Les Tulipes

Les Tulipes

Mon Dieu, quelle splendeur ! Madame Dupont, vous êtes vraiment une magicienne !

Les tulipes bariolées réjouissaient les yeux. Camille savait très bien combien ce petit coin de paradis avait coûté à Madame Dupont. Cela faisait plusieurs années que sa voisine séchinait à transformer la morne grisaille de la cour en véritable jardin fleuri. Même laire de jeux sur laquelle Camille emmenait aujourdhui sa fille, Léonie, cétait encore à Madame Dupont quon la devait. Elle avait décidément lart de créer de la beauté là où il ny avait rien. Impossible de reconnaître la cour dautrefois ! Propre, spacieuse, pimpante. Quant aux fleurs cétait une autre histoire. Madame Dupont les avait toutes plantées elle-même. Depuis quinze ans quelle habitait là, depuis que ses parents avaient emménagé dans limmeuble, Camille navait jamais vu quiconque planter une fleur dans la cour. À part Madame Dupont. Et encore, seulement depuis quelque temps. Cest depuis que son mari est parti quelle sy est vraiment mise.

Pas facile, la solitude à cet âge. Son fils est loin, et personne dautre sur qui compter. Pas question de déménager, Madame Dupont était catégorique. Trop attachée à cette ville, à ses souvenirs denfance, à tout ce quelle y a aimé. Son fils, lui, a sa propre famille. Et avec la belle-fille, c’est pas la lune de miel, on va dire. Elle, elle a déjà sa mère à côté, alors laide ne manque pas. Tandis que Madame Dupont… Elle reste un peu lintruse. Charmante, certes, mais lintruse quand même.

Elle ne se plaignait jamais vraiment à Camille, mais Camille voyait bien son vague à lâme La solitude, ça la connaît. Quand elle sest séparée de son premier mari, Camille avait bien failli grimper aux rideaux de désespoir. Avec un peu de recul, elle aurait pu sauver son couple Il aurait suffi de fermer les yeux sur une « légère incartade ». Mais comment pardonner quand lautre femme, cétait Sophie, sa copine de banc pendant huit ans, avec qui elle avait partagé autant de secrets que de paquets de chips ?

Elle avait regardé Sophie droit dans les yeux, récupéré les clés de lappartement et sétait lancée à corps perdu dans la « souffrance ». Une semaine à pleurer à chaudes larmes, même un congé sans solde pour mieux sy consacrer.

Mais le sommet du désespoir, elle na même pas eu le temps dy arriver. Assise, boudeuse, un pot de glace dans les bras, la mine enflée par les sanglots, elle allait entamer une nouvelle crise quand soudain la porte a vibré sous les coups furieux. Camille, sans réfléchir, a enfilé un jean pour aller ouvrir. Après tout, avec une telle urgence, cest rarement de bonnes nouvelles.

Madame Dupont, elle lavait toujours connue posée, solaire, arpentant la cour un sourire aux lèvres, sarrêtant auprès de chaque bébé.

Comment va le petit Paul ? Et Charlotte, elle dort bien ? Il est repu, Simon, au moins ?

Médecin. Pédiatre. Pas seulement sur le papier, mais dans lâme. Toujours prête à jeter un œil, à écouter, à aider. Mais cette fois, devant Camille, ce nétait plus vraiment elle. Ou alors, elle semblait sêtre détachée delle-même.

Échevelée, incroyablement bouleversée, elle sest plantée devant Camille, et tout de suite, dun ton sévère :

Quest-ce qui tarrive, Camille ? On dirait que tu as pleuré toutes les larmes de ton corps ! Tu as mal quelque part ?

Et là, Camille a soudain pris conscience de létat de Madame Dupont. Elle a compris que, malgré sa peine à elle, celle de sa voisine devait être bien pire. On peut perdre son mari et savoir quil est quelque part, vivant et heureux. Ça fait mal, mais ça passe. Ce qui est insupportable, cest de le perdre pour toujours, sans rien pouvoir changer.

Monsieur Dupont na pas attendu le SAMU. Il a voulu soigner la crise habituelle à coups de comprimés, et puis, trop tard Quand elle la trouvé, elle rentrait du marché, les bras chargés de fromages et de légumes. Il avait essayé de descendre lescalier pour l’accueillir, mais nen avait pas eu la force.

