L’état d’esprit

État dâme

Madeleine Dubois demeurait assise dans sa petite cuisine, le regard perdu à travers la fenêtre. Dehors, le printemps sannonçait : la neige fondait, les bourgeons pointaient. Mais, à lintérieur, un automne profond régnait. Cela faisait trois années déjà que son mari était parti, et le temps navait nullement allégé sa peine. Sans doute sétait-elle habituée, en surface, à cette absence ; toutefois, la solitude tenait bon, pareille à une pièce essentielle arrachée à un vieux mécanisme qui tourne encore, mais grogne à chaque mouvement.

Ses enfants vivaient loin : son fils, Paul, sétait installé à Paris ; sa fille Claire, à Lyon. Les petits-enfants, désormais adultes, construisaient leur vie. Ils appelaient pour les fêtes, envoyaient parfois une photo sur le téléphone. Madeleine souriait devant ces clichés, mais aussitôt retrouvait sa place favorite, face à la fenêtre, contemplant la rue silencieuse.

Les voisines, à loccasion, linvitaient à rejoindre leurs promenades. Mais lenvie ny était pas : sasseoir sur un banc à discuter de leurs douleurs ou de la pluie et du beau temps où est lintérêt ? Autrefois, elle et son époux déambulaient dans le Parc Monceau, se rendaient au cinéma le dimanche ou faisaient des visites aux amis. Désormais, il lui manquait à la fois la compagnie et la motivation.

Dans le réfrigérateur, le strict nécessaire. Pourquoi plus, pour soi seule ? À la télévision, des séries romantiques qui ne faisaient quaccroître la mélancolie.

« Madeleine, tu vas te rendre malade à vivre ainsi, » soupirait sa fidèle amie Yvonne, passant lui rendre visite chaque semaine. « Il est temps de sortir, de tinscrire dans un club, dessayer les après-midis dansants des seniors. Tu verrais, on samuse ! »

« Des bals ? Pour qui, Yvonne ? » répliquait Madeleine en haussant les épaules. « Je nai personne avec qui danser. Ni même à qui parler. »

Yvonne secouait la tête, tentait un sourire, puis repartait, laissant Madeleine à sa contemplation sans fin.

***

À la fin mai, sa petite-fille Aurélie débarqua comme une tempête à la campagne. Étudiante en deuxième année, pleine de vie et déclats de rire, les écouteurs vissés aux oreilles, elle apportait avec elle une joyeuse agitation.

Mamie ! sécria-t-elle en se jetant dans les bras de Madeleine. Je reste tout lété ! Jen ai assez de Paris, jai besoin de calme… et de tes tartes !

Madeleine revivait. Pâtés, pot-au-feu, quiches tout passait à la casserole pour réjouir la visiteuse. Aurélie racontait son université, ses amies, et ce mystérieux « Jules » qui lui plaisait mais faisait mine de ne rien voir.

Et toi, mamie, comment ça va ? demanda-t-elle enfin, un soir où elles prenaient le thé avec de la confiture maison.

Bah, la routine… Je técoute bavarder, je pense à laver les vitres demain.

Tu tennuies ?

Oui, ma chérie, terriblement.

Le regard dAurélie se fit perçant, puis une idée illumina son visage.

Et si on installait une application de rencontres pour toi ?

Madeleine en eut le souffle coupé par son thé.

Tu es folle ! Rencontrer qui, pourquoi ? Jai soixante-huit ans !

Justement ! Il y en a plein, de ton âge, qui cherchent à discuter, se promener, partager. Tu pourrais te faire de nouveaux amis. Ou au moins trouver une compagne de promenade.

Nimporte quoi, trancha Madeleine. Jai vécu cinquante ans auprès de ton grand-père ; je ne vais pas me mettre à draguer sur le téléphone ! Cest ridicule.

Mais non ! Personne nest obligé de le savoir, chuchota Aurélie en riant, c’est incognito… Allez, juste pour tester !

Madeleine protesta énergiquement. Pourtant, le soir venu, seule dans la maison, elle ouvrit le téléphone. Pure curiosité. Juste voir.

Elle trouva lapplication, la téléchargea, sinscrivit. Elle choisit une vieille photo, sur la côte Atlantique, recadrée pour ne pas y laisser apparaître son mari. Elle écrivit : « Madeleine, 68 ans. Je cherche de la compagnie pour marcher et discuter. »

Et elle oublia. Jusquau lendemain.

***

Le matin, un bip : nouveau message.

