L’état d’âme

État dâme

Françoise Dubois était assise à la table de sa cuisine, les yeux perdus à travers la fenêtre. Dehors, la douceur du printemps commençait à faire fondre les derniers restes de neige, mais pour elle, tout demeurait couleur dautomne. Trois ans sétaient écoulés depuis la disparition de son mari, et la douleur navait pas faibli. Elle croyait sêtre habituée, sêtre résignée, mais la solitude ne la quittait plus, creusant en son sein un vide comme si lon avait enlevé la pièce maîtresse dun mécanisme qui, désormais, ne tournait que dans le grincement.

Ses enfants vivaient loin. Son fils, à Lyon, sa fille, à Lille. Les petits-enfants, eux, avaient grandi, occupés par leur propre vie. Les appels se faisaient pour les grandes fêtes, parfois elle recevait une photo sur WhatsApp. Françoise les contemplait, les sourcils plissés par un sourire quelle perdait aussitôt, avant de revenir sadosser à la fenêtre, le regard fixé sur la rue silencieuse.

Les voisines la sollicitaient pour de petites sorties, mais de quoi parler ? Sasseoir sur un banc pour comparer ses maux, conter les visites chez le médecin ? Sans intérêt. Avant, avec son René, ils allaient marcher au parc, ou bien sortaient au cinéma le week-end. Aujourdhui, elle navait ni complice, ni raison de sortir.

Dans le frigo, presque rien. À quoi bon cuisiner pour une seule personne ? À la télévision, des feuilletons sentimentaux qui narrangeaient rien à la mélancolie.

Françoise, tu vas te perdre comme ça, soupirait son amie Monique, venue lui rendre visite chaque semaine. Il est temps de touvrir un peu au monde. Pourquoi ne tinscrirais-tu pas à une activité au centre social ? Ou essayer les cours de danse pour seniors ? Je suis sûre que ce serait amusant !

Quelle idée, Monique, rétorquait Françoise, agacée. Danser ? Et avec qui, voyons ?

Monique levait les yeux au ciel, puis repartait. Françoise, elle, reprenait place près de sa fenêtre.

***

Fin mai, sa petite-fille Camille débarqua. Deuxième année de fac, débordante dénergie, ses écouteurs soudés au cou, elle envahit la quiétude de lappartement comme une bourrasque :

Mamie, je suis là pour tout lété ! Jen ai marre de Lyon, jai besoin de calme et surtout de tes quiches !

Du jour au lendemain, Françoise se sentit revivre. Quiches, pot-au-feu, gratins tout y passait. Camille mangeait avec appétit, lui racontait la fac, les copines et un certain Hugo, qui, apparemment, « ne capte rien au langage des signes amoureux ».

Et toi, mamie, comment ça va ? demanda-t-elle un soir, alors quelles buvaient le thé avec de la confiture de prunes faite maison.

Eh bien, pas grand-chose à raconter, répondit Françoise en soupirant. Jécoute tes histoires Demain, jenvisage de laver les carreaux.

Tu tennuies ?

Je mennuie, Camille. Beaucoup.

Sa petite-fille la scruta, puis son visage sillumina dune idée soudaine :

Mamie, et si on téléchargeait une appli de rencontres pour toi ?

Françoise faillit sétouffer avec son thé.

Mais tu nes pas bien, fillette ! Quelles rencontres ? Jai soixante-huit ans !

Et alors ? insista Camille, imperturbable. Il y en a tout plein de ton âge qui cherchent à discuter, à trouver une compagnie pour marcher ou bavarder.

Non mais, ce sont des sottises, trancha la grand-mère. Jai passé toute ma vie avec René, tu voudrais que je me mette à draguer sur le téléphone ? Quelle honte.

Mais personne ne saura ! gémit Camille en riant. Cest notre petit secret. On essaie, rien que pour rire, allez !

Françoise râla et fit des gestes pour chasser cette idée. Mais le soir, après le départ de Camille, elle fouilla par curiosité dans son téléphone juste pour voir. Aussitôt dit, aussitôt fait : elle retrouva lapplication, la téléchargea, créa un compte. Elle mit une photo delle à la mer coupée pour que René ny apparaisse pas et écrivit : « Françoise, 68 ans. Recherche une personne pour discuter et marcher. »

Puis elle oublia toute cette histoire, jusquau lendemain matin.