Camille, ce jour-là, na eu que le réflexe dattraper son portable, une veste, et de filer derrière Madame Dupont.

Elle nest rentrée que le soir, a jeté la glace fondue, remis un peu dordre dans lappartement et, longtemps, a fait tourner sa cuillère dans une tasse de thé froid en réfléchissant.

Le lendemain, elle rassemblait les papiers du divorce. Elle avait compris quil ne fallait pas remettre sa vie à plus tard. Souffrir, oui, mais tourner en rond navance à rien. Faut aller de lavant ou rester coincée, et ça, ça napporte que du gris dans la vie. Or on nen a quune, de vie ! Et chaque minute compte. Autant balayer ce qui pèse et avancer.

Elle y est arrivée, petit à petit. Nouveau boulot, nouvel amour. Tout na pas été rose. Mais aujourdhui, elle a Julien et Léonie, et la vie a repris des couleurs.

Mais pour Madame Dupont, rien navait vraiment reverdi. Oui, elle avait surmonté la perte de son mari, tant bien que mal. On shabitue à tout, dit-on. À grand-peine, mais on shabitue. Pourtant, Camille voyait bien que de la voisine rieuse dautrefois, il ne restait plus quune ombre un peu pâle. Un sourire de façade, quelques questions pour les enfants mais plus cette chaleur que Camille lui connaissait. Comme gelée à lintérieur.

Le temps passait. Camille savait que Madame Dupont était à la retraite et quelle passait presque tout son temps dans son vieux jardin. Et puis, il avait fallu vendre ce dernier, le fils ayant besoin dun apport pour acheter un appartement. Seul enfant difficile de dire non.

Cest justement après la vente du jardin que Camille sest dit quil fallait remuer les choses. Impossible de laisser tomber celle qui avait toujours été là, prête à guetter la fièvre de vos enfants, à soigner un bobo à minuit. Impossible de détourner le regard alors quelle, elle se fanait sous vos yeux

Camille savait bien que la majorité des voisins se fichait éperdument de ce quil se passait derrière les portes fermées. Il y avait déjà assez à faire avec ses propres problèmes. Mais ses parents, à elle, lui avaient appris le contraire.

Ne reste pas indifférente, Camille ! Aide comme tu peux, cest comme ça quon vit ensemble. Un jour, tu pourrais avoir besoin de ce petit geste, ne loublie pas.

Camille les écoutait toujours religieusement. La famille, pour elle, cétait le top du top, lidéal de solidarité, comme dans la fable du navet géant. Même maintenant que ses parents sétaient rapprochés de sa sœur cadette, qui habitait à Biarritz, elle leur parlait tous les jours au téléphone. Pas de simples coups de fil formels, non, elle savait quelle comptait pour eux. Cest précieux Savoir quon est aimé.

Mais les mots ne suffisaient pas à Madame Dupont. Elle écoutait Camille, hochait la tête, mais la vie séchappait delle un peu plus chaque jour. Elle était devenue maigre, pâle et rare dans la cour.

Visiblement, vivre lui coûtait chaque jour un peu plus, en labsence davenir qui brille. Son fils ne reviendra pas, il a sa vie, dans une autre ville, selon dautres codes. Tant mieux pour lui, tant pis pour le cœur dune mère.

Il lui restait seulement les enfants du voisinage à surveiller, de brèves rencontres avec quelques amies chacune affairée à sa famille, à ses petits-enfants.

Le reste ? La solitude. Tirer la prise du poste le soir et sentir langoisse du silence. Parfois, on en viendrait à hurler à la lune.

Camille a compris que ses conversations namélioraient rien. Pire, à chaque discussion, Madame Dupont disparaissait ensuite pour plusieurs jours. Ni dans la cour, ni chez elle, ni nulle part.

Alors elle sest creusé la tête. Si les mots naident pas, il fallait agir. Quelque chose qui détournerait la voisine de ses idées sombres, qui lui donnerait un but.

La solution a surgi par hasard. Un jour, son mari Julien est rentré avec une énorme brassée de tulipes, à la veille de la naissance de Léonie. Ça a fait tilt dans la tête de Camille : « Eurêka ! » Julien a cru quelle perdait déjà la boule avec sa grossesse, mais elle la rassuré, puis le lendemain, elle frappait chez Madame Dupont, avec un carton bourré de bulbes de tulipes achetés au marché, poussant la boîte du pied. Julien, voyant que le plan avançait, a filé, docile.

