Lettre à mon père

Lettre à mon père

Eh bien, Baptiste, tes vraiment un numéro ! Je ne timaginais pas capable de ça ! sexclama Camille, oubliant toute convenance et essuyant son nez dun revers de manche de sa blouse.

Sa mère avait cousu cette blouse toute neuve. Elle avait fouillé dans ses trésors, trouvé un morceau de soie, poussé un profond soupir à lidée que ce tissu magnifique ne serait pas pour elle, puis sétait assise derrière la machine à coudre.

Ben oui ! Sa fille avait grandi. Il fallait de belles tenues. Sinon, qui la remarquerait si elle était mal fagotée ?

« Elle sest bien donné du mal, maman, pour que dalle, » pensa Camille en regardant séloigner son premier amour.

Son amour marchait dun pas vif et décidé, façon militaire, sans jamais un regard en arrière.

Dure à avaler, lamertume !

Camille renifla encore une fois, mais se rappela que ses cils étaient couverts de mascara, malgré la défense maternelle alors, mordre sur sa chic, interdiction formelle de pleurer.

Baptiste, mon Baptiste

Le seul, lunique ! Juste six mois de bonheur. Camille avait compté, tout avait commencé il y a tout juste six mois.

Six mois et tellement dévénements

Finalement, Baptiste se retourna, mais Camille fit mine de ne pas le voir.

Ah non ! Elle venait de lui annoncer la grande nouvelle et lui prenait la poudre descampette ! Quil parte ! Marin, tiens ! Il rêve de mer et de liberté ! Eh bien, bon vent ! Elle, elle nest pas une gamine ! Elle le gardera et lélèvera seule, sans demander la permission ! Trop dhonneur pour lui !

Camille bouillonnait de colère, mais au fond, son amour-propre hurlait silencieusement et crissait dans son cœur blessé.

Comment a-t-il pu ? Il disait quil laimait, quil lui offrirait le monde ! Il promettait le mariage Et à la seconde où elle évoqua lenfant à venir ?

Enfin, « évoqua »…

Elle lui fit comprendre quelle voulait plus que des rencontres fugaces le week-end, il lui répondit que la mer lattendait. Il ne changerait pas ses plans pour ses états dâme. Sil laimait, elle navait quà le suivre.

Comment partir de chez maman ? Enceinte, en plus ? De lautre côté du pays, sans proches ni repères ?

Non, jamais ça !

Camille se leva du banc, lissa sa jupe et remit sa coiffure en place. Trois pauvres mèches, tout au plus, mais une permanente fait des miracles. Sa mère avait raison, lapparence, ça compte. Tiens, même Baptiste, pas franchement un canon, et les filles lui couraient après. Parce quil était drôle, chaleureux, et savait tenir des conversations sérieuses. Pourtant, lécole cinq années et pas plus. Et pourtant ! Futé

Elle aussi, Camille, navait pas été loin dans les études. Le BTS terminé, elle avait envoyé balader toutes les autres idées, peu importe linsistance de sa mère. Elles sétaient même brouillées pour la première fois, et maman avait boudé presque un mois !

Mais Camille savait ce quelle faisait. À quoi bon un diplôme, alors quelle gagnait déjà bien sa vie sur le chantier et pouvait aider sa mère ?

Sa maman sétait calmée, revenue à elle, et lavait reprise sous son aile. Cest ça, une mère. Mais quallait-elle dire à présent, en découvrant quelle serait grand-mère ? Scandale assuré ?

Pas la peine dy penser. Inévitable.

Sa mère hurla tellement fort que les voisines accoururent. Mais on leur raconta vite fait que Camille avait des problèmes au boulot, et elles furent priées de partir. Les histoires de famille, cest privé.

Comment as-tu pu, ma fille ? Je tai pourtant dit de te garder avant le mariage ! À qui vas-tu plaire à présent ? Oh Baptiste ! Je ne le pensais pas si lâche ! Un beau parleur, mais un vrai serpent ! Il a filé dès quil a su pour lenfant ?

Camille hésita. Dire toute la vérité à sa mère ? Elle se ferait dévorer sans pitié. Mieux valait en rester là, Baptiste serait déjà loin.

Oui, maman. Cest comme ça que ça sest passé.

