Lettre à mon père
Eh bien, tu es un vrai phénomène, Jean-Pierre ! Je ne mattendais pas à ça de ta part ! sexclama Sylvie, en essuyant son nez du revers de sa jolie blouse sans se soucier des convenances.
Cétait sa mère qui avait confectionné cette belle blouse pour elle. Elle lavait cousue à partir dun morceau de soie quelle gardait précieusement, soupirant en se disant que ce joli tissu ne lui servirait jamais, puis elle sétait mise à la machine avec détermination.
Bah ! Sa fille grandissait, il fallait bien de beaux vêtements. Qui la remarquerait dans les rues de Lyon si elle shabillait nimporte comment ?
« Elle aurait pu se donner moins de mal À quoi bon ? » pensa Sylvie, fixant la démarche énergique de son tout premier amour.
Il séloignait dun pas décidé, bien droit comme un militaire, sans saccorder le moindre coup dœil en arrière.
Quelle amertume Cen était presque insupportable.
Sylvie étouffa un sanglot. Mais elle se rappela aussitôt quelle sétait maquillé les cils en cachette, malgré linterdiction maternelle : hors de question de pleurer maintenant.
Jean, Jean-Pierre Mon unique amour ! Ils navaient connu que six mois de bonheur, pas un de plus Sylvie lavait bien compté. Depuis le jour de leur rencontre, six mois tout juste étaient passés.
Six mois à vivre mille choses, bonnes ou mauvaises
Jean-Pierre avait quand même fini par se retourner. Mais Sylvie fit mine de ne rien voir.
Eh bien, tant pis ! Elle venait de lui annoncer la nouvelle, et lui, il tournait les talons ? Quil sen aille ! Un marin rêve docéan et de liberté ? Et quoi, encore ! Suis ton chemin, mon gars. Elle saurait bien se débrouiller seule, lélever, cet enfant, même sans demander la moindre permission. Aucun honneur à donner à ce genre de père.
Sylvie était furieuse. Mais dans son cœur, une petite voix aiguë et douloureuse ne cessait de la ronger.
Pourquoi, pourquoi promettait-il monts et merveilles, pourquoi disait-il quil laimait, parlait de mariage et avait fui dès quelle évoqua lenfant ?
En vérité elle navait pas dit clairement quelle était enceinte. Elle lui avait surtout reproché de nêtre jamais présent que le week-end, davoir envie de plus. Et il avait répondu que locéan lattendait, quil ne sacrifierait pas ses projets pour une histoire sentimentale. Il avait ajouté que si elle laimait vraiment, elle navait quà partir avec lui.
Mais comment partir, enceinte, loin de sa mère ? Débarquer à Brest, sans famille, sans repères ?
Jamais ! Son choix était fait.
Sylvie se leva du banc, rajusta sa jupe et son chignon trois pauvres mèches mais une permanente, cest magique. Sa mère avait raison, lapparence change beaucoup de choses. Voyez Jean-Pierre ni joli, ni élégant, et pourtant toutes les filles en raffolent. Parce quil était vif, drôle, charmant, capable de parler du sérieux de la vie comme nimporte quel étudiant, même sil navait guère dépassé le certificat détudes Mais intelligent.
Elle-même, après son bac professionnel à lécole technique, navait jamais poursuivi, malgré les insistances maternelles. Sa mère lui en voulut assez pour ne plus lui parler un mois entier ! Mais Sylvie savait bien où était son intérêt. Ce diplôme supplémentaire ne lui aurait rien apporté ; elle gagnait désormais bien sa vie sur les chantiers, envoyait des euros à sa mère chaque mois et sen sortait très bien toute seule.
La colère maternelle sétait calmée, et elle avait de nouveau retrouvé son affection. Une mère reste une mère. Mais que dirait-elle, cette fois, en apprenant quelle allait devenir grand-mère ? Éclaterait-elle de colère ?
Inutile de chercher : la tempête éclata sans délai.