Pour la suite, je gère !

Lidée a marché du tonnerre.

Camille jouait si bien la comédie quelle finissait à sy croire elle-même : elle navait pas pu résister aux supplications dune « mamie-fleuriste » sur le marché, et la voilà maintenant coincée avec tous ces bulbes sur les bras Comment faire ? Et puis, se rappelant que chez Madame Dupont, les tulipes du jardin étaient toujours sublimes et quelle en rapportait souvent des bouquets à sa propre mère : « Madame Dupont, aidez-moi ! La cour fait peine à voir Mais moi, je ny connais rien, et avec mon gros bidon, impossible ! »

Madame Dupont tria les bulbes dans la caisse, menaça Camille du doigt, et, pour la première fois depuis longtemps, esquissa un sourire.

Je vais men occuper. Mais Camille, les tulipes, cest bien beau, mais ça ne dure pas longtemps. Pour que le jardin soit joli plus de deux semaines au printemps, il faudrait songer à dautres plantes aussi !

Cest ainsi que commença la grande opération « Sauvons la cour du béton ! ».

Au début, personne ne sautait au plafond à lidée de mettre la main à la terre, mais pour acheter des plants, des graines ou des bulbes, tout le monde trouvait son portefeuille. Camille soccupait au départ des commandes, puis, après la naissance de Léonie, Madame Dupont a tout pris en main.

Les plates-bandes et les fleurs ne lui suffisaient plus. Elle a profité de ses anciennes relations et, bientôt, une aire de jeux et des bancs tout neufs apparaissaient dans la cour.

La cour a pris vie.

Les hommes du quartier, gratouillant leurs têtes, ont dabord fait mine de sen moquer, mais au printemps suivant, lors du nettoyage collectif, ils avaient bricolé une clôture toute blanche autour des massifs, et Madame Dupont avait failli pleurer en admirant le résultat.

Maintenant, elle passait tout son temps libre à jardiner. Elle plantait, arrosait, repeignait, redonnait de la vie autour delle. Camille, promenant la poussette de Léonie, savourait la vue et remerciait son mari pour ses fameuses tulipes.

Puis Léonie sest mise à marcher. Camille lamenait admirer les premières tulipes printanières chez Madame Dupont.

Elles sont enfin sorties ! Victoire !

Camille, émerveillée devant la plate-bande, en lâcha la main de sa fille. Létourdie en profita pour sélancer.

Léonie ! cria Camille, fonçant pour la rattraper avant quelle atteigne le trottoir.

Madame Dupont se redressa, posant son pinceau au pied du massif, et éclata de rire :

Attrape-la, Camille ! Voilà ton sport de la journée, toi qui râles de manquer de temps pour aller à la gym !

Vous nimaginez même pas ! sessouffla Camille, rattrapant Léonie qui piaillait de rire sous une pluie de bisous. Où trouve-t-on de pareilles tornades ?

Déjà, tu as remarqué quelle court sur la pointe des pieds ? sinquiéta soudain Madame Dupont.

Oui, même à la maison quand elle court pieds nus. Cest grave, docteur ?

Montre-la à un neurologue, par précaution. Tu veux un nom ?

Si vous avez quelquun à me recommander

Je vais voir. Passe ce soir, je te donnerai des contacts si mes vieux copains ne sont pas tous partis cultiver leurs radis à la campagne. Sinon, on passera par la « radio locale ».

La radio locale ?

Oui, tu sais, le bouche-à-oreille ! Jappelle mes anciens élèves, que je trouve quelquun de sérieux.

Merci beaucoup !

De rien. Et sinon, le moral ?

Ça va bien ! Julien bosse beaucoup. Je le vois à peine, il part tôt, rentre tard

Cest bon signe ! Un homme travailleur vaut toujours mieux quun qui sencroûte devant la télé, non ?

Ça, cest sûr.

Beaucoup de jeunes femmes se plaignent de ça surtout avec le premier enfant. On veut quon nous câline, quon nous chouchoute, et on finit par en vouloir aux maris. Mais tu veux savoir un truc, Camille ? Jamais ces disputes nont rendu quelquun plus heureux. Les hommes nentendent pas ce quon veut leur dire en criant. On leur parle de fatigue, de solitude, ils entendent des reproches sur eux-mêmes Ça ne mène à rien.

