Lettre écrite par soi-même

Lettre à soi-même

Le courrier était orange. Dun orange éclatant, presquabsurde semblable à une clémentine oubliée sur la neige en janvier. Il reposait dans la boîte aux lettres, coincé entre une facture dEDF, un prospectus pour un service de livraison de crêpes et un abonnement au Courrier International. Chloé lavait tiré en dernier.

Cétait son écriture sur le recto du pli. Son adresse, son nom: « Mademoiselle Chloé Émilienne Morel ».

Elle retourna lenveloppe. Lexpéditeur elle-même aussi. Même nom, même graphie. C’était le geste dune main qui ne trompe pas.

Chloé se tenait dans la cage descalier du 14, rue Raymond Queneau, un filet du Monoprix à la main gauche, sans comprendre. Qui aurait pu plaisanter ainsi ? Elle examina lécriture. Le « t » à la barre longue, la boucle profonde du « r » elle navait jamais vraiment perdu ce style, depuis les années de lycée à Nantes. Mme Dufresne, professeure de français, disait toujours : « Morel, votre écriture a déjà du recul ; cest une qualité, voyez-vous. »

Vingt-cinq ans plus tard, rien navait changé : la même barre, la même boucle.

Chloé monta les neuf étages, ouvrit sa porte, déposa le sac sur la table de la petite cuisine, face à la fenêtre. Lenveloppe restait posée à côté.

Lappartement était minuscule, mais elle s’y était habituée. Un studio du XVe arrondissement, une vue sur les toits gris et le cimetière. Le vestibule comportait une patère pour son manteau bleu, une étagère basse pour trois paires de chaussures, un miroir au cadre doré, où elle se jetait chaque matin un regard lucide : « Ça va. Présentable. Efficace. » Jamais « belle », jamais « reposée » « efficace », cétait suffisant.

Le soir, le soleil garnissait la pièce dun orange profond, épais comme du miel chaud. Cétait le plus joli avantage du studio, à part la proximité du métro Pasteur. À cette heure, vers dix-huit, la lumière soulevait la pénombre, léchait létagère de livres, la tasse de thé froide du matin, la photo de sa mère, dans un cadre en bois sculpté.

Chloé sassit. Ses épaules se contractèrent, toujours aussi proches du visage réflexe né des réunions dagence et des appels anxieux du patron. Son corps anticipait la contrariété avec plus dinstinct quelle-même.

Puis elle reporta son attention sur lenveloppe.

Orange. Papier épais. Parfaitement lisse, comme si on lavait portée précautionneusement. Elle effleura le bord, puis son nom.

Cette fois, elle sut : ce nétait pas une blague. Elle reconnaissait son tracé mieux que sa propre voix.

Chloé écarta la bande collée, glissa deux doigts, en sortit une feuille blanche classique, format A4 et autre chose : quelque chose de plat, lisse, brillant.

La feuille, elle la déplia, lentement.

« Bonjour. Cest toi. Enfin, toi de mars deux mille vingt-cinq. Tu as trente-sept ans, tu tassieds dans la cuisine à deux heures du matin, tu vas mal. Quatrième nuit dinsomnie. Tu te demandes si tu vas ten sortir. Du travail. De toi-même. De cette ville qui tétouffe.

Je técris parce quil le faut. Une amie tappellera demain, Maman dans deux jours, mais à cette heure deux heures du matin il ny a que toi.

Voici ce que tu voulais quon te rappelle.

Tu as surmonté autrefois tu surmonteras encore.

Aime-toi. Tu mérites.

Si tu lis ceci, un an a passé. Alors tu as tenu bon. Et moi, je nai pas écrit pour rien. »

Chloé posa la lettre, muette.

Un sanglot ne la serrait pas non, autre chose : la reconnaissance. Chaque mot sonnait juste. Lintonation, la virgule mal placée après « cette heure », lhabitude lancinante de commencer un paragraphe par « Voici ».

Mais elle ne sen souvenait plus.

Elle ne se rappelait pas avoir écrit cela, ni lenveloppe orange, ni le choix du papier. Un an entier et pas une seule fois ce souvenir.

Puis elle aperçut la photo.