« Bonjour Madeleine, je mappelle Jeanne, jai 64 ans. Moi aussi je cherche une amie pour marcher dans les parcs, respirer lair frais. Je me sens bien seule. On pourrait se rencontrer ? »

Madeleine, stupéfaite. Jeanne. Une femme. Pas ce à quoi elle sattendait.

Aurélie ! appela-t-elle. Regarde, cest une dame qui mécrit !

Mais oui, mamie ! sexclama la petite-fille en prenant le téléphone. Cest super ! Elle veut se balader avec toi !

Et maintenant, que dois-je faire ?

Mais tu la rencontres, cest évident !

Trois jours plus tard, rendez-vous fut pris au Jardin des Plantes. Madeleine sétait changée mille fois : trois pulls, deux jupes, pour finir par enfiler sa tenue de tous les jours.

Jeanne, petite et vive, lattendait déjà, un sourire lumineux au visage.

Madeleine, quelle joie ! Être seule à la maison, cest la mort à petits feux. Mais avec toi, je sens que tout va changer. Tu as été mariée ? Moi aussi veuve. Enfants ? Un en Allemagne. On se croise rarement. On se serre les coudes ?

Elles marchèrent une bonne partie de laprès-midi : papotages, bancs, un tour du lac, souvenirs partagés de travaux daiguille, de films anciens, de conjoints disparus, de journées interminables.

On recommence samedi ? proposa Jeanne.

Volontiers, répondit Madeleine, surprise de sourire sans peine.

***

Un mois plus tard, elles se voyaient presque chaque jour. Allées du parc, berges de la Seine, après-midi thé-discussion en cuisine. Jeanne débordait didées.

Si on invitait dautres dames de lapplication ? lança-t-elle un jour. Toutes ces femmes isolées ! On pourrait former un groupe.

Un groupe ? sétonna Madeleine.

Oui, club « Élan et Bonne Humeur » ! On marcherait, on boirait le thé, on discuterait littérature. Jaimerais essayer la marche nordique, mais seule cest triste. Ensemble, cest bien mieux !

Madeleine hésitait, elle nétait pas sûre dêtre faite pour cela. Mais Jeanne insista. En une semaine, elles dénichèrent deux autres femmes, Monique et Paulette, puis rapidement trois de plus.

Ainsi naquit le club « Élan et Bonne Humeur ». Un nom soufflé par Monique, ancienne professeure passionnée dorganisation.

Marche nordique lundi, mercredi et vendredi, décréta Monique. Mardi, salon de thé et lectures partagées. Jeudi, cinéma ou musée. Le week-end, repos ou impro, si le cœur y est !

D’abord simplement participante, Madeleine se retrouva bientôt à animer le groupe sur la messagerie, accueillir les nouvelles, gérer lagenda. À lunanimité encore une idée de Monique elle fut nommée « doyenne-animatrice ».

Madeleine, tu as un vrai don dorganisatrice ! félicitait Jeanne. Sans toi, rien de tout cela naurait existé.

Madeleine répliquait quelle ny était pour rien, mais un doux frisson lui montait au cœur.

***

Lhistoire du club attira vite lattention du journal local. Un jeune journaliste, carnet en main, prit des notes, posa mille questions, appuya sur le déclencheur de son appareil. Une semaine plus tard, l’article paraissait : « Seniors actives : comment un groupe damies change la vie de leur quartier ».

Madeleine nen revenait pas : la voilà, souriante, bâtons de marche à la main, au centre de la photo et sa joie semblait rajeunie.

Bientôt la télévision locale les contacta.

Madame Dubois, serait-il possible de réaliser un reportage sur votre club ?

Elle aurait voulu refuser. Mais Jeanne et Monique sacharnèrent :

Madeleine, cest pour la bonne cause ! Dautres personnes seules pourraient nous rejoindre. Ce serait dommage de refuser. Tu veux bien ?

Madeleine céda, non sans appréhension.

Le tournage dura trois heures. La jeune journaliste, Léa, était charmante et délicate. Elle demanda comment tout avait commencé, pourquoi se retrouver, ce quapportait le groupe.

Vous savez, dit Madeleine devant la caméra, quand on perd lêtre aimé, la vie semble sarrêter. On se croit inutile, surtout avec les enfants si loin… Mais en réalité, il faut saccrocher. On se rend utile dabord à soi-même. Et puis voilà, nous nous sommes trouvées. À présent, chaque matin, nous avons une raison de nous lever. Pour marcher, pour échanger, pour vivre.