Ah, ma pauvre fille comment va-t-on sen sortir ?

On va sen sortir, maman ! On nest plus des enfants ! Si tu ne mabandonnes pas, si tu maides au début, ce ne sera pas si effrayant daccoucher.

Où veux-tu que jaille ? Tu dis nimporte quoi ! Aucune mère nabandonne sa fille si elle a besoin daide !

Camille ferma les yeux un instant et soupira de soulagement.

Voilà, Baptiste ! On sen sortira sans toi ! Si la mer est plus importante pour toi que ton propre enfant, bon vent !

Avec le temps, Camille finit par oublier les détails de sa rupture avec Baptiste. Elle se persuada même quelle lui avait bien dit pour la grossesse, et quil lavait envoyée paître. Petite victoire amère qui sétait installée dans son cœur, senroulant doucement sur elle-même comme un serpent, rappelant parfois, en souriant narquoisement : « Regarde ! Ta fille, cest bien la sienne ! Une vraie chipie ! Elle te ressemble, mais elle la, ce petit air du père »

Peut-être était-ce pour cette raison quApolline, la fille de Camille, grandit persuadée que sur cette terre, seule sa grand-mère laimait et encore, pas tout le temps. Un moment câline, un moment distante dès que les voisines ricanaient dans son dos :

Allez, va voir ta mère ! Quelle te câline, elle ! Mon malheur Quavons-nous fait au bon Dieu pour mériter ça ?

Jusquà ses trois ans, Apolline était convaincue que « malheur » et « punition » étaient ses prénoms, à égalité avec Apolline, que sa mère lui accordait dans les rares instants de tendresse. Cétait alors caresses et nattes bien faites :

Viens par ici, ma fille, que je tarrange tes cheveux ! Ils sont beaux Pas comme les miens Épais, ténébreux, comme ceux de ton père. Et tes yeux, bleus, plus bleus que lAtlantique où il est parti Tu es son portrait craché. On a beau être jolie, le bonheur, ma pauvre, ne sera jamais pour toi !

Pourquoi ? sétonnait Apolline, sur le point de pleurer.

Parce que.

Sa mère avait la voix brisée, et Apolline sentait quil valait mieux changer de sujet, se réfugier dans le tablier de sa grand-mère qui sentait la daube et le gratin de pommes de terre, pour pleurer un peu sur le sort de chacune.

Ce fameux « malheur » deviendrait plus intelligible pour Apolline un peu plus tard. À dix ans, sa mère sépanouit soudain, embellit à vue dœil, puis partit à Paris pour recommencer sa vie.

Apolline resta alors avec sa grand-mère.

Elle navait pas tellement le sentiment de perdre sa mère : habituée à ses absences prolongées pour aller travailler, entendant sans cesse que « quelquun doit bien faire bouillir la marmite », elle nattendait pas grand-chose. À ses retours, la mère rapportait des sacs de cadeaux, de nouveaux habits, serrait Apolline contre elle, puis gronder la grand-mère :

Maman, elle est toute maigre ! Que diraient les gens ?!

Elle ne touche pas à la nourriture ! Si sa mère était là, elle mangerait comme il faut ! Mais moi ? Entre les bêtes, la ferme, et toi, y a pas de quoi tenir maison ! Si tu veux te plaindre, reviens donc à la maison et toccupe de ta fille !

Pourquoi les dorloter ? Elle est grande ! Allez, maman, regarde ce que je tai rapporté !

À quoi servent tes cadeaux ? Oh ma fille, je préférerais tavoir près de moi ! Mon cœur se languit

La mère se fermait, Apolline se tapissait dans un coin, redoutant la dispute.

Ça tennuie, hein ? Eh bien, moi pas ! Je suis jeune et jolie, et pour quoi ? Je vis seule comme une veuve ! Et voilà que tu me reproches encore ma vie ! Maman, au moins, aie pitié de moi ! Je me suis mise dans une telle galère Si javais su, je ne laurais jamais laissé partir !

Plus la peine de regretter, ma fille. Ça ne sert à rien de ruminer.

Maman !

Quoi ? Tu as eu un enfant, alors assume ! Si tu ne veux pas, écris au père ! Il ten débarrassera peut-être !

