Lettre à mon père

Lettre à mon père

Dis donc, tes fort, Baptiste ! Je ne mattendais pas à ça de ta part ! Élodie perdit toute retenue et sessuya le nez du revers de sa blouse.

Cette jolie blouse, cest maman qui la lui avait cousue. Elle avait ressorti un beau coupon de soie, lavait décroché de son armoire avec un petit soupir, un brin chagrinée de ne pas se loffrir à elle-même, puis sétait mise derrière la machine à coudre.

Eh bien quoi ! Sa fille devenait une jeune femme, il fallait bien renouveler la garde-robe. Qui la remarquerait, sinon ?

« Si seulement maman ne sétait pas tant donnée de mal… tout ça pour quoi ? » se dit Élodie en regardant séloigner son premier amour.

Son fameux amour filait à grandes enjambées, une allure bien militaire, sans même se retourner une seule fois.

Cen était blessant, à en pleurer !

Élodie renifla, mais se rappela aussitôt quelle avait bravé linterdit maternel pour se maquiller les cils, alors pas question de ruiner tout ça en larmes.

Baptiste, mon Baptiste

Le seul, lunique, lamour de ses seize ans ! Ils navaient connu que six mois de bonheur, Élodie comptait les jours. Depuis leur rencontre, six mois tout pile sétaient écoulés.

Six mois, mais tant dévénements

Baptiste finit par se retourner, mais Élodie feignit de ne pas le voir.

À quoi bon ! Elle venait de lui annoncer la nouvelle, et lui, il prenait la fuite ? Quil aille voir la mer ailleurs… Il voulait locéan, la liberté, tant mieux pour lui ! Elle navait pas besoin de permission pour vivre sa vie, ni pour élever un enfant. Trop dhonneur !

Élodie bouillonnait, mais au fond, des petites griffes damertume la taraudaient.

Comment avait-il pu ? Il lui avait dit « je taime », promis monts et merveilles, assuré quils se marieraient… Et à la première annonce, celle de sa grossesse, que fait-il ? Il disparaît.

Enfin… Elle navait pas tout à fait dit les choses ainsi.

Elle avait laissé entendre quelle voulait davantage que simplement se voir le week-end, et il avait répondu que lappel du large était plus fort. Il nallait pas changer ses projets pour elle. Sil laimait, elle navait quà le suivre.

La suivre ? Loin de chez elle, enceinte, au bout de la France, sans famille ni repères ?

Pas question.

Élodie se leva du banc, rajusta sa jupe et son chignon pas bien fourni, mais le fer à boucler, cest magique. Maman avait raison, lapparence, ça compte. Tiens, Baptiste, sans charme, pas beau à pleurer, mais les filles ladoraient. Ah, parce quil était futé, drôle, solide quand il fallait discuter franchement. Lécole ? À peine le certif, et encore ! Mais malin

Élodie navait pas été plus loin que le lycée. Maman avait insisté, mais elle avait refusé de continuer, préférant travailler sur les chantiers. Elle envoyait déjà un peu dargent à la maison, maman sétait faite à lidée.

Reste à savoir comment maman réagirait en apprenant quelle allait devenir grand-mère. Un drame ?

Inévitable.

Maman avait crié si fort que tout limmeuble avait entendu. Inutile dexpliquer, elles avaient prétexté un souci au boulot. Pas question détaler les histoires de famille.

Comment as-tu pu, ma fille ?! Je tavais prévenue ! Qui voudra de toi maintenant ? Et Baptiste, donc ! Un serpent, voilà ce quil est ! Il sest évaporé dès que tu lui as parlé du bébé ?

Élodie hésita à tout raconter. Mieux valait laisser croire, Baptiste était déjà loin.

Oui, maman. Cest ça.

Pauvre petite… Quest-ce quon va devenir ?

On va se débrouiller, maman. Je suis plus une gamine. Si tu ne mabandonnes pas, jaurai pas peur daccoucher.

Jamais je ne te lâcherai, quest-ce que tu crois !

Élodie ferma les yeux, soulagée.

Voilà, Baptiste ! On se débrouillera sans toi ! Va donc voguer vers ton cher océan.

Après tout, Élodie oublia peu à peu sa conversation avec Baptiste. Elle finit même par se convaincre quelle lui avait parlé du bébé, en gardant la certitude quil lavait rejetée. La colère sétait tissée dans son âme, tapie, acérée et sournoise, lui glissant parfois à loreille :

Tas vu ? Ta fille est le portrait de son père : une petite tornade, insaisissable, qui te rendra folle ! Dis-lui donc la vérité, quelle sache où est son papa, parti au loin. Elle aussi partira un jour ! Ceux qui nont pas appris à aimer…

Cest sans doute pour ça que Clémence, la fille dÉlodie, grandissait persuadée que seule sa grand-mère laimait, et encore, à moitié. Grand-mère câlinait, consolait, puis, au moindre potin des voisines, la repoussait :

Allez, va donc voir ta mère ! Cest elle qui doit soccuper de toi… Quest-ce quon a fait au bon Dieu, pour mériter ça ?