Je fais pareil, parfois Même si Julien est un mari modèle, je pète un câble. Et je me déteste après. Je sais pas comment faire.

Cest tout simple. Dis ce que tu ressens, mais sans crier, sans accuser ! Fais-lui un bon dîner, un thé, puis glisse-lui ce que tu as sur le cœur, mais sans attaquer.

Plus facile à dire quà faire, non ?

Cest de la ruse féminine, Camille ! Ne laccuse pas dêtre un mauvais père, dis-lui juste quil te manque, que la petite guette son retour, que tu te réjouis des week-ends à trois. Il sera touché, pas vexé ! Cest comme ça que jai été heureuse toute ma vie avec mon Henri. En presque cinquante ans, on ne sest disputés sérieusement quune fois.

Pour quoi donc ?

Tu ne vas pas y croire ! Pour un chien ! Mon fils tenait absolument à avoir un chiot, moi jétais contre, je savais que lanimal, au final, ce serait pour moi. Avec mon boulot, la maison, lenfant Et Henri à droit à ses multiples déplacements Qui allait sortir le chien ?

Et vous lavez pris ?

Impossible dy échapper.

Comment avez-vous fait ?

Incroyablement, cétait génial ! Jai perdu presque dix kilos le chien voulait marcher au moins deux heures par jour pour ne pas retourner lappartement. Et mon fils ? Il venait dentrer à lécole, trop jeune pour sortir seul. Alors les promenades, cétait pour bibi. Au final, notre chien était malin : elle venait me réveiller moi et laissait Henri tranquille. Futée, hein ?

Camille riait.

Et comment ! Toute sa maman ! répondit Madame Dupont, éloignant le pot de peinture de Léonie. Ta maman ten voudrait si tu ten mettais partout !

Après ces échanges de bons procédés, Camille emmena sa fille à laire de jeux. Balançoire, bac à sable, ricochets Routine.

Sur le chemin du retour, à deux pas de la porte dentrée, Camille en eut le souffle coupé. Une vision surréaliste. Madame Dupont était rentrée finir sa peinture, mais dans la plate-bande, un tout petit garçon à peine plus grand que Léonie saffairait déjà.

La majorité des tulipes était arrachée, piétinée sous les petits pieds.

Le regard de Camille fila au massif suivant : pareil, plus rien des anciennes merveilles.

La mère du petit vanda(l)ouillou était là, devant la barrière blanche, toute sourire, admirant les exploits de son rejeton.

Mais que se passe-t-il ? chuchota Camille, la voix rauque.

Bah quoi ? répondit la mère, lair candide, yeux bleu pastel.

Pourquoi laissez-vous votre fils piétiner les fleurs ?

Pourquoi pas ?

Mais on na pas le droit de faire ça !

Ah bon ? Et qui va empêcher mon fils de sépanouir ? Vous, peut-être ?

Vous appelez ça de lépanouissement ? sétouffait Camille.

Elle se retenait de crier. Léonie restait tout contre sa mère, serrant fort son doigt.

Évidemment, cest lexploration du monde ! Les fleurs poussent pour quon puisse les cueillir.

Pas celles-là, elles ont été plantées et soignées par quelquun !

Mon Dieu, quelle susceptibilité ! Allons, détendez-vous, tout ceci nest que des tulipes, dautres repousseront !

La patience de Camille se brisa. Elle fit un pas vers la mère, déjà presque hors delle.

Le hurlement de Léonie la ramena à la raison.

Quest-ce quelle fabrique ? Encore un peu, elle sapprêtait à en venir aux mains !

Veuillez quitter les lieux avec votre fils, sinon jappelle la police municipale ! lança-t-elle, la voix basse mais glaciale, portant sa fille contre elle et sortant son portable.

Eh bien, que de formalités ! Faites donc ! Quest-ce que ça peut bien me faire ?

La mère a extirpé son petit destructeur du parterre.

Vous voyez ce que vous provoquez ? Maintenant il va pleurer des heures !

Et alors ? lâcha sèchement Camille, assez fort pour que les voisines qui passaient la tête à la fenêtre comprennent. Dégagez de là !

Camille la suivit du regard, enragée, puis entendit soudain une voix derrière elle :

Comment ça, Camille ? Pourquoi ? Tout ça pour quoi ? Jai tant

Madame Dupont était sur le perron, arrosoir dune main, petits gâteaux pour Léonie de lautre.