***

Au matin, son téléphone vibra : une notification sur lapplication.

« Bonjour, Françoise. Je mappelle Jacqueline, jai 64 ans. Je cherche aussi une amie de promenade. Jadore marcher au parc, respirer lair frais. La solitude pèse Voudriez-vous quon se rencontre ? »

Françoise lut deux fois. Jacqueline. Une femme. Contrariée et un peu étonnée, elle appela sa petite-fille :

Camille ! Viens voir ! Une dame vient de mécrire, tu te rends compte ?

Montre ! sécria Camille, accourant. Mais cest génial, mamie, ça veut dire quelle est comme toi, elle a envie de sortir !

Mais quest-ce que je fais, moi ? bredouilla Françoise.

Ben tu acceptes, pardi !

Trois jours plus tard, elles se retrouvèrent au parc. Françoise se changea trois fois, hésita sur deux jupes, puis enfila sa tenue habituelle. Elle avait le cœur battant, comme une collégienne.

Jacqueline était une petite femme vive au regard pétillant, dotée dune voix sonore et franche. Sans chichis, elle commença :

Françoise, je suis ravie ! Rester seule, cest la mort à petit feu. On a sûrement beaucoup en commun. Tu étais mariée ? Moi aussi, veuve. Des enfants ? Un fils en Belgique, quon ne voit quà Noël. On devient amies ?

Elles arpentèrent le parc, causèrent trois heures durant, sassirent, repartirent encore. Jacqueline brodait, aimait les vieux films, regrettait son mari, et ignorait aussi comment meubler ses journées.

On recommence samedi prochain ? proposa Jacqueline.

Avec joie, répondit Françoise, le sourire sincère aux lèvres pour la première fois depuis des années.

***

Un mois plus tard, elles se retrouvaient presque tous les jours. Balades, promenades le long de la Saône, parfois un thé à la cuisine et des bavardages qui nen finissaient pas. Jacqueline jaillissait didées.

Tu sais, devrait élargir le groupe, non ? Il y en a tellement comme nous sur cette appli seules, à tourner en rond. On pourrait fonder un club !

Un club ? fit Françoise, surprise.

Oui ! On se retrouve toutes, partages, sorties, ciné, cafés littéraires Je voudrais essayer la marche nordique, mais seule cest triste.

Au début, Françoise hésita. Mais Jacqueline insista. En une semaine, elles dénichèrent deux autres femmes, Mireille et Raymonde. Puis trois autres se joignirent.

Le club prit le nom de « Les Passerelles ». Le nom fut suggéré par Mireille, ancienne institutrice et organisatrice-née.

Marche nordique les lundis, mercredis et vendredis ! commandait-elle. Mardi : goûter-lecture. Jeudi : sortie cinéma ou expo. Week-end, cest libre mais si lenvie nous prend !

Dabord, Françoise nétait quune participante discrète. Puis soudain, la voilà qui gérait le groupe WhatsApp, notait les nouvelles venues, et, à linstigation de Mireille, fut intronisée « responsable ».

Françoise, tu as un vrai don pour fédérer ! senthousiasmait Jacqueline. Sans toi, rien de tout ça nexisterait.

Françoise protestait, mais au fond delle-même, une douce chaleur sinstallait.

***

Le club fit parler de lui dans le journal local. Un jeune journaliste, curieux, prit des photos, posa mille questions. La semaine suivante, parut un papier intitulé : « Lâge dor actif : des retraitées créent du lien et changent leur vie ».

Françoise contemplait sa photo : elle, au centre du petit groupe, bâtons de marche à la main, le sourire large, pétillant.

Puis, un appel de France 3 Région.

Madame Dubois, nous voudrions tourner un reportage sur votre groupe. Acceptez-vous ?

Françoise sy opposa, terrifiée. Mais Jacqueline et Mireille la poussèrent :

Cest pour la bonne cause. Plus de personnes seules viendront peut-être rejoindre. Et puis, tu veux aider les autres, non ?

Impossible de refuser.

Le tournage dura trois heures. La journaliste, une jeune femme nommée Lucie, était douce et bienveillante. Elle questionna sur lorigine du projet, sur les motivations, sur ce que le groupe leur avait apporté.

Vous comprenez, dit Françoise face à la caméra, quand on perd la personne aimée, on croit que la vie est finie. On ne sert plus à rien. Surtout avec les enfants loin Mais en réalité, on se doit à soi-même. Grâce à ce groupe, on se lève chaque matin avec une raison de sortir, de rencontrer, dexister.

