Lettre écrite par moi-même

Lettre de moi à moi

Lenveloppe était orange. Oui, orange: le genre dorange qui ose briller comme un abricot sur un étal de marché en février, rutilante et un peu déplacée entre une facture EDF et un prospectus de sushi. Cest la dernière chose que Capucine a attrapée en fouillant sa boîte aux lettres.

Devant: son écriture. Son adresse. Son nom en toute lettre: «Capucine Madeleine Delorme».

Derrière, rebelote: son adresse et son nom. Expéditeur et destinataire, la même.

Capucine est restée plantée là, à lentrée de son immeuble, un sac Monoprix dans la main tomates, yaourts, promos sur le comté. Elle a vérifié son écriture: le «t» qui tire en longueur comme laccent dun prof du Sud, le «p» minuscule, presque timide. Oui, cest sa signature, indétrônable depuis le collège, depuis que Madame Bouvet la terreur des dictées lui avait dit sur un ton mi-sévère, mi-compatissant: «Capucine, avec ce style, on sent la maîtresse décole qui signore. Cest un compliment, vous savez.»

Vingt-cinq ans plus tard, toujours les mêmes lettres, la même Capucine.

Direction neuvième étage, appartement exigu quelle appelait tout de même chez elle. Un F2 banlieusard à Montrouge, fenêtre ouest. À lentrée, un portemanteau pour son unique trench, une étagère brinquebalante pour ses chaussures (toujours empilées nimporte comment) et ce miroir, fidèle compagnon de ses bougonnements du matin: «Correct. Fonctionnelle. Solide.» Ni jolie, ni reposée, mais bon, on fait avec les moyens du bord.

Chaque soir, le soleil tapissait la pièce dun orange fondu, un truc crémeux comme du miel liquide: le seul vrai bonus de lappart (lautre étant le métro à moins de dix minutes, mais bon, il faut bien des petits plaisirs). Ensuite, en cette fin daprès-midi, la lumière déroulait sa nappe sur létagère de poche, la tasse de thé froid et la photo de Maman dans un cadre en bois dépareillé.

Capucine sest laissée tomber sur sa chaise, frottant ses épaules perchées trop haut, prêtes à encaisser un verdict ou un coup de stress qui traîne. Cette position défensive: cadeau laissé par des années de réunions PowerPoint et de coups de fil angoissants des patrons. Le corps sait se préparer à la déception bien avant lâme.

Et elle a fixé lenveloppe.

Orange. Parfaite, pas un pli, comme portée par une main précautionneuse. Elle a caressé le bord, suivi du doigt son prénom.

Ce nétait pas une blague. Personne à part elle ne pouvait imiter son écriture.

Capucine a ouvert méticuleusement lenveloppe, déchiré proprement la bande et glissé à lintérieur deux doigts: une feuille standard, bien blanche, A4, et autre chose. Plat, brillant.

Elle a déplié la feuille.

«Salut. Cest toi qui técris. Oui, Capucine de mars deux mille vingt-cinq. Là, tu as trente-sept ans, tu es assise dans ta cuisine à deux heures du matin franchement pas au top. Quatrième nuit blanche, rien ne va. Tu crois que tu ne ten sortiras pas. La boîte, toi-même, Paris et ses bras doctopus, tout en même temps.

Je técris parce que quelquun doit le faire. Ta copine tappelle demain, Maman le lendemain, mais à cet instant précis, à deux heures du mat, tu es seule avec toi.

Voilà ce que je veux dire.

Tu tes promis de ne pas oublier: tu avais géré avant, tu vas gérer maintenant.

Aime-toi. Tu y as droit.

Si tu lis ceci, cest quun an a passé. Donc tu as tenu. Et ça, déjà, cest beaucoup.»

Capucine a posé la lettre sur la table.

Sa gorge sest serrée. Pas de larme, non, mais ce truc, ce choc de se reconnaître dans chaque mot, chaque virgule mal placée, chaque façon dattaquer un paragraphe par un «voilà».

Mais écrire tout ça? Mystère complet. Oubli total denveloppe orange, de choix de papier ou de consigne. Un an entier, et pas un seul retour du souvenir.

Puis elle a vu la photo.

Elle avait glissé hors de lenveloppe, face brillante contre la table. Capucine la retournée.