Elle était tombée du pli, lustrée face contre la table. Chloé la retourna.

Sur le cliché, une femme. Le teint gris, deux larges cernes sous les yeux, les lèvres gercées. Les cheveux tirés en un chignon bancal. Et le pull ce vieux pull gris, tout distendu aux coudes, quelle avait jeté lété dernier.

Ce pull, ce visage, elle les connaissait.

Cétait elle, en mars. Elle, lannée davant.

En bas, dune écriture minuscule : « Tu es devenue plus forte. Regarde-moi tu verras doù tu viens. »

Chloé posa la photo près de la lettre. La lumière du soir glissa sur la surface brillante. Le visage semblait sadoucir mais pas ségayer.

Et tout à coup le souvenir remonta.

***

Mars deux-mille-vingt-cinq. Deux heures du matin. Même kitchenette, même table, un portable allumé, écran agressif.

Elle était assise en t-shirt et pantalon de pyjama, pieds nus, glacés. Elle naviguait, non pas sur les réseaux ni lactualité. Elle cherchait elle ne savait pas quoi. Un signe. Ou la force de se lever.

Ce mois-là, elle était restée couchée trois jours daffilée. Ce nétait pas de la paresse. Cétait autre chose. Une chape de plomb posée sur la poitrine.

Le divorce datait de trois ans. Mathis était parti en vingt-trois pour une collègue, Delphine des finances, une femme qui riait plus fort, trop facilement. Chloé navait pas pleuré. Elle avait plié ses chemises, posé deux valises devant la porte. Dit : « Prends-les. » Il les prit.

Après, pendant plus dun an, elle sétait tuée à la tâche. Week-ends comme vacances ignorés. Acheteuse chez BâtirFrance, cela voulait dire : appels à laube, tableurs jusquà la nuit, et entre deux, réunions où le chef, Monsieur Lévy, répétait : « Le marché sécroule. On va rationaliser. Si vous tenez pas, cest votre faute. »

Et Chloé tenait. Silencieusement.

Mais à lautomne vingt-quatre, le corps dit stop. Dabord le sommeil. Puis la faim. Puis lenvie de sortir. En janvier, elle ne dormait quavec la télé allumée, mangeait à peine, parlait surtout à sa mère, péniblement.

Maman comprenait. Emilienne Morel appelait chaque soir : « Tu as mangé ? » Chloé mentait : « Oui, de la soupe. » La soupe, elle nen avait pas cuisiné depuis novembre.

Cette nuit-là, Chloé tapa « lettre à soi du futur » sur un site. Par hasard. Un bandeau de publicité lavait traversée plus tôt. Elle tomba sur « Capsule du Temps ». Écrire un message, choisir le délai un mois à dix ans et payer pour un vrai courrier, une vraie enveloppe.

Chloé opta pour lorange. Lorange, pas de gris supplémentaire ! Elle écrivit le texte à la main, prit une photo, scanna le tout. Elle fit un selfie, là, sur la table, sous la lumière crue. Téléchargea la photo. Règla les frais quinze euros cinquante. Délai : douze mois.

Puis elle ferma lordinateur. Et ne pensa plus jamais à la lettre.

Après ce mars-là, la vie bougea. Pas rapidement. Pas élégamment. Mais elle bougea, par à-coups, comme lascenseur tremblant de limmeuble.

En avril, Chloé prit rendez-vous chez une psychologue première fois. Une salle lumineuse à Montrouge, une femme cheveux ras, cinquante minutes par semaine. À la troisième séance, Chloé pleura, sans pouvoir sarrêter. À la sixième, elle retrouva le goût du rire.

En juin, promotion. Acheteuse senior. Lévy vint, la complimenta : « Morel, vous ne rechignez jamais. Je lai remarqué. » Chloé hocha la tête, regagna son bureau, ses épaules toujours contractées. Joie mêlée de crainte.

À lautomne, ça allait mieux. Elle refaisait de la soupe. Elle sortait le dimanche, avec un livre et un thermos, sasseyait sur un banc du square Saint-Lambert. Elle appelait maman, au lieu d’attendre l’appel.

La lettre fut oubliée. Comme on perd le souvenir dune assurance, remisée dans un tiroir.

Jusquà aujourdhui.