Que je donne Apolline à Baptiste ? Jamais de la vie ! Il na jamais voulu entendre parler delle ! Et maintenant, je lui offrirais une fille toute faite ? Pas question ! Ce nest pas pour rien que jai trimé sur les chantiers, pour quil vienne et me la prenne !

Dans ce cas, arrête de te plaindre ! Tu ne crois pas que la petite ne comprend pas ? Que ce nest pas triste pour elle ? Savoir que son père est un salaud et que sa mère est au bout du rouleau ?

Eh puis, quelle le sache ! La vie, cest pas du miel ! Parfois, elle te claque si fort que tu ne ten relèves pas ! Bon, ça suffit, maman ! On ne reparle plus de tout ça ! Et nessaie même pas décrire à Baptiste, hein !

La grand-mère tenait parole, mais jusquà un certain point.

Apolline préparait alors ses examens du brevet quand la nouvelle de Paris tomba : sa mère avait eu un petit garçon et, à peine une semaine après laccouchement, elle sen était allée, sans mot, sans explication.

Le secret serait resté, si Apolline navait pas été si têtue.

En apprenant la nouvelle, la grand-mère fit ses valises et partit, laissant Apolline, en pleurs, garder la maison.

Ce nest pas le moment de pleurer, ma chérie, dit la grand-mère en serrant fort son châle noir. Comment va-t-on faire pour vivre ? Je ne sais pas

Mamie, je vais travailler !

Attends un peu pour ça. Il faut dabord soccuper du bébé. Son père la bien pris, mais il ne veut pas lélever. Et moi Est-ce quon sen sortira, Apolline ?

On na pas vraiment le choix, mamie ! Si moi jai grandi sans maman, on ne va pas abandonner le petit à la DASS ! Ça se fait pas !

Je sais Mais jai peur, Apolline. Je ne sais pas combien de temps je tiendrai

La grand-mère partie, Apolline fouilla toute la maison, comprenant que désormais, plus aucune interdiction maternelle ne tenait.

Elle devait trouver son père ; seule avec sa grand-mère, impossible autrement.

Elle savait ce quil fallait faire. Depuis toute petite, avant même de savoir écrire, elle dessinait des lettres à son père, soigneusement cachées de sa mère et de sa grand-mère. Elle racontait son quotidien : larrivée dun nouveau chat, la grand-mère qui lui apprenait à faire des crêpes Les dessins, puis les lettres griffonnées, sentassaient sous son lit. La grand-mère tomba une fois dessus, tenta de convaincre sa fille de contacter Baptiste, mais abandonna, voyant lamertume irréductible envers cet homme. Camille reprochait tout à son ancien amour, oubliant quil ignorait jusquà lexistence de sa fille.

Plus grande, Apolline continua à écrire, remplissant des cahiers de ses joies et de ses peines.

Il ne restait maintenant quà écrire LA lettre celle quelle enverrait enfin

Apolline trouva ladresse. Sa mère lavait si bien cachée quelle ne laurait jamais trouvée si elle navait pas fait tomber un vieux cadre photo. Le verre vola en éclats, la photo de Camille couverte de poussière et à moitié masquée par un vieux coin denveloppe froissée.

Cest quoi, ça ? Apolline tira sur lenveloppe, comprenant quelle venait de trouver lunique souvenir de celui quelle navait jamais connu. Maman ! Pourquoi tu mas fait ça ? Quest-ce que je tai fait ?

Longtemps, elle resta là à pleurer, sadressant à sa mère, vidant son cœur, demandant pardon sans savoir pourquoi.

Même après, le soulagement ne vint pas.

Pardon, maman, mais je ne técouterai pas. Je sais que tu ne voulais pas que je contacte papa Mais jai besoin de lui ! Mamie dit quelle ne sera pas éternelle Moi, ça me met en colère dy penser mais je comprends quelle a raison. Si mon père est le salaud que tu as dit, au moins, je nattendrai plus rien de lui. Mais si tu tes trompée, jai le droit de le savoir ! Tu men veux sûrement Tu disais souvent que je suis ingrate Peut-être Mais tu sais comme cest douloureux de ne pas être aimée ? Dentendre sans arrêt que je ressemble à un homme que je ne connais même pas ? Comment savoir qui il est ? Tu comprends ? Je veux au moins le voir ! Savoir qui il est ! Ne men veux pas !