Le sujet passa aux infos du soir. Tout le quartier, danciennes collègues aux voisines, lappelait pour la féliciter. Vingt femmes rejoignirent le club la même semaine.

***

Madeleine allait avoir soixante-dix ans. Un anniversaire quelle aurait préféré ignorer : à quoi bon fêter un tel âge ? Mais le club avait dautres idées.

On va torganiser une vraie fête ! déclara Jeanne, enthousiaste. Dans un petit restaurant, avec musique et danse. Tu es la star, Madeleine, alors profites-en !

Madeleine faisait mine de rechigner, mais le cœur y était. Elle sacheta une nouvelle robe bleue, fleurie, comme dans sa jeunesse. Même des souliers à talon modeste.

Peu avant la fête, son fils appela de Paris :

Maman, on viendra tous pour ton anniversaire. Lise, les enfants et moi.

Vraiment ? Mais vous travaillez, il y a le lycée…

On sarrangera. On veut être avec toi. Il y a trop longtemps.

La veille, prise dun étrange trac, Madeleine caressa mille fois la nappe, rangea tout, cuisinait sans relâche. Lorsque, au matin, son fils et sa famille franchirent la porte, elle se rendit compte quelle ne les avait pas tant vus ces trois dernières années. Les petits-enfants, presque adultes, semblaient différents. Laîné avait dix-huit ans, la benjamine quinze : la vie passait si vite.

Mamie ! lança la cadette en se jetant dans ses bras. Tu es métamorphosée ! Presque rajeunie.

Madeleine éclata de rire.

Cest notre secret. Ici, le club « Élan et Bonne Humeur » interdit de vieillir !

Lanniversaire fut célébré dans la joie : les membres du club, pimpantes, les bras chargés de fleurs et de surprises ; voisins, anciennes connaissances. Jeanne anima la soirée, Monique lut un poème écrit pour l’occasion, Paulette poussa la chansonnette.

Son fils lobservait, incrédule : trois ans plus tôt, la Madeleine quil avait laissée était grise, voûtée, le regard éteint. Aujourdhui…

Maman, tu es vraiment toi ? murmura-t-il, quand ils se retrouvèrent seuls.

Oui, mon fils. Simplement, avant, jétais seule. Maintenant, jai des amies, un projet, la volonté de me lever chaque matin. Tu comprends ?

Je comprends, dit-il avec émotion. Pardonne-moi dêtre si peu venu ces dernières années…

Ce nest rien, répondit-elle dun geste. La vie est ainsi. Vous avez la vôtre, moi aussi jai la mienne. Et tu sais quoi ? Elle a de la saveur.

Aurélie appela par visioconférence, radieuse :

Joyeux anniversaire, mamie ! Vois comme tu as changé. Tu te rappelles quand je t’ai proposé lapplication ? Tu disais que cétait idiot…

Des bêtises, concéda Madeleine. Juste de jolies bêtises. Mais parfois, les bêtises changent la vie.

***

Épilogue

Un an plus tard, le club « Élan et Bonne Humeur » était célébré dans toute la ville. Les médias en parlaient, des clubs jumeaux naissaient : tricot, peinture, même un atelier théâtre.

Madeleine nétait plus seulement membre, mais coordinatrice. Elle gérait une petite équipe, planifiait lannée, recevait de nouvelles adhérentes.

Son fils venait plus souvent, les échanges avec les petits-enfants étaient devenus réguliers sur la messagerie. Aurélie, après son diplôme, était revenue comme stagiaire au journal local, décidée à raconter le quotidien de retraitées aussi dynamiques que sa grand-mère.

Tu es mon modèle, mamie, confiait-elle.

Et Madeleine souriait, regardant dehors. Et cette fois, derrière la fenêtre, il ny avait plus de trace dautomne. Juste un beau printemps.

La vie continuait, et elle était belle.

Madeleine, parfois, ouvrait encore lapplication. Curieuse, elle lisait les nouveaux profils. Mais chercher quelquun ? Non. Elle sétait trouvée elle-même. Et le reste avait suivi.

Mes chères amies, disait-elle à celles qui hésitaient à pousser la porte du club, nayez pas peur. La vie est longue, souvent plus quon ne le croit. On peut toujours recommencer. Même quand on pense quil est trop tard.

Et elles la croyaient. Elles voyaient en Madeleine une femme épanouie, rayonnante, devenue à soixante-dix ans la plus célèbre du quartier. Elle avait prouvé que lâge nétait quun chiffre et que le véritable âge, cétait tout simplement létat dâme.

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