Chloé regardait la femme quelle fut, un an plus tôt. Teint gris. Pull mou. Regard en détresse.

Une voix, celle qui accompagne depuis le divorce peut-être, se glissa, insidieuse, raisonnable : « Et alors ? Tu ne vas pas mieux. Rien na changé. »

***

Cette voix-là, cétait le flux souterrain de la pensée, doux-amer, jamais coupable, mais lucide à mort.

« Ta promotion, un hasard. Lévy na trouvé personne dautre. »

« Tu crois ten sortir ? Vois-toi. Épaules tendues, quatre heures de sommeil, café et anxiété au petit déjeuner. »

« On te mettra dehors aussi. Bientôt. Question de mois. »

Chloé écoutait. Non par croyance, mais par habitude. Cette voix faisait partie delle, ancrée au cœur et jusque dans la boucle du « r ».

Le lendemain 19 mars elle se leva à six heures. Douche, café, mascara. Routine.

Au bureau, climat tendu. Chez BâtirFrance, au sixième, open-space pour trente-deux personnes, un silence étrange régnait. En février, des licenciements. Premiers partis, les cinq du service logistique. Le reste attendait.

En passant devant laccueil, la secrétaire, Sabine, la salua dun sourire crispé. Elle aussi attendait.

À son bureau, Chloé lança sa session. Mot de passe lanniversaire de maman. Elle parcourut sa centaine de mails : un fournisseur dOrléans demandait un délai, le magasin signalait une pénurie de vis, la compta exigeait de solder des comptes avant vendredi. Journée banale. Sans le silence étrange, on aurait pu y croire.

À onze heures, réunion.

Lévy entra, trapu, les cheveux poivre sel, manie de cliquer le stylo. Dix-huit silhouettes, attentives.

Rapidement, fit-il. Ségolène du bureau projets sen va. Accord à lamiable. Vous savez ce que ça signifie.

Ségolène. Vingt-neuf ans, apportait souvent de la tarte aux pommes à la pause-café, laissait un mot : « Servez-vous ! » Un soir de Noël, en confidence, elle confiait à Chloé craindre le chômage plus que tout, pour lappartement et le chat. « Un chat, ça ne se licencie pas, hein ? »

Et puis, en avril, on continue la réorganisation. Les prochains, ce sera avant lété.

Chloé, raide sur sa chaise, les doigts noués sous le bureau. Et la voix familière : « Tu vois ? Ce sera toi, bientôt. »

Après, elle sisola près du distributeur deau. Trois secondes, paupières closes.

Deux voix en elle. Lune, timide : « Tu as déjà traversé ça tu y arriveras. » Lautre, corrosive : « Coïncidence. Lettre banale payée quinze euros. Ségolène, elle, a reçu la réalité en face. Demain, elle actualisera son CV avec le chat dans les bras. »

Chloé but. Puis retourna travailler. Cétait là sa force : avancer, sans constater si cela suffisait.

Le soir venu, une assiette de pâtes, un œuf. Le téléphone sonna : maman.

Chloé, tu vas bien ?

Ça va, maman. Beaucoup de travail.

As-tu mangé ?

Jy suis. Des spaghettis.

Parfait.

Un silence, puis :

Tu as la voix fermée.

Fatiguée, maman.

Tu me disais la même chose lan dernier. Trois jours au lit, et je men suis doutée.

Chloé ferma les yeux.

Maman, je tassure, cest juste la fatigue du travail.

Tu sais, je suis là, dit Émilienne. Je viens ce week-end si tu veux. Je peux tapporter une vraie soupe, pas celle en brique.

Chloé sourit, première fois de la journée.

Merci, maman. Pas tout de suite.

Elles bavardèrent dix minutes de plus, la tension de maman, Mme Lemoine la voisine qui hébergea un chat errant hurlant la nuit, de ces violettes que maman cultivait sur le balcon à Nantes. Elle envoya une photo sur WhatsApp : « Tu vois, le printemps est là, alors que toi, tu restes enfermée dans ce Paris gris. »

Maman ninsistait jamais sur « les rencontres » ou « les petits-enfants ». Vingt ans en bibliothèque la lui avaient appris : le silence vaut mieux que loppression. Elle était là, à deux-cents kilomètres et un coup de fil.