Jusquà ses trois ans, Clémence avait cru que « pauvrette » et « punition » étaient ses prénoms, aussi vrais que Clémence. Sa mère ne lappelait tendrement quà de rares moments de douceur.

Viens, ma fille, que je te recoiffe ! Tas de beaux cheveux… Pas comme les miens Cest ton père qui ta légué cette tignasse noire ! Et les yeux, si bleus, comme lAtlantique quil est allé voir sans nous Tu lui ressembles Tes belle, mais, ma pauvre, le bonheur, il tignorera, comme il la fait pour moi !

Pourquoi ?

Parce que !

Sa mère craquait et Clémence savait alors quil valait mieux se taire et foncer chez grand-mère, plonger le nez dans son tablier qui sentait le pot-au-feu, et pleurer sur elle, sa mère, et sa grand-mère aussi, pour la peine. Le malheur de sa mère, cétait sa grand-mère qui le portait.

Ce nest que bien plus tard que Clémence comprit ce quétait vraiment cette honte. À ses dix ans, sa mère prit des couleurs, se fit jolie, et partit vivre à Bordeaux pour recommencer sa vie.

Clémence resta avec sa grand-mère.

Ce nétait pas la première fois que sa mère labandonnait pour aller travailler, jurant quil fallait quelquun pour « faire bouillir la marmite ». Mais cette fois, cétait différent. Dhabitude, maman revenait fatiguée mais souriante, rapportant des cadeaux et des robes neuves, puis grondant sa propre maman :

Dis, maman, pourquoi elle est si maigre ? Les gens vont croire quon la nourrit pas !

Elle ne mange rien, ta fille ! Jessaie tout, elle se contente dun quignon. Si tétais là, elle mangerait mieux ! Moi, jai la ferme, les bêtes, et cette petite à la maison ! Tu veux pas lui tenir compagnie au lieu de râler ?!

Elle est grande, voyons ! Ne ténerve pas, regarde ce que je tai rapporté !

Pour quoi faire, tes cadeaux, ma fille ? Reste avec moi, cest tout ce que je demande…

Maman reprenait un air sombre, et Clémence séclipsait.

Tes triste, maman ? Tu crois que moi, je le suis pas, peut-être ? Belle et jeune, pour finir seule ! Tu me fais des reproches ! Parfois, jen peux plus, tu comprends ? Si seulement javais su

Ma fille, le passé ne sert quà regretter…

Maman !

Tas eu un enfant, tu lélèves ! Ou alors écris donc au père, peut-être quil la prendra ?

Donner Clémence à Baptiste ? Jamais ! Il ne veut rien savoir. Et maintenant, lui offrir ma fille toute faite ? Non ! Jai pas passé autant dannées à trimer pour quil vienne en profiter.

Alors arrête de te plaindre ! Tu crois que Clémence ne comprend pas ? Savoir que son père est un salaud, sa mère mise à terre par la vie, ça doit faire mal…

Tant pis ! La vie, cest pas que du miel ! Des fois, ça cogne. On arrête là, maman ! Et técris pas à Baptiste. Je te connais !

Grand-mère respecta le vœu, pour un temps.

Lorsque Clémence passait son brevet, une nouvelle tomba de Bordeaux. Sa mère avait eu un garçon, puis, une semaine plus tard, elle était morte, sans rien expliquer à personne.

Le mystère de ses origines serait resté complet si Clémence navait pas été si obstinée.

Apprenant la nouvelle, sa grand-mère partit, laissant Clémence seule, avec la consigne de soccuper de la maison.

Faut penser à vivre, ma petite… chuchotait grand-mère, serrant son châle noir. Comment on va tenir le coup ? Je ne sais pas…

Mamie, moi, je vais travailler !

Attends, pensons dabord au bébé. Le père sest défilé, il ne veut pas lélever. Est-ce quon tiendra, Clémence ?

Quelles options, mamie ? Moi, jai grandi sans maman ! Le laisser à lassistance ? Ce serait mal.

Jai peur, Clémence… Je me sens si fatiguée…

Grand-mère partie, Clémence fouilla la maison de fond en comble, sachant quil fallait retrouver son père elles ny arriveraient pas seules.

Elle savait ce quil fallait faire. Depuis toute petite, elle dessinait des messages pour son père, quelle cachait soigneusement. Elle racontait dans ses carnets larrivée dun nouveau chat, ou les recettes de grand-mère. Un jour, grand-mère tomba sur la pile dalbums, ne fit aucun commentaire, tenta de parler une fois à sa fille, mais renonça en voyant que la colère était inextinguible contre lhomme qui navait même jamais su quil avait une fille.