La mère de Sylvie cria tant que les voisines accoururent. Mais elles furent vite repoussées : Ce sont des affaires familiales, pas la peine dy mêler tout le quartier.
Eh bien, ma fille, ne tavais-je pas dit de te préserver avant le mariage ? À qui crois-tu plaire, maintenant ? Quest-ce que cest que ce Jean-Pierre ? Je naurais jamais pensé ça de lui ! Un vrai serpent ! Dès que tu lui as parlé denfant, il sest enfui ?
Sylvie hésita à tout dire. Sa mère la dévorerait de reproches Non, mieux valait rester évasive : la faute retomberait sur Jean-Pierre, bien loin à présent.
Oui, maman, exactement.
Oh, ma pauvre petite Que va-t-on faire ?
Ben rien, maman ! On nest pas des enfants ! On sen sortira Si tu ne mabandonnes pas, je naurai pas peur daccoucher.
Quelle mère abandonnerait sa fille, surtout dans un moment pareil ?
Sylvie ferma les yeux, soulagée. Voilà, Jean-Pierre ! On sen sortira sans toi, mon amour. Si locéan timporte plus quun enfant, vogue donc !
Avec le temps, Sylvie oublia les détails de la rupture. Elle se convainquit même davoir tout dit à Jean-Pierre, davoir été repoussée, tout simplement. La colère et le chagrin finirent par former un nid tiède dans son cœur, habité par le cynisme : « Par pitié, regarde-la, ta fille ; elle est toute la tienne, une chipie comme toi, qui fait tourner sa mère en bourrique ! Et un jour, elle partira aussi sans se retourner : la pomme ne tombe jamais loin du pommier »
Cest sans doute pourquoi Amandine, la fille de Sylvie, grandit en se persuadant que seule sa grand-mère laimait et encore, par intermittence. Elle la cajolait parfois, mais dès que les voisines commençaient à jaser, elle lécartait :
Allez, file voir ta mère, malheureuse Quelle vie on mène, Seigneur ! Quavons-nous donc fait ?
Jusquà lâge de trois ans, Amandine croyait que « malheureuse » et « punition » étaient ses vrais prénoms aussi bien que Amandine. Cétait le nom que lui donnait sa mère lors de rares moments de tendresse.
Viens, ma puce, que je te coiffe. Comme ils sont beaux, tes cheveux ! Bien épais, rien à voir avec les miens Tout ton père : il avait une tignasse noire comme une aile de corbeau, et des yeux bleus, profonds comme cet océan où il sest perdu loin de nous. Tu lui ressembles Belle, mais heureuse, tu ne le seras jamais.
Pourquoi ? lançait la petite Amandine, au bord des larmes.
Parce que !
À la voix douloureuse de sa mère, elle comprenait quil valait mieux se réfugier auprès de sa grand-mère, frotter son visage contre le tablier parfumé à la quiche et au pot-au-feu, et pleurer doucement, sur son sort, celui de sa mère, et même de sa grand-mère. Car cétait le honte de sa mère, et cétait la grand-mère qui portait tout cela sur ses épaules.
Ce que signifiait ce honte, Amandine ne le comprit que bien plus tard. Elle venait tout juste davoir dix ans, quand sa mère, soudain transformée, lumineuse, partit vivre à Paris pour y recommencer sa vie.
Amandine resta chez sa grand-mère.
Ce nétait pas quelle fût très malheureuse sans sa mère. Déjà, celle-ci la laissait régulièrement pour partir travailler, expliquant quil fallait bien nourrir « lorpheline ». Mais les retours étaient joyeux, avec des valises de cadeaux, dhabits neufs, des caresses, et puis quelques reproches à la grand-mère :
Maman, pourquoi elle est toute maigre ? Les gens vont dire quon la nourrit pas.