Cétait une femme pas vraiment à son avantage. Un teint grisâtre, deux lunes sous chaque œil, des lèvres gercées serrées comme si elles retenaient le reste de la tête de seffondrer. Les cheveux en chignon bancal, la mèche rebelle vaguement collée à la joue. Et ce pull! Le fameux gris, tout distendu, balancé lété dernier dans la benne textile en bas.

Elle connaissait chaque détail. Cétait elle. Capucine version mars dernier.

En bas, trace minuscule: «Tu es plus forte maintenant. Regarde-moi, pour voir le chemin déjà fait.»

Elle a posé la photo à côté de la lettre. La lumière orange du soir baignait la table, réchauffant le visage de la photo. Mais pas plus gai pour autant.

Et là, le flash: le souvenir.

***

Mars deux mille vingt-cinq. Deux heures du matin. Toujours la même cuisine, la même table, sauf que cette nuit-là il y avait lordinateur ouvert, une lumière blanche qui brille plus fort que la lune.

Capucine était en T-shirt, pyjama à pois, pieds nus et froids, feuilletant les pages du net. Pas Twitter. Pas Le Monde non plus. Elle cherchait quelque chose. Un prétexte pour se lever le lendemain, peut-être.

Ce mois-là, impossible de sortir du lit trois jours daffilée. Ce nétait pas de la flemme: quelque chose de lourd, un couvercle posé sur sa poitrine. Depuis trois ans séparée, Thomas parti pour une collègue (Carole, de la compta, le coup du «elle rit plus, elle est moins prise de tête», classique). Capucine na pas pleuré. Elle a emballé ses affaires en deux valises, posé tout dans lentrée. «Prends-les, cest prêt.» Il est parti.

Après, boulot, boulot et encore boulot. Acheteuse dans une boîte de BTP comprenez: appels fournisseurs de huit heures à vingt heures, tableaux Excel entre deux réunions, et le chef Martin qui répétait en boucle: «Le marché, cest dur, les faibles vont dehors, cest la vie, hein.»

Capucine encaissait, traçait, avançait sans faire de bruit.

Mais lautomne daprès, le corps a dit stop. Dabord, insomnie. Ensuite, plus moyen davaler deux œufs coque. Enfin, lenvie même daller à la boulangerie pour une baguette a disparu. En janvier, elle ne dormait quavec la télé et ne mangeait quune fois par jour, parlait à peine au téléphone avec maman. Même là, cétait compliqué.

Maman savait, évidemment. Fabienne lappelait tous les soirs: «Capi, tas mangé?» Et Capucine répétait: «Oui, maman. De la soupe.» (Spoiler: la dernière soupe, cétait en novembre.)

Cette fameuse nuit de mars: elle tape sur Google «Lettre à soi du futur». Pourquoi? Aucune idée. Pub Facebook, inspiration tardive. Elle tombe sur «Capsule du Temps». Ecris, choisis le délai un mois, dix ans, tout est possible paye, et reçois chez toi une vraie lettre, écrite main, vraie enveloppe et vraie Poste.

Capucine opte pour orange. Ras-le-bol du gris, hein! Elle écrit son texte à la main (avec sa fidèle Uniball), scanne, charge le tout. Se prend en photo à larrache, sous la lumière crue de lécran, en sweat informe. Choisis «un an». Paye. Ferme lordi.

Et oublie. Totalement. Parce quaprès ce mars-là, la vie a commencé à remuer un peu. Pas comme dans un film, non. Par soubresaut, comme le vieux monte-charge de la copro qui menace de gronder à chaque étage.

Avril, rendez-vous pris chez une psy: première fois. Femme aux cheveux courts, cabinet métro Place dItalie, cinquante minutes par semaine. Troisième séance, Capucine craque: pleure vingt minutes daffilée. Sixième séance, elle rit la première fois depuis six mois.

Juin, promotion. Acheteuse senior ouh là, on applaudit? Martin, son chef, vient exceptionnellement la féliciter: «Delorme, vous ne râlez pas, vous faites: cest rare. Je note.» Capucine sourit, retourne sasseoir et ses épaules grimpent direct à ses oreilles, réflexe Pavlov.

A lautomne, un petit mieux. Soupes maison de retour, balades du dimanche au parc Montsouris, avec livre et thermos de thé. Téléphone à maman avant que celle-ci ne la harcèle. Et la lettre, disparue de sa mémoire comme une police dassurance planquée au fond dun tiroir: on sait quelle existe, mais on ny pense plus.

