affectueusement.
Parallèlement, les rumeurs allaient bon train au village : on murmurait que mon ancienne histoire avec Élise renaissait…
Cette Élise est tombée sur la tête ! jasait Thérèse . Elle retombe dans les bras de Paul et oublie sa propre famille.
Quelle andouille, cette Élise ! lançaient les femmes à la sortie de lépicerie.
Mais le chef de notre coopérative agricole, Monsieur Maxime, eut tôt fait de disperser la bande :
Allez, bande de bavardes, cessez donc vos ragots ! Vous ne connaissez même pas les gens du village que vous jugez tant ! les sermonna-t-il pour ma défense.
Il est vrai quÉlise et moi avions eu une grande histoire passionnelle dans notre jeunesse. Mais lépoque voulait que je parte dans un autre village une saison entière pour aider à des récoltes. Pendant mon absence, Élise sest tournée vers Michel Chesnay. À mon retour, jai eu une explication assez musclée avec lui et, depuis, jai coupé tout contact avec Élise.
Elle a finalement épousé Michel, un homme instable, buveur et coureur. Élise a souffert de ne pas garder auprès delle un homme comme moi, travailleur, sobre, mais bien sûr taciturne.
Dans le village, chacun a vu que je commençais alors à fréquenter Zinaïde. Elle sest épanouie à mes côtés, belle comme une fleur de bleuet, admirée de tous.
Que lamour peut bien transformer les gens, commentaient-ils.
Zinaïde était amoureuse de moi depuis longtemps, mais silencieusement. Elle nosait pas se comparer à Élise.
Le destin a choisi autrement. Nous nous sommes rencontrés, promenés, puis mariés discrètement à la mairie. Le mariage était modeste : seule ma sœur Nathalie était là pour moi, Zinaïde navait que sa vieille mère qui lavait eue tardivement. Les gens soupçonnaient bien qui était réellement le géniteur, mais personne nen parlait.
Dans notre village, le maire était Monsieur Basile Prodhomme. Plus jeune, la mère de Zinaïde avait eu une liaison avec lui, mais navait jamais eu de mari officiel. Elle nétait guère appréciée, volage et trop vive. Zinaïde ne tenait pas de sa mère.
Les habitants prenaient en pitié Zinaïde, surtout quand elle ma épousé.
Ah, la pauvre, il ne laimera jamais, soupirait Nicole, la voisine. Elle va en souffrir toute sa vie, cest sûr…
Et pourtant, contre toute attente, je suis toujours resté fidèle à ma femme. Qui pourrait donc cacher quelque chose dans un hameau ?
Nous avons vécu quinze années ensemble, sans réelles disputes. Petit à petit, les langues du village se sont apaisées. Cela jusquà ce que Zinaïde tombe gravement malade lhiver dernier, dun mal inexorable.
Un jour, alors que je rentrais du travail :
Paul, si je venais passer un moment chez toi, discuter un peu ? Jai fait des petits gâteaux pour tes enfants, me rattrapa Élise, une boîte à la main.
Non merci, Élise. Nathalie en a déjà préparé hier.
Mais cest de bon cœur, Paul.
Et ma sœur aussi, cétait de bon cœur.
Paul, retrouvons-nous ce soir près du vieux moulin, comme avant, souffla-t-elle.
Pourquoi faire ?
Tu las donc complètement oublié, tout ce qui était entre nous ?
Ce qui était appartient au passé recouvert de broussailles. Jaime mes enfants. Jaimais Zinaïde.
Et pourtant, tu ne peux plus la retrouver, dit tristement Élise.
Mais lamour ne meurt jamais, murmurai-je en méloignant.
Tu nas jamais aimé ta femme. Tu tes marié pour me punir, Paul.
Élise, rentre chez toi, répondis-je simplement.
Je pressai le pas, sans me retourner, vers la maison où mes enfants mattendaient. Élise resta seule, debout sur la grand-route du village.
Les années passèrent. Les enfants grandirent. Tante Nathalie venait toujours nous voir, mais désormais elle savait que son frère naimait quune femme, toute sa vie.
Pauline, il paraît que tu fréquentes Grégoire Vautrin ? lança-t-elle un jour à ma fille alors quelle entrait.
Oui, et alors ? répondit Pauline, devenue une splendide jeune femme.
Rien, je voulais juste savoir. Fais attention à toi.
Pourquoi donc ?
Tu sais très bien pourquoi, tu nes plus une petite fille, répondit-elle, sévère.
Tatie, je laime à en perdre la tête, et pour toute la vie.
Ça, cest ce que tu crois.
Non, jen suis sûre.
Peut-être, mais Grégoire, lest-il autant que toi ?
Sil me trahit, alors plus jamais je naimerai qui que ce soit.
Là-dessus, je te crois, répondit tendrement Nathalie.
Le soir venu, Michel et Pauline attendaient mon retour du travail.
Papa tarde, fit remarquer Michel.
Cest vendredi aujourdhui.
Et alors ?
Tu sais bien quil va à chaque fois au cimetière, le mercredi, le vendredi et le week-end, sur la tombe de maman.
Comment tu le sais ? sétonna Michel, les sourcils relevés.
Tu ne comprends donc rien à ton père, Mimis, si tu ne le sens pas à ce point.
Silencieusement, ils traversèrent les jardins pour arriver au cimetière. Pauline montra du doigt ma silhouette voûtée.
Michel tendit loreille, il mentendit parler :
Voilà, Zina, cest comme ça. Pauline va bientôt se marier. Jai mis de côté pour sa dot, Nathalie a aidé. On sen sort, doucement. Pardonne-moi si je nai pas su te dire assez de mots tendres de ton vivant. Mon cœur ten a tant dit, mais je nai jamais été doué pour les mots, je taimais tout simplement, du plus profond de moi.
Dune voix fatiguée, jai quitté le cimetière. Pauline regarda Michel : les larmes brillaient dans ses yeux.