Elle picore à peine, ta fille ! Moi, jai beau insister Elle attrape un bout de pain et elle est rassasiée. Si sa mère était là, elle mangerait sûrement mieux. Mais moi, entre la ferme, les bêtes, et cette enfant à surveiller, je fais comme je peux ! Au lieu de râler, tu ferais mieux de rester ici et délever ta fille !
Allons, maman, elle est grande maintenant ! Tiens, regarde ce que je tai ramené.
Et quest-ce que tu veux que jen fasse de tes cadeaux ? Ma fille, cest ta présence que je voudrais. Mon cœur me fait mal, tu comprends ?
Sa mère pâlissait, Amandine se recroquevillait, comprenant quune querelle allait éclater.
Tu tennuies ? Et moi, tu crois que je ne mennuie pas ? Je suis encore jeune, jolie, et pourtant je vis comme une recluse. Et toi, avec tes reproches, ça me donne envie de disparaître Toi au moins, Mama, comprends-moi ! Jai déjà fait assez de sacrifice avec cette grossesse Si javais su, je ne laurais pas laissé partir !
Bah, cest trop tard pour les regrets, ma fille.
Maman !
Eh bien, tu as eu un enfant, élève-le ! Ou alors, écris à son père ; quil la prenne, cette gamine !
Tu veux que je confie Amandine à Jean-Pierre ? Plutôt mourir ! Il na jamais rien voulu savoir delle ! Et maintenant, on lui donne tout cuit ? Pas question ! Ce nest pas pour ça que jai trimé sur les chantiers toutes ces années !
Alors ne te plains plus. Lenfant entend tout, tu sais ! Tu penses quelle ne souffre pas ? Savoir que son père la rejetée, que sa mère se tue à la tâche ce nest pas rien.
Quelle comprenne que la vie, ce nest pas du gâteau ! Parfois, elle frappe fort, très fort ! Fin de la discussion. Et ne va pas écrire à Jean-Pierre ! Je te connais
Bien sûr, la grand-mère respecta linterdiction. Mais un jour, Amandine, toute à ses révisions pour le brevet, reçut une nouvelle de Paris. Sa mère venait davoir un garçon. À peine une semaine après, elle disparut, sans avoir eu le temps dexpliquer quoi que ce soit.
Le mystère serait resté entier si Amandine navait pas été aussi obstinée.
En apprenant le drame, la grand-mère fit sa valise et partit, confiant la maison à une Amandine en larmes et lui recommandant de bien surveiller le foyer :
On na plus le temps de pleurer, ma belle. Faut songer à lavenir Comment on va vivre maintenant ? Jen sais trop rien
Mamie, je vais travailler !
Du calme. Il faut soccuper du petit dabord. Le père a voulu le récupérer, puis il a changé davis. Et moi Est-ce quon va sen sortir, Amandine ?
On a le choix ? Jai grandi sans maman, on ne va tout de même pas envoyer ce bébé à la DDASS ! Non, cest impensable.
Je le sais bien Seulement jai peur, Amandine. Jsais pas si jaurai la force
La grand-mère partie, Amandine explora la maison, bien décidée à outrepasser tous les anciens interdits.
Il fallait retrouver son père : leur situation devenait ingérable sans aide.
Elle savait ce quil lui restait à faire : depuis lenfance, elle écrivait déjà à ce père inconnu, envoyant dabord des dessins maladroits cachés soigneusement sous son lit. Elle racontait larrivée dun nouveau chat, la recette des crêpes que Mamie lui apprenait. Les carnets saccumulaient, retrouvés un jour par la grand-mère, qui nen parla plus jamais, voyant bien que Sylvie avait inculqué à Amandine sa propre rancœur vis-à-vis dun homme qui ne savait même pas quil était père.
Aux dessins succédèrent de vraies lettres, écrites dune main malhabile : tous ses secrets, peines, joies, colère y passaient.
Il restait maintenant à écrire la lettre décisive. Celle à envoyer, pour de vrai.