Le reportage passa le soir même. Ce fut un défilé dappels : voisins, anciennes collègues En une semaine, vingt nouvelles membres rejoignirent « Les Passerelles ».

***

Françoise allait avoir soixante-dix ans. Un anniversaire symbolique. Elle ne voulait pas en entendre parler : à quoi bon fêter quand on a cet âge ? Mais le club en avait décidé autrement.

On va te préparer une fête, Françoise ! annonça Jacqueline. Un dîner dansant, musique, ambiance tu es notre lumière, alors habille-toi en conséquence !

Françoise protesta, mais elle acheta finalement une robe neuve bleue, à petites fleurs, comme dans sa jeunesse et des escarpins confortables.

Par surprise, son fils lappela :

Maman, on vient te voir pour ton anniversaire, Léa et les enfants aussi.

Vous venez ? sétrangla-t-elle. Mais avec votre travail, lécole

On sarrange ! On veut célébrer avec toi, ça fait trop longtemps.

La veille, Françoise dormit mal, rangea lappartement, cuisinait nerveusement. À larrivée de son fils avec sa famille, elle réalisa quelle ne les avait pas vus depuis presque trois ans. Les petits-enfants, dix-huit et quinze ans, avaient changé, grandi.

Mamie ! sexclama sa petite-fille. Tu as rajeuni, on dirait !

Françoise éclata de rire :

Tu crois ça ? Cest quon na pas le temps de vieillir ici, le club « active la jeunesse » !

Lanniversaire se déroula dans un restaurant. Presque toutes les membres étaient là, parées de leurs plus belles tenues, les bras chargés de fleurs et cadeaux. Jacqueline animait la soirée, Mireille récitait ses poèmes, Raymonde chantait en saccompagnant à la guitare.

Son fils lobservait, incrédule. Trois ans plus tôt, elle était terne, voûtée, le regard éteint. Là, devant lui

Tu es bien toi, maman ? demanda-t-il lorsquils furent seuls.

Oui, mon grand, sourit-elle. Avant, jétais solitaire. Maintenant, jai des amies, une mission, une raison douvrir les volets chaque matin. Tu comprends ?

Oui, répondit-il, ému. Pardon dêtre venus si rarement.

Ne ten fais pas, vous avez votre vie, moi la mienne. Et tu sais, cest ça, le secret : la mienne existe à nouveau.

Camille appela en vidéo :

Bon anniversaire, mamie ! Tu te souviens quand je tai proposé lapplication ? Tu trouvais ça absurde

Des absurdités essentielles, reconnut Françoise. Parfois, il en faut peu pour bousculer toute une vie.

***

Épilogue

Un an plus tard, « Les Passerelles » étaient renommées dans toute la ville. On leur demandait dintervenir dans des émissions, les journaux parlaient delles. Le collectif ouvrit de nouveaux groupes : tricot, dessin, même un atelier théâtre.

Françoise nétait plus simple membre : elle coordonnait tout, entourée dautres bénévoles, des agendas et projets à foison.

Le fils venait désormais plus fréquemment, les petits-enfants écrivaient souvent, cherchant conseil, envoyant des photos. Camille, après sa licence, choisit un stage à la rédaction locale : elle voulait donner la parole à dautres seniors actifs, inspirée par sa grand-mère.

Mamie, tu mas montré la voie, disait-elle.

Françoise souriait, regardant par sa fenêtre. Mais maintenant, cétait le printemps quelle voyait éclore dehors.

La vie continue. Elle est belle.

Françoise conserve encore lapplication sur son portable. Elle y jette un coup dœil de temps à autre, observe les nouveaux profils, mais nenvoie plus de message. Pourquoi ? Elle a trouvé lessentiel : elle-même. Le reste suivra.

Mesdames, dit-elle aux nouvelles qui arrivent, encore timides, il ne faut jamais avoir peur. La vie est longue, beaucoup plus longue quon ne croit. On peut toujours recommencer, à tout âge. Même quand on croit que tout est terminé.

Et elles la croient. Car elles voient, devant elles, une femme vivante, rayonnante, heureuse, devenue la coqueluche du quartier à soixante-dix ans. Elle a prouvé : lâge nest quun chiffre. La vie, cest un état dâme.

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