Elle ne pensa pas une seconde que lhomme à qui elle écrivait nhabitait plus là.

Elle nen savait rien, elle agissait.

Ce soir-là, après un long moment à hésiter sur une page arrachée à un de ses vieux cahiers décolière, Apolline parvint à écrire trois lignes qui, à ses yeux, contenaient tout : sa blessure, son appel à laide, et son mince espoir que son père la comprenne.

Elle posta la lettre le lendemain matin, sur le chemin du collège. À son retour, elle trouva la grand-mère avec le bébé.

Voilà, Apolline Il sappelle Léo, cest ton frère sanglota la grand-mère en le couchant sur le lit. Apolline examina ce petit être avec curiosité.

Mamie, pourquoi il est si petit ?

Tu étais plus petite encore à la naissance !

Cest vrai ?

Oui ! Et regarde comme tu as grandi Il grandira aussi, crois-moi.

Mamie, son père

Il a dit quil aiderait un peu, mais quil ne le prendrait pas. Il a autre chose à faire.

Cest toujours ça Apolline imita si bien la voix de sa grand-mère que celle-ci ne put sempêcher de sourire.

Oh, Apolline ! On sen sortira toutes les deux avec lui ?

Pourquoi on ny arriverait pas, hein mamie ? Regarde, chez Clémence, ils sont neuf gosses et elle sen sort bien ! Elle ma promis de donner des vêtements de bébé qui restent de ses jumelles, pratiquement neufs ! Les enfants poussent si vite quils nusent même pas ce quils portent Cest vrai, mamie ?

Oui, Apolline, cest vrai. Les enfants, ça grandit plus vite que le temps ! Un jour, je portais ta mère comme ça Maintenant elle nest plus là

Ne pleure pas, mamie ! Sinon je vais pleurer aussi Et ce petit gars a lair prêt à sy mettre aussi ! Il a faim, tu crois ?

Oui, il doit avoir faim. Il est lheure !

La grand-mère saffaira et tendit le bébé à Apolline.

Tiens-le, naie pas peur ! Tu es débrouillarde, ma grande, Dieu veuille quil devienne comme toi !

Apolline eut le vertige.

Dans ses bras, ce bébé prouvait quelle nétait plus seule au monde. Des années à rêver davoir quelquun qui aurait besoin delle. La grand-mère et la mère avaient leur propre définition de la famille.

Tu verras, ma fille, tu te marieras, tu vivras ta vie, tu ne penseras plus à nous ! disait sa mère, haussant les épaules.

Mais Apolline rêvait dune grande famille, bousculée et bruyante comme chez Clémence, où trois générations cohabitaient dans lamour et le chaos ordonné dun foyer vivant.

Clémence vivait avec parents et beaux-parents, appelant tous « papa-maman », tenant sa maisonnée dune main ferme, soutenue par son mari, mettant fin à toute dispute dun simple geste :

On se calme ! Pas dhistoires ici, cest la famille qui compte !

Apolline, témoin de ces scènes, se le promit : cest ça, limportant, la famille !

Pendant longtemps, elle pensa manquer de vrais proches

Désormais, tout était différent

Ce petit frère, qui suçotait ses doigts et fronçait son nez, cétait pour la vie. Il lui était indispensable, elle était vitale pour lui. Même grand, il resterait ce fardeau doux sur ses bras, rechignant à la quitter, aussi lourd pour ses bras que léger dans son cœur.

Apolline apprit vite à soccuper de Léo. Un jour, Clémence débarqua en courant, déshabilla Léo et sourit de ses petits membres maigrelets :

Salut, champion ! Tu cries ? Tant mieux ! Il faut muscler ses poumons ! Bon, Apolline, regarde bien ! Cest pas sorcier ! Je te montre comment le laver, après tu feras toute seule. Ta mamie est où ?

Partie ce matin à la mairie pour des papiers. Elle ma tout montré, mais jai préféré passer te voir

Pourquoi tu doutes de lenseignement de ta grand-mère ? Clémence fronça les sourcils.