Amandine finit par trouver une vieille enveloppe au fond dun tiroir, dissimulée derrière un cadre où trônait une photo de sa mère au studio du quartier. Elle avait accidentellement fait tomber le cadre, et maladroite, sans doute, comme disait sa mère cest ainsi que le coin blanchi de lenveloppe se mit à reparaître.
Quest-ce que cest que ça ? murmura-t-elle en tirant sur le coin blanc. Lorsquelle comprit quelle venait de trouver ce quelle cherchait depuis si longtemps, elle éclata en sanglots. Pourquoi tu mas fait ça, maman ? Quai-je bien pu te faire ?
Elle resta longtemps assise, accablant sa mère dinterrogations, de reproches et de pardons.
Cela ne lapaisa pas.
Pardon, maman. Mais sur ce point-là, je ne técouterai pas. Tu ne voulais pas que je rencontre mon père mais jai besoin de lui. Mamie me rappelle sans cesse quelle nest pas éternelle. Ça magace, mais elle a raison. Si cest vraiment un salaud, comme tu le disais, je le saurai et japprendrai à ne compter que sur moi-même. Mais si ce nest pas le cas ? Je narrive pas à te croire tout-à-fait. Tu nas jamais pu maimer À quoi bon tout ce courage ? Tu me traites dingrate, daccord Mais tu sais ce que ça fait, de navoir jamais été aimée ? Quon te dise que tu ressembles à un homme que tu nas jamais vu, dont tu ignores tout ? Comment savoir qui il est ? Laisse-moi au moins le découvrir moi-même, maman. Je veux le rencontrer, lécouter, voir qui il est.
Jamais elle ne pensa que la lettre narriverait pas, ou que son père ait pu déménager.
Elle nhésita pas longtemps. Après une soirée entière à peser chaque mot, elle griffonna trois lignes il y avait tout dedans : le besoin daide, le ressentiment et ce mince espoir dêtre entendue.
Le lendemain, avant lécole, elle posta sa lettre. À son retour, Mamie était rentrée avec le bébé dans les bras.
Voici, Amandine Cest Louis. Ton frère fit-elle en détournant la tête, retenant ses larmes. Amandine le dévisagea, fascinée.
Mamie, pourquoi il est si petit ?
Cest normal. Tu étais encore plus minuscule à la naissance.
Vraiment ?
Oui. Regarde-toi aujourdhui ! Il grandira, lui aussi, ne ten fais pas.
Mamie, et son père ?
Il a promis daider, mais pas de le prendre. Il a trop à faire.
Bah, cest déjà quelque chose fit-elle, avec une telle ressemblance à sa grand-mère que cette dernière en eut un sourire.
Oh, Amandine ! Est-ce quon va y arriver ?
On fait comme tout le monde, Mamie ! Regarde Kévin à la ferme neuf enfants et ils sen sortent ! Dailleurs, Sophie ma dit quelle me passerait des pyjamas et des biberons : ses jumeaux ont grandi trop vite, tout est comme neuf. Cest vrai, Mamie, quils grandissent si vite ?
Bien sûr, ma belle. Plus que tu ne crois. Il me semble à peine hier que je tenais ta mère dans mes bras Et la voilà partie.
Ne pleure pas, Mamie ! Ou bien je vais pleurer aussi et ce petit va sy mettre, lui aussi ! Ah, il fait la moue ! Il est mouillé ou il a faim ?
Probablement faim Oh là là, il est déjà lheure du biberon !
Mamie se hâta de donner le bébé à Amandine.
Tiens-le bien, naie pas peur ! Tu es débrouillarde, ma grande. Que Dieu fasse que Louis le soit aussi !
Amandine resta figée.
Dans ses bras, ce minuscule frère, cétait la certitude de ne plus jamais être seule. Toutes ces années, elle avait rêvé de compter sur quelquun, dexister pour quelquun daussi indispensable à elle quelle à lui. Mamie et maman, cétait autre chose elles avaient leur propre vision de lamour maternel.