Puis, les dessins laissèrent la place à des phrases maladroites. Clémence se confiait dans des cahiers, accumulant chagrins et victoires minuscules.

Il ne lui restait plus quà écrire la vraie lettre celle quelle enverrait enfin.

Clémence retrouva ladresse. Un vieux bout denveloppe, que sa mère avait caché si habilement que Clémence ne laurait jamais trouvé sans ce hasard : en décrochant de travers un cadre, la photographie de sa maman, prise autrefois chez un photographe de Limoges, tomba avec fracas. Derrière, lenveloppe. Elle éclata en sanglots.

Pourquoi tu mas caché ça, maman ? Quest-ce que je tavais fait ?

Longtemps, Clémence parla à voix haute à la photo de sa mère, déversant son cœur.

Pardonne-moi, maman, mais je vais désobéir. Jai besoin de papa. Grand-mère dit quelle ne sera pas éternelle. Et si cest un salaud, comme tu dis, au moins je le saurai. Et si ce nest pas vrai, je veux le voir. Jaimerais quon maime, tu comprends ? Pas quon me répète que je ressemble à un homme que je nai jamais connu… tu ne peux pas me le reprocher, ça !

Clémence nimagina même pas que le destinataire aurait pu déménager.

Elle se fit simplement.

Après une longue soirée penchée sur une vieille feuille arrachée, elle réussit à coucher trois lignes, concentrant tout appel à laide, espoir, rancœur.

La lettre fut envoyée sur le chemin du lycée. Revenue, elle trouva la grand-mère qui débarquait avec un bébé minuscule.

Tiens, Clémence… Cest Louis Ton petit frère… grand-mère détourna la tête.

Pourquoi il est si petit ?

Toi, tétais encore plus menue.

Vraiment ?

Oui. Il grandira lui aussi.

Mamie, le père

Il a promis daider, mais il le laisse ici. Il a autre chose à faire.

Cest déjà ça Clémence imita la voix de sa grand-mère si parfaitement quelle se mit à sourire.

Oh, Clémence ! On va sen sortir ?

Comment font les autres ? Kévin Martel, sa sœur en a eu dix, elle est toujours là ! Elle me filera du linge, elle me la promis. Les jumeaux ont grandi trop vite pour user tous leurs habits, cest du quasi neuf, tu crois, mamie ?

Oui, ma fille. Les enfants grandissent en un éclair. Cest comme si ta mère était encore bébé, et maintenant…

Allez, mamie ! Te mets pas à pleurer, sinon tu me feras craquer et Louis aussi ! Il pleure pour quoi, lui ?

Sans doute la faim. Tiens, il faut le nourrir !

Grand-mère sempressa et confia Louis à Clémence.

Prends-le ! Tinquiète, ça ira ! Tu ten sors toujours, toi !

Clémence sentit le poids de la vie sur ses bras. Des années à désirer exister pour quelquun Grand-mère et maman avaient toujours leurs priorités à elles.

Sa mère disait : Quand tu seras mariée, tu comprendras, on ne compte que sur soi ! Mais Clémence rêvait dune famille grande, comme chez les Martel, avec mille enfants, du désordre, des cris, mais de la chaleur et de lamour.

Chez les Martel, tout le monde vivait ensemble, plusieurs générations confondues sous le même toit.

Cétait ça, la vraie vie mais Clémence navait que grand-mère et maman.

Mais à présent, un petit frère existait. Rien ne leur arriverait, pensait-elle, tant quils seraient ensemble.

Vite, linstinct maternel séveilla en elle. Clémence se précipita chaque soir du lycée pour retrouver le sourire édenté de Louis, qui prononça son prénom avant le reste :

Clem ! criait le bébé, joufflu, bras tendus vers elle.

Jarrive, mon lapin ! Viens là !

Les bras potelés autour du cou, le bisou baveux, linstant fondant. Même la toilette devenait un jeu, la grand-mère riant de voir Clémence courir après Louis :

Il glisse comme une anguille ! Tiens-le, Clémence !

Entre deux lessives, elle oublia la lettre au père. Pas de réponse, pas de signe : silence radio. Ce fut une réponse en soi : il nen voulait pas.

Un pincement au cœur, mais elle navait pas le temps pour les regrets, la vie de Louis la happant tout entière.

Grand-mère insistait pour quelle entre à la fac, mais Clémence ne voulait pas quitter son village de Corrèze.

Tu comprends, mamie, cest impossible ! Si je pars en ville, comment vous ferez ? La ferme a besoin de bras et Kévin cherche une vendeuse à lépicerie. Je peux rester, aider.