Jusquà ce jour.

Capucine, face à sa table, la lettre dans une main, la photo dans lautre, a détaillé la femme quelle était douze mois plus tôt. Le visage gris. Les cernes XXL. Le fameux pull.

Et la voix: celle, implacable et obsédante, qui dit «Rien na changé. Ça va pas aller mieux.»

***

Cette voix, elle habite Capucine depuis longtemps. Pas vraiment agressive. Plutôt du genre paternaliste: «On ta promue? Par défaut, cest sûr. Martin na trouvé personne dautre. »

«Tu crois que tu ten sors? Regarde-toi. Épaules en stockfish, nuit coupée, petit dej café-noir et stress.»

«Toi aussi, tu finiras dehors. Avril, mai, peu importe.»

Et Capucine écoute. Pas par conviction, mais par manque de mode demploi différent. Cette voix, sa coloc, comme ses épaules au plafond ou son «t» décolière. Impossible de savoir où elle commence, où elle finit.

Le lendemain, mardi dix-neuf mars, réveil à six heures. Douche, mascara, café. Routine rassurante.

Au boulot, ambiance Hiroshima. Open space, sixième étage sur le périph, trente-deux postes, silence glacial: la première vague de licenciements est passée, et tout le monde guette la prochaine.

Au bureau: Vika, lassistante, lui sourit du bout des lèvres sourire crispé, politesse de mise, la solidarité des condamnées. Chacun attend.

Capucine s’installe, sac sur le dossier, mot de passe de lordi tapé à laveugle (anniversaire de maman, bien sûr), cent quatorze mails non lus. Routiniers: fournisseur de Lille, problème de stock, compta qui réclame les papiers pour hier. Rien que du standard, sil ny avait pas cette chape de silence.

À onze heures, réunion expresse, Martin en chef dorchestre court, nerveux, stylo cliquetant. Dix-huit têtes au garde-à-vous.

Rapide: Savary de la cellulle projet nous quitte. Officiellement, elle part delle-même. Vous devinez la suite

Julie Savary: vingt-neuf ans, fan de viennoiseries maison quelle laissait avec petits mots (prenez-en!) pour les collègues, mais une trouille panique de lavenir, avouée à Capucine lors dun pot (les chats, ok, les factures, moins drôle).

En avril, troisième vague. On verra qui reste. Point.

Capucine, colonne droite, épaules au plafond, doigts croisés sous la table. La voix dans sa tête, toute douce: «Tu vois. Je tavais prévenue. Jusquen avril, pas plus.»

Après, elle sest échappée dans le couloir, adossée à la fontaine à eau, yeux fermés le temps dun soupir.

Deux voix: lune, légère, du fond de cet orange du passé: «Tu as tenu: tu tiendras.» Lautre, plus féroce: «Lettre ou pas, cest du folklore. Regardez Julie et son chat.»

Capucine sest servie un verre deau. Sest rasée. Reprend la suite, parce quil faut bien.

Le soir, sest installée devant une bonne vieille assiette de coquillettes et steak haché. Maman a appelé.

Capu, tu vas bien? ta mangé?

Je mange, justement. Coquillettes.

Parfait.

Petite pause, puis le ton qui grince:

Capu, tu as la voix tendue.

Fatiguée, maman.

Tu mas déjà dit ça lannée dernière. Et après, il a fallu trois jours pour sortir du lit.

Capucine ferme les yeux. Soupire.

Non, maman. Vraiment. Cest juste tendu au travail.

Je suis là, tu sais. Si tu veux, je débarque samedi. Je peux faire de la soupe: la vraie, pas de lindustrielle.

Capucine sourit enfin, première fois de la journée.

Cest gentil, mais ça va.

Elles parlent ensuite des rhumatismes de Fabienne, de la voisine du dessous qui élève un chat irascible, de la météo à Tours (où la violette de maman a enfin fleuri, photo à lappui). Ce genre de conversations banales mais qui, bizarrement, allègent tout.

Fabienne ne pose jamais ces questions gênantes: «Tu rencontres quelquun? Les petits-enfants, cest pour quand?» Après trente ans à la bibliothèque municipale, elle connaît la force du silence, qui vaut tous les discours. Toujours à deux-cent bornes et un appel de distance, mais présente.