Quand la ligne se coupa, Chloé rangea la vaisselle, puis revint vers la lettre.

« Tu es devenue plus forte. Regarde-moi tu verras doù tu viens. »

Elle regarda la photo. La femme dil y a un an la fixait cette expression inconsolable qui supplie sans y croire.

À vingt-et-une heures, appel de Colombe.

Colombe amie denfance, vingt-deux ans de confidences, voix rauque et riante. Même fatiguée, ce timbre portait.

Chloé, raconte.

Bah, quoi ?

Tout. J’ai appris pour le climat là-haut. Myriam la balancé sur le groupe des anciens : « ambiance plombée chez BâtirFrance ».

Chloé soupira.

Oui, aujourdhui une collègue en moins. Et Lévy promet la suite.

Et toi ?

Pour linstant, non. Mais « pour linstant », cest tout dire.

Chloé, souviens-toi : lan passé, tu mas appelée en pleine nuit tu disais que cétait la fin, que tu tiendrais pas. Tu te rappelles ?

Chloé sen souvenait. Lointain, comme étouffé.

Oui.

Eh bien ? Tu es là. Tu travailles. Tu as été promue. Tu cuisines, tu décroches. Ce nest pas la fin, cest la route.

Un temps.

Tu mentends ?

Je tentends.

Alors arrête de te punir.

Colombe râla sur ses clients qui changent davis à la dernière minute, sur son chat Pirate qui a griffé le canapé, sur ce verre de blanc du samedi à ne pas manquer.

Chloé écouta. Colombe disait lessentiel, en écho à la lettre. Comme si tous, passé de Chloé, mère, amie, conjuraient pour répéter : tu es là, tu as traversé, voilà.

Dix heures. Le calme couvrait lappartement. Le réfrigérateur fredonnait. Un bus passait, plus bas. Un enfant, quelque part, risquait un fou rire.

Chloé se glissa dans la salle de bains. Face au miroir.

Son visage. Trente-huit ans, cheveux châtains, mi-longs, rebelles à lhumidité. Pas gris, non. Léger rose sur les joues. Des ombres sous les yeux, ténues, traces de matin trop précoce.

Elle retourna en cuisine, prit la photo, linstalla près du miroir.

Deux visages.

Le sien, reflet mobilisé, calme.

Et celui sur la photo : figé, gris, brisé.

Un an décart.

La voix intérieure tenta : « Ça na pas de poids. Les photos mentent. Tu vois bien »

Mais Chloé coupa, tout bas, mais à voix haute, pour la première fois depuis bien longtemps.

Non.

Au miroir, la femme la regardait sans crainte, ni plainte.

Non, répéta-t-elle. Je ne suis plus celle-là. Regarde voilà, regarde la différence.

La voix se tut.

Chloé dressée devant sa glace, en pyjama et vieil ample t-shirt, tenant la photo regarda simplement. Sans juger. Ni « est-ce bien ? », ni « est-ce suffisant ? », ni « si je cède demain ? »

Juste, observer.

Enfin, voir.

Non pas une héroïne, pas une superwoman de magazine féminin. Mais une femme vivante, usée, la mèche tombant sur la tempe. Deux mains qui, en un an, ont validé plus de trois cents bons de livraison sans faillir. Des épaules trop hautes, mais solides. Qui nont pas lâché.

***

Cette nuit, elle ne dormit pas avant deux heures. Pas dinquiétude des pensées.

Dans son lit, elle repassait la dernière année. Non les évènements, mais les sensations. Avoir tôt le matin préparé un vrai déjeuner et lavoir mangé. Sêtre assise au parc, au soleil, vingt minutes, simplement respirer. Avoir ri chez la psychologue de son excès dexcuses.

Des broutilles, mais un an sétait tissé de ces détails.

La voix dit : « Mais tout le monde vit ça. Ce nest pas une victoire. »

Chloé pensa : et si la voix mentait ? Sans vouloir nuire. Peut-être quelle était simplement aveugle. Comme quelquun qui na jamais vu la lumière et croit que le soleil nexiste pas.

Alors, elle quitta son lit, traversa la cuisine obscure, alluma la petite lampe.