Non, cest pas ça Elle dit quelle a oublié ce que cest davoir des nourrissons Toi, tu sais encore tout

Eh oui ! rit Clémence, dont les jumelles navaient quun an. Pour moi, cétait hier !

Tu vas ten sortir, Apolline, comme on la toutes fait avant toi. Autrefois, à ton âge, taurais déjà eu au moins deux gosses, tu sais ! Courage !

Apolline observait les mains de Clémence et pensait quelle nétait pas du tout prête à être mère. Les couches, ce nest pas tout il faut savoir aimer Mais comment ?

Léo laidait à apprendre cette leçon à la perfection. Apolline, désormais, rentrait du collège à toute allure. Chez elle, on lattendait ! Et cest à elle que Léo adressa son premier sourire édenté et prononça son nom avant tous.

Apolin ! criait le petit, trottinant maladroitement vers la grille où lattendait sa sœur.

Jarrive, mon chéri ! Viens là !

Les bras de Léo senroulaient autour de son cou et Apolline couvrait de baisers ses joues sales.

Décidément ! Tu as encore traîné quelque part ? Pourquoi tes tout cracra ? Allez, viens, on va se laver !

Pour sa sœur, Léo acceptait même lépreuve du savon et de léponge. La grand-mère riait en voyant Apolline courir après le galopin :

Ce gamin, il file comme une anguille ! Accroche-toi, Apolline, sinon il va sabîmer le nez !

Dans ces tracas quotidiens, Apolline oublia sa lettre à son père. La réponse ne vint jamais, et elle décida quun silence valait une réponse. Il ne voulait pas delle.

Lamertume grinça un peu dans sa poitrine, puis se tut vite : plus le temps de penser à elle, toute son énergie allait à Léo.

La grand-mère voulait la convaincre de poursuivre ses études, mais Apolline refusait den entendre parler.

Tu comprends bien que ce nest pas possible ! Si je pars à Paris faire des études, comment ferez-vous tous les deux ici ? Je resterai au village, cest tout !

La grand-mère insistait, Apolline sagaçait. Elle trouverait bien du travail au supermarché ou à la boulangerie ouverte récemment par Clémence et son mari. Clémence lavait déjà proposée comme vendeuse.

Mais la grand-mère persistait.

Apolline ! Ta mère aussi a gâché sa vie comme ça, et toi tu ty mets ! Je fais tout ça pour toi !

Je comprends, mamie, mais il y a plus important que lécole !

Cest alors, en plein milieu de ces discussions, quarriva celui quApolline ne pensait plus jamais voir.

Ce soir-là, elle revenait de chez Clémence avec Léo, fatigué mais docile. Devant la maison, il tira sur sa jupe :

Apolin ! Prends-moi !

Elle le hissa dans ses bras, souriant à cette demande adorable.

En poussant la porte, elle sarrêta, stupéfaite. Sur la véranda, un homme inconnu, monté sur un vieux tabouret, saffairait à réparer lampoule qui ne fonctionnait plus depuis des années.

Voilà, bon sang de bonsoir ! ronchonna-t-il satisfait en voyant la lumière, puis descendit.

Il aperçut alors Apolline et Léo, figés.

Ma fille

Lhomme fit deux pas, puis prit Apolline et Léo dans ses bras sans hésiter.

Ma chérie

Apolline remarqua alors avec stupeur les larmes au coin des yeux de ce parfait inconnu.

Pardonne-moi, ma fille ! Je ne savais rien de ton existence ! Cest ton petit ? demanda-t-il en pointant Léo, qui scrutait le visiteur sans broncher, avant de se blottir contre sa barbe.

Ça pique ! dit Léo.

Jirai me raser, promis, mon grand ! rit lhomme en les enlaçant. Rentrons, les moustiques ici sont féroces !

On habite près de la Loire, papa

Je me souviens.

La grand-mère accueillit Apolline dun regard signifiant que les adultes avaient déjà fait la paix.

Quimporte le passé entre ses parents, la famille venait de sagrandir. Et ce cadeau du destin, il fallait laccueillir avec gratitude.

Elle observait Léo collé au père, se disant : voilà, désormais, leur maison avait un homme. Et cétait bien.