Capucine sest penchée sur le courrier cette lettre étrange, la photo, lenveloppe orange qui semblait la narguer.

«Tu es plus forte maintenant. Regarde-moi, pour voir le chemin parcouru.»

Elle a pris la photo. La approchée de son visage. Cette femme sur le cliché, elle aurait bien aimé demander de laide, encore fallait-il savoir à qui.

À neuf heures, coup de fil: Emma.

Emma, vingt-deux ans d’amitié, voix grave qui semble avoir trop ri ou trop chanté. Même dans la galère, cette voix est là.

Cap, accouche.

Sur quoi, tes au courant de tout de toute façon.

Sur tout. Jai appris de la cantine que chez vous, cest lapocalypse.

Ben voilà. On en a viré une de plus, et en avril ce sera, euh pifomètre.

Mais toi, alors?

Pour linstant, jy suis. Pour linstant.

Cap, rappelle-toi: il y a un an, tu mas appelée au milieu de la nuit. «Jy arriverai pas, cest fini, tout explose» ça te revient?

Elle sen souvenait. Flou, comme un rêve. Un appel à trois plombes du mat’, Emma décroche direct.

Oui.

Eh bien: tas tenu. Tes toujours là. Tas été promue. Tu cuisines des coquillettes, tu rigoles, tu décroches au téléphone. Cest pas la fin, ça. Cest la vie.

Silence.

Cap, tu mentends?

Oui.

Alors arrête de tenterrer toute seule.

Emma la harcèle une dizaine de minutes. Parle de son boulot dans la cuisine équipée (et ses clients qui changent davis toutes les trois semaines), de son chat Moka, qui a vomi dans la couette, puis propose de se voir samedi, avec bouteille à la clé.

Capucine écoute. Elle se dit: Emma dit exactement la même chose que la lettre. Maman aussi. Concours international de la bienveillance: «Tas tenu, alors tu tiendras. Point final.»

Fin de la discussion. Dix heures.

Dans lappartement: rien que du silence. Pas un silence plombant, ordinaire. Frigo qui ronronne, bus qui file sous les fenêtres, môme qui rigole deux étages en-dessous.

Capucine file à la salle de bain, lumière crue, miroir.

Son reflet. Trente-huit balais, cheveux châtains vaguement bouclés par lhumidité, peau normale, une touche rosée par le dernier thé. Cernes, oui, mais light. Pas le genre dombres à faire peur.

Direction cuisine. Photo sous le bras, retour dans la salle de bain, posée juste à côté du miroir.

Deux visages.

Celui du miroir. Vivant. Circulant.

Celui de la photo. Gris, cerné, paumé.

Douze mois les séparent.

La voix intérieure, toujours prompte: «Ça veut rien dire. La photo ment toujours. Cétait juste la lumière»

Mais Capucine la coupe. À voix haute, pour la première fois depuis trop longtemps.

Non.

Elle le dit à son reflet. Ce visage devant elle trouve une force tranquille, absente de la photo.

Non, répète-t-elle. Je ne suis plus celle-là. Regarde: moi, avant. Moi, maintenant.

Silence intérieur.

Capucine, pieds nus en bas de pyjama, chemise de nuit lâche, photo à la main pour la première fois depuis longtemps, elle se regarde sans décortiquer.

Pas «Cest assez bien?», ni «Est-ce que je vais y arriver?», ni «Et si ça explose?».

Juste: elle se regarde.

Et elle se voit. Pas une héroïne, pas une «femme forte et indépendante» de magazine féminin. Ordinaire. Vivante. Avec des mains qui ont signé trois-cent vingt factures et nont pas tremblé. Des épaules toujours hautes, mais pas cassées.

***

La nuit, Capucine ne dort pas avant deux heures. Pas dangoisse: des pensées.

Dans le noir, elle repense à son année. Pas les faits, les sensations. Premier petit déjeuner mangé en entier. Le banc du parc, la lumière, la chaleur du soleil sur la nuque sans rien à faire. Un éclat de rire, chez la psy en sexcusant doccuper du temps: un progrès.

Des broutilles qui, additionnées, font une année.

Mais la voix résiste: «Cest rien. Tout le monde fait pareil. Cest pas un exploit.»

Et Capucine se dit: si ça mentait? Pas méchamment: simplement sans mieux savoir, comme quelquun qui na jamais vu le soleil et affirme quil nexiste pas.