Quand tu te marieras, tu nous oublieras bien vite ! disait sa mère en haussant les épaules chaque fois quAmandine sinquiétait de lavenir.
Mais Amandine, elle, rêvait dune famille nombreuse comme chez Sophie, où régnait lagitation mais aussi la chaleur, où trois générations se retrouvaient chaque dimanche autour du repas.
Sophie vivait avec ses parents, beaux-parents, appelant tout le monde Maman et Papa, dirigeant sa maison dune main ferme, persuadée que son bonheur et celui de ses enfants relevait de sa propre responsabilité. Son mari lépaulait, réglant les petits différends dun ton paternel :
Eh ! Un peu de calme ! On ne crie pas en famille !
Amandine, un jour, sétait promis de vivre ainsi. Elle comprit que la famille, cétait le bien le plus précieux de la vie.
Hélas, pour elle, il ne restait que Mamie et maman et voici quentre alors ce petit frère
Même si ce bambin au nez retroussé navait que deux semaines, elle savait déjà quil serait à jamais lié à elle, lui indispensable, et elle à lui. Peu importe mais jamais elle ne regretterait de lavoir accueilli.
Amandine se débrouilla rapidement avec le bébé. Un soir, Sophie accourut, laida à changer Louis, et la rassura :
Allons, Amandine, toutes les femmes y parviennent ; tu y arriveras aussi ! Je te montrerai comment tout faire, tu apprendras vite. Où est Mamie ?
Partie à la mairie ce matin ; elle devait signer des papiers urgents. Elle a tout expliqué pour le petit, mais je voulais quand même voir avec toi
Enfin, ce nest pas sorcier ! Au Moyen-Âge, tu aurais déjà eu deux enfants à ton âge. Ça va aller, tu verras !
Amandine observait, songeant quelle était loin dêtre prête à être mère. Les couches, les biberons, ce nétait pas tout Il fallait aimer. Mais comment apprendre à aimer ?
Louis le lui apprit sans sen rendre compte. Amandine rentrait de lécole en courant, impatiente de retrouver ce bébé qui lattendait. Cest à elle que Louis adressa son premier sourire, cest son prénom quil prononça le tout premier :
Andine ! criait-il de sa voix de petit garçon, traversant la cour, les bras tendus vers sa sœur.
Je suis là, mon lapin ! Viens te laver, on dirait que tu as trempé ta figure dans la confiture !
Louis, du moment quil était avec sa sœur, acceptait tout, même le gant de toilette. Mamie riait à voir Amandine courir après ce petit serpent :
Attrape-le bien, sinon il va se faire mal, ton fripon !
Dans tout ce tourbillon, Amandine en oublia presque la lettre à son père. Le silence fut tout ce quelle reçut en retour, et elle en conclut, un peu mélancolique, que cela valait bien une réponse : sil nécrivait pas, cest quil nen avait rien à faire delle.
Mais elle navait ni le loisir ni lenvie de sapitoyer sur elle-même Louis accaparait chaque pensée.
Mamie continuait dinsister sur limportance des études, mais Amandine refusait den entendre parler.
Mamie, tu sais très bien que ce nest pas possible ! Si jentre à la fac, je devrais partir à Paris. Et vous, ici toutes seules ? Hors de question.
Même les promesses dun emploi à la superette familiale ne la faisaient pas changer davis.
Amandine, tu ne comprends pas ! Ta mère a gâché sa vie ainsi, il ne faut pas refaire ses erreurs ! Cest pour toi que je me bats.
Mamie, je comprends, mais il y a des choses plus importantes quun diplôme.
Cest au beau milieu de ces discussions, un soir en rentrant de chez Sophie, quil arriva enfin, celui quelle croyait ne jamais rencontrer.
Elle revenait, tenant Louis fatigué dans les bras. Devant la porte, elle remarqua un inconnu sur le perron. Il était perché sur un petit tabouret, accaparé à réparer une vieille ampoule qui navait jamais marché correctement.