Lenveloppe orange attendait, tournée. Chloé prit un stylo celui qui lui servait pour toutes les commandes.

Et elle écrivit.

« Bonjour. Cest encore toi. Toi de mars deux mille vingt-six. Tu as trente-huit ans. Le travail est incertain. La vie, difficile à lire. Mais tu tiens.

Tu sais, il y a un an, jai écrit, du fond de la nuit ; dun endroit où la chambre semblait interminable, sans porte ni lumière.

Aujourdhui, jai reçu ma propre lettre. Et tu vois ? Je ne me suis pas reconnue sur la photo. Il ma fallu trois secondes une année entière.

Cette fois, jécris non depuis la douleur. Mais depuis la chaleur. Parce que si tu lis ceci, cest quencore une année a passé. Que tu tiens encore.

Aime-toi. Tu le mérites.

Chloé mars deux-mille-vingt-six.

P.S. : Si tes épaules sont hautes, relâche-les. Oui, là. Voilà. Bien. »

La page fut repliée soigneusement, glissée dans lenveloppe orange la même extraite le matin. Chloé écrivit son adresse.

Elle ouvrit alors lordinateur. Le site « Capsule du Temps ». Envoi programmé : mars deux-mille-vingt-sept. Lettre scannée, photo prise cette fois, le visage nétait plus gris, mais vivant, parfois las, avec une ombre de sourire paisible.

Chloé chargea le cliché. Régla les frais. Referma le portable.

Puis regarda la ville.

La nuit parisienne scintillait au pied du neuvième. Réverbères, phares, rectangles jaunes des autres existences. Douceur. Mars, deux degrés, filet de vent.

Pieds nus sur le parquet, Chloé ressentit soudain ses épaules redescendre, naturellement.

La voix intérieure voulut parler.

Mais Chloé nécouta pas.

Elle contemplait Paris, pensant à la femme dun an plus tard, qui ouvrirait lenveloppe orange. Peut-être ailleurs. Peut-être ici. Peut-être changée, peut-être non. Mais avec en main une photo, et cette phrase : « Regarde-moi, tu verras doù tu viens. »

Et la femme verrait. Et comprendrait.

Chloé esquissa un sourire. Éteignit la lampe. Retourna au lit.

Dehors, la nuit de mars sentait la pierre mouillée.

La paix régnait dans lappartement.

Un nouveau courrier, orange, attendait sur la table.

***

Au petit matin, elle séveilla à sept heures, sans alarme. Lumière claire, venue de lest pas celle du couchant, quelque chose de neuf.

Chloé se leva. Prépara du thé.

Lenveloppe était sur la table. À côté, la photo delle-même, un an plus tôt.

Point de lecture. Point dexamen. Simplement, elle rangea ensemble courrier et cliché, avec soin, comme on conserve un talisman.

Dans le placard, elle sortit un petit cadre en verre, jadis destiné à une photo de croisière, jamais utilisé. Elle glissa le cliché dedans, linstalla sur létagère, près des romans.

Grisaille du visage. Cernes. Pull détendu.

Non pour garder la blessure. Pour ne pas oublier la route.

Le bouilloire siffla. Chloé versa leau, serra la tasse chaude entre ses mains.

Devant le carreau, elle se vit dans le reflet, silhouette simple devant le ciel. Sans artifice, en peignoir, la tasse tiède au creux des paumes.

Silence, intérieur.

Elle termina son thé. Shabilla. Saisit son sac. Ferma la porte sur le palier.

Stoppa. Vérifia : les épaules basses, normales. Simples épaules.

Chloé ferma la porte et partit.

Sur la table, lenveloppe orange. Un nouveau courrier, une nouvelle photo, prêt pour lavenir.

Dans un an, il arriverait. Elle louvrirait. Et se reconnaîtrait ou pas. Car, en un an, tout change.

Ou presque.

Lécriture resterait : la même barre longue, la même boucle sur le « r ». Lécriture de lécole. Comme toujours.

Et toujours, la phrase en filigrane : « Tu as surmonté. Tu surmonteras encore. »

Écrite non plus depuis lombre.

Mais, cette fois, depuis la lumière.

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