Bien plus tard, Apolline apprendrait que sa lettre nétait pas perdue à la Poste, mais avait bien été délivrée. Mais Baptiste avait déménagé la lettre avait atterri chez une jeune femme qui mit des semaines à retrouver sa trace et remettre la lettre à son propriétaire, alors en mer.

Quand jai lu ta lettre, ma fille, je me suis précipité ! Je me croyais seul au monde ! Jai écrit des lettres à ta mère, je voulais former une famille

Et elle ?

Elle ma répondu une fois, mapprenant quelle était remariée et me priant de la laisser tranquille. Alors jai laissé tomber Ah, si javais su, crois-moi, je serais revenu à la nage sil avait fallu ! Seigneur, pourquoi ai-je tant de chance ? Je ne la mérite pas Tu veux venir avec moi ? Jai un grand appartement à Nantes. On voit la Loire ! Il y a des couchers de soleil incroyables !

Je ne peux pas, papa

Pourquoi ?

Je ne quitterai pas Léo et mamie !

Qui a dit de partir sans eux ? Lappartement est grand, il y aura de la place ! Il faudrait que tu ailles en fac, ma fille ! Mamie soccupera de Léo, et toi tu étudieras.

Daccord. Mais de quoi va-t-on vivre ? Mamie et moi, on serre déjà la ceinture ! Le père de Léo naide pas, il ne paie rien, il a disparu depuis un an. Il nest venu quune fois, dix minutes, pour sassurer que Léo allait bien, puis plus un signe.

Tu crois que je vais laisser ma famille manquer de tout ? Baptiste fronça les sourcils, Apolline sourit de voir comme il ressemblait alors à un Léo grognon. Ne te moque pas ! Je suis un homme, tu crois pas que je vais subvenir à mes deux filles et mon petit-fils ? On part quand vous voulez ! Mamie a déjà dit oui, on nattendait que toi !

Daccord, papa

Et Apolline serra son père dans ses bras, reconnaissante du jour où elle avait osé lui écrire. Puis elle partit avec lui vers lAtlantique, qui, malgré son nom, na rien de calme.

Si la vie dApolline ne fut jamais paisible, elle saurait toujours désormais quil existe un port où trouver refuge.

Dans ce port lattendraient à jamais lamour de ses proches et la bonne odeur des tartes aux poireaux que, malgré tous les efforts de sa grand-mère, elle ne sut jamais vraiment réussir.

Et surtout, elle y trouverait son frère ébouriffé, devenu jeune homme, qui laccueillerait dune voix qui commençait à muer :

Salut ! Papa ma dit que tu venais ! Apolline, tu mas manqué !

Toi aussi, mon grand Toi aussi Et toi aussi, minus, répondit Apolline en riant, repoussant dun geste la mèche rebelle du garçon.

Léo attrapa sa main, la serra fort. Dans le salon, la lumière dorée du soir se posait sur la vieille photographie de Camille, figée à jamais dans sa blouse de soie, son sourire incertain flottant entre nostalgie et fierté. En silence, Apolline sentit létau de son passé se desserrer. Désormais, plus personne ne lui volait son sourire.

Baptiste entra, un petit plateau de madeleines à la main, puis sarrêta, les yeux pétillants.

Famille réunie On dirait quil ne manque plus que le café. Et quelques histoires de marin pour la veillée !

Tu les connais toutes, tes histoires, grogna Léo. Mais on veut bien les entendre encore !

Mamie, dans le fauteuil, assoupie, ouvrit un œil, approuvant de la tête. Apolline se rendit compte soudain quelle connaissait enfin la douceur simple de la maison pleine, et quelle avait su, à force de patience, de chagrins avalés, et de lettres lancées comme des bouteilles à la mer, ramener à elle ce quelle croyait destiné à jamais au silence.

Dans la cuisine, elle sentit la chaleur enveloppante dun avenir qui recommençait. Un rire, un mot, une main serrée plus fort : chaque soir serait désormais un port, et chaque matin un départ, mais plus jamais seule.

Dehors, lAtlantique sétendait, immense, mais Apolline navait plus peur de ses tempêtes. Elle venait juste de comprendre ce que voulait dire grandir : trouver la force de lancer sa propre lettre au large, et savoir attendre, cœur battant, le retour inattendu du bonheur.

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