Voilà, cest fait ! sécria lhomme, content de lui, en sautant à terre.
Cest alors seulement quil vit Amandine et Louis, figés sur le seuil.
Ma fille
Jean-Pierre fit deux pas ; il serra vivement Amandine contre lui, ainsi que le petit.
Ma chérie
Amandine fut surprise de voir des larmes briller dans ses yeux.
Pardonne-moi, ma fille ! Je ne savais rien de ton existence ! Cest ton fils ? Il désigna Louis, qui, intrigué mais confiant, observait cet homme étrange.
Mais non ! Enfin Cest mon frère, Louis, le fils de maman.
Ah ! fit Jean-Pierre, serrant le petit contre lui. Louis ne protesta pas, au contraire il se blottit contre son épaule.
Ça pique !
Tu as raison, mon bonhomme, il faut que je me rase ! Allons, rentrons, je meurs de faim et les moustiques de chez vous sont féroces !
Il y a la Saône pas loin, Papa
Je sais.
En franchissant le seuil, Amandine croisa le regard de Mamie et comprit : le passé était désormais derrière eux.
Quimportent les histoires des adultes, limportant cest quenfin la famille sagrandissait. Et ce cadeau du destin, il fallait laimer et le chérir.
Louis tournait maladroitement autour des jambes de son père, et Amandine comprenait : oui, la famille venait de se trouver un homme.
Ce nest que plus tard quelle apprit que la lettre navait pas été perdue. Simplement, son père avait changé dadresse, et ce fut une jeune femme qui mit un point dhonneur à retrouver Jean-Pierre et à lui remettre le message, après des mois defforts. Et lorsque lancien marin reçut enfin la lettre, il accourut aussitôt.
Dès que jai lu ta lettre, ma fille, jai su que je devais venir ! Je métais cru seul au monde. Javais écrit à ta mère, plusieurs fois, pour construire une famille.
Et elle ?
Elle ne ma répondu quune fois, disant quelle sétait mariée, me priant de ne plus la déranger. Je nai pas insisté Si javais su ! Jaurais traversé la France à la nage ! Je ne mérite pas mon bonheur, mais Dieu ma tout donné dun coup. Viendras-tu vivre avec moi ? Jai un grand appartement à Marseille, avec vue sur la Méditerranée et des couchers de soleil fabuleux.
Papa, je ne peux pas Pas sans Louis, pas sans Mamie !
Personne nenvisage de les laisser ! On a toute la place quil faut. Toi, tu dois poursuivre tes études ; Mamie soccupera de Louis, et toi tu iras à luniversité. Naie crainte, je moccupe de tout. Son père à lui ne paie rien, même pas une pension ! Mais cest à moi que revient de prendre soin de vous trois. Allez, préparez vos valises ! Mamie a déjà donné son accord. On nattendait plus que toi.
Daccord, Papa. Daccord
Amandine étreignit alors son père, reconnaissante du jour où elle eut le courage de lui écrire. Elle partit vivre avec lui près de la mer, qui naurait rien de « calme » malgré son nom.
Sa vie naura jamais rien dun fleuve tranquille, mais elle saura quelle porte en elle son propre port dattache : un havre où lon ne manque jamais de chaleur humaine, de famille ni de lodeur réconfortante des tartes à la pomme que Mamie mitonne inlassablement et quAmandine ne saura peut-être jamais égaler.
Surtout, dans cette maison, il y aura désormais ce petit garçon ébouriffé, qui laccueillera chaque fois dune voix grave mais tendre :
Salut ! Papa a dit que tu viendrais ! Amandine, tu mas manqué !
Moi aussi, mon trésor Moi aussi
Car en France, la famille, même invisible, finit toujours par se retrouver autour dun repas, dune lumière réparée sur le seuil, ou dune simple lettre envoyée du fond du cœur. Et lessentiel est là : on ne bâtit jamais rien seul. Il suffit parfois dun geste, dun mot, pour renouer la chaîne du bonheur et de lamour.