Elle se lève, file à la cuisine, allume la petite lampe.

Lenveloppe orange trône sur la table. Elle la retourne. Prend un Bic bleu (parfait pour tamponner les bons de livraison).

Et écrit.

«Salut. Cest encore toi. Mars deux mille vingt-six. Tu as trente-huit ans. Au boulot, cest la valse. Dans la vie, cest brumeux. Mais tu avances.

Lan dernier, jécrivais dans la nuit noire. Une nuit sans fenêtre où tu finis par croire que la chambre ne sarrête jamais.

Aujourdhui, jai reçu ta lettre. Et tu sais quoi? Je ne me suis pas reconnue sur la photo. Jai mis trois secondes. Trois secondes qui valent bien un an.

Cette fois, jécris depuis un endroit lumineux. Parce que si tu lis: tas fait encore un an. Tu tiens toujours.

Aime-toi. Tu y as droit.

Ta Capucine, mars 2026.

P.S. Si les épaules remontent, relâche-les. Là. Cest mieux.»

Elle plie le papier. Le glisse dans lenveloppe orange, la même trouvée dans la boîte ce matin. Adresse apposée dun geste assuré.

Ordinateur allumé, site «Capsule du Temps», départ fixé pour mars 2027, scan uploadé, selfie moisi à la lumière chaude de la cuisine. Cette fois, la tête sur lécran est différente: moins éteinte, moins tirée. Fatiguée, oui, mais vivante. Sourire discret, mais rassurant.

Elle envoie, referme lordi.

Va à la fenêtre.

La nuit sur Paris déploie ses lumières sur Montrouge. Les lampadaires, les feux rouges, les fenêtres jaunes des voisins. Un monde paisible. Mars, deux degrés. Un souffle de vent.

Pieds nus sur le carrelage, elle sent ses épaules se sont relâchées, toutes seules. Pas mal, pour un mardi.

La petite voix tente une dernière remarque.

Capucine nécoute plus.

Elle contemple la ville, et pense à celle qui ouvrira lenveloppe orange dans un an. Peut-être elle-même, changée. Peut-être tout aura bougé, ou rien. Peu importe.

Ce qui comptera, cest la photo. Et la phrase griffonnée: «Regarde-moi, et tu verras le chemin parcouru.»

Dans un an, lautre Capucine regardera. Et comprendra.

Capucine sourit. Éteint la lumière. File sous la couette.

Dehors, la nuit de mars sent lasphalte humide.

Dans l’appartement silence apaisant.

Sur la table: une enveloppe orange, prête à repartir.

***

Au matin, elle se lève à sept heures, sans réveil. La lumière argentee glisse sous les volets. Pas celle du coucher, celle du lever, nouvelle.

Capucine file en cuisine. Met leau à chauffer.

Lenveloppe sur la table. Juste à côté, la fameuse photo, la lettre.

Elle ne relit pas, ne sattarde pas. Elle les range ensemble, bien à plat, comme on range ce quil vaut mieux conserver.

Dans le placard, une petite cadre en verre tout simple, dix par quinze: jamais utilisé, souvenir dun voyage oublié. Elle y glisse la photo dil y a un an, pose sur létagère avec ses livres.

Ce visage gris, cette fatigue. Ce pull fripé.

Pas pour garder la douleur: pour se souvenir du chemin.

La bouilloire siffle. Elle verse le thé. Prend la tasse à deux mains, sent la chaleur du grès, se poste devant la fenêtre.

Un reflet: elle, propre, naturelle, dans son chez-elle, la tasse calée entre les paumes.

Silence intérieur.

Elle finit son thé. Shabille. Prend son sac. Quitte son appartement.

Sur le pas de la porte, elle vérifie ses épaules.

Elles sont basses. Simples. Calmes. Juste ses épaules.

Capucine ferme et part travailler.

Sur la table, reste lenveloppe orange une lettre neuve, un selfie presque souriant. Prête à être envoyée.

Dans un an elle reviendra. Capucine ouvrira, et contemplera celle daujourdhui. Peut-être, encore, étrangère.

Parce que tout change.

Ou presque.

Lécriture restera, avec ce «t» rallongé et ce «p» parfait.

Et dans lenveloppe, la phrase, la seule qui compte: «Tu as tenu avant tu tiendras encore.»

Mais cette fois, écrite depuis la lumière.

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