Mais la grand-mère ne désarmait pas :

Clémence, ta mère a gâché sa vie ainsi. Je souhaite mieux pour toi !

Y a plus important que les études, mamie !

À ce moment précis, alors que le ton montait entre elles, celui quelle ne pensait jamais revoir reparut.

Ce soir-là, Clémence revenait du village, Louis tirant sur sa jupe pour être porté :

Clem ! Allez, prends-moi !

Elle sexécutait, souriant à ce « allez ! » propre à son frère.

Mais soudain, en ouvrant le portail, elle vit un inconnu sur le perron. Debout sur le tabouret, il bricolait lampoule qui navait jamais fonctionné.

Voilà, cest fait ! grogna-t-il, satisfait en sautant du tabouret.

Cest alors quil remarqua Clémence et Louis, plantés là debout.

Ma fille…

Baptiste fit deux pas, puis lenlaça, elle et Louis.

Ma petite… pardonne-moi ! Je ne savais rien ! Cest ton fils ? fit-il, désignant Louis, qui le dévisageait, curieux.

Tu me fais confiance ? Viens voir ton grand-père, bonhomme !

Clémence se ravisa :

Non, enfin… Ce nest pas mon fils. Cest Louis. Le fils de maman. Mon frère.

Ah bon ! Baptiste serra fort le petit garçon, qui, contre toute attente, saccrocha au cou de cet inconnu.

Ça pique !

Jirai me raser, promis ! Viens, rentrons. Avec vos moustiques, je me fais dévorer ici !

La rivière est juste derrière, papa

Je men souviens

Grand-mère observait la scène dun œil grave : on comprenait que les anciens avaient fait la paix. Pour Clémence, il ny avait plus de querelle à garder.

Peu importait le passé des parents : la famille, aujourdhui, sagrandissait. Ce cadeau, il fallait laccepter avec gratitude.

Voir Louis tournoyer autour de son père la faisait sourire. Un homme sous leur toit ! Enfin…

Plus tard, Clémence apprit que sa lettre nétait pas restée perdue. Arrivée à ladresse, une dame sétait donné du mal pour retrouver Baptiste, longtemps après son départ pour Marseille, puis elle avait transmis la lettre avec mille difficultés, tandis quil était en mer.

Le jour où jai reçu ta lettre, jai accouru, ma fille ! Je mimaginais seul au monde ! Jai écrit à ta mère, jai voulu quon soit une famille.

Et elle ?

Elle ma répondu quelle était mariée, ma demandé de ne plus troubler sa vie. Alors, jai coupé tout contact Si javais su ! Je serais revenu même à la nage ! Seigneur, pourquoi tant de bonheur dun coup ? Je ne le mérite pas ! Viens avec moi ? Jai un grand appartement à Marseille, vue sur la mer, et des couchers de soleil à couper le souffle !

Papa, je peux pas…

Pourquoi pas ?

Je ne partirai pas sans Louis ni mamie. Pas question.

Qui te dit quils ne viendront pas eux aussi ? Il y a de la place pour tout le monde. Toi, tu étudieras. Mamie gardera Louis.

Oui, mais vivre avec quoi ? On peine déjà à joindre les deux bouts Le père de Louis ne paie rien. Il fait comme si son fils nexistait pas. Il nest venu quune fois, dix minutes. Depuis, disparu.

Tu veux mhumilier ? Baptiste fronça les sourcils tellement que Clémence faillit en rire, tant il ressemblait alors à Louis. Je suis un homme, oui ou non ? Je saurais bien nourrir deux femmes et un petit garçon ! Rassemble tes affaires ! Grand-mère a déjà donné son accord. Ton consentement, cest tout ce quil manquait. Et je crois quil vient dêtre donné, pas vrai ?

Cest vrai, papa. Cest oui…

Clémence embrassa son père, remerciant le ciel davoir écrit cette lettre. Puis, elle partit au bord de la Méditerranée, qui, malgré son nom, nallait pas être un havre de tranquillité.

Sa vie ne serait pas calme non plus, entre tempêtes et éclaircies, mais une chose était sûre : elle aurait désormais un port dattache, un refuge, peu importe les épreuves.

Dans ce port, il ferait toujours bon vivre. On y attendrait Clémence avec la chaleur familiale, lodeur du gratin dauphinois, que jamais elle narriva à réussir aussi bien que sa grand-mère.

Et il y aurait ce garçon espiègle, prêt à laccueillir, la voix déjà grave :

Salut ! Papa ma dit que tu venais ! Clémence, tu mas manqué !

Toi aussi, mon grand… Toi aussi…

Ce que jai retenu, cest quil ne faut jamais sinterdire despérer. La vraie famille, celle quon construit ou quon retrouve, cest elle qui vous offre, même dans la tempête, lendroit où lon peut enfin être soi-même et se sentir chez soi.

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