Camille ouvrit la bouche pour expliquer, mais Madame Dupont fit un geste lasse, posa larrosoir, et séloigna lentement, comme écrasée sous un poids invisible, traînant jusquà la porte quelle ferma derrière elle.

Camille voulut la suivre, mais sa fille pleura à nouveau. Après lavoir consolée, elle monta frapper à la porte de Madame Dupont, sans réponse.

Quand Léonie eut mangé et dormi, Camille revint, toqua, insista, la porte restait close.

Elle finit par retrouver le numéro du fils de Madame Dupont.

Merci, je vais lappeler tout de suite.

Merci à vous !

Camille navait jamais autant guetté la sonnerie dun téléphone.

Maman va bien. Elle ne veut voir personne, cest tout. Elle ma dit quelle était très peinée, elle ma juste demandé de ne pas men faire. Expliquez-moi ?

Camille lui raconta et promit de garder un œil sur Madame Dupont.

Je sais que votre femme attend un bébé, ne vous en faites pas, on va régler ça.

« On » qui ? Je devrais peut-être venir ?

Laissez-moi tenter quelque chose. Si ça ne marche pas, je vous rappellerai.

Merci mille fois, Camille

Cest moi qui vous remercie.

Le soir, Léonie resta avec son papa. Camille, elle, arpenta les appartements, frappant chez chaque voisin pour expliquer son idée. Quasi personne na rechigné.

Le lendemain soir, la cour fut animée comme jamais. Les hommes sortaient de leurs voitures des cartons mystérieux, accueillis par des « Ah ! » dadmiration. Tous mirent la main à la pâte. Quant à Julien et Léonie, ils furent renvoyés à la maison bien avant la fin des travaux Camille, elle, mettait la dernière touche.

Elle pensait à Léonie, à son regard inquiet devant le garçon qui abîmait tout. Camille ne voulait pas que la peur senracine dans les yeux de sa fille. Si elle ne faisait rien, ce souvenir gâcherait à jamais le goût du beau.

Alors, boîte après boîte, elle hochait la tête à chaque nouveau volontaire qui arrivait. Un baiser rapide à Julien, un « Merci » murmuré, et la poussette de Léonie repartait.

Le samedi matin, Camille grimpa chez Madame Dupont.

Madame Dupont, ouvrez sil vous plaît ! Je sais que vous êtes là ! Cest important ! Je vous en prie !

Finalement, le verrou sauta. Camille faillit crier devant le regard abattu de sa voisine.

Que se passe-t-il, Camille ? Léonie est malade ? demanda-t-elle, la voix rauque, étrangère, comme de quelquun sorti dune longue maladie ou dun grand deuil.

Non, Dieu merci, elle va très bien. Mais jai besoin de vous ! Il faut que vous veniez en bas avec moi, tout de suite, sil vous plaît Je vous en prie !

À court de mots, Camille la regardait, désarmée.

Ça ne sera pas long ? souffla Madame Dupont, attrapant machinalement son trench beige.

Promis !

À peine la port dentrée ouverte, le soleil aveugla Madame Dupont qui dut fermer les yeux.

Attends, Camille, je ne vois rien du tout !

La réponse de Camille fut le silence. Madame Dupont papillonna des paupières et, soudain, se figea. Elle voulait inspirer, impossible. Ce quelle découvrit la fit fondre en larmes ; ce nétait pas le soleil, mais lémotion qui la rendait aveugle.

Des tulipes. Un océan de tulipes ! Les plates-bandes et deux nouveaux massifs transformaient la cour en tapis multicolore.

Mais cest impossible ! Doù sortent-elles ?

Venez, Madame Dupont, asseyez-vous là, souffla Camille en laidant à rejoindre un banc. Pardonnez-nous de navoir pas pu sauver vos belles fleurs. Tout sest passé si vite Et face à certaines personnes, inutile de tenter dexpliquer. Mais vous savez quoi ?

Quoi, Camille ?

On nest pas seules. Tout le monde, hier, a tenu à réparer un peu du tort qui vous a été fait. Regardez, tous vos anciens petits patients, ou leurs parents, sont là ! Même certains ont eu des enfants entre-temps, comme moi Et tous veulent que vous sachiez quil est hors de question de vous laisser souffrir seule ! On a déposé une réclamation, mais ça, vous vous en moquez sûrement. Ce qui importe, cest que, à partir daujourdhui, il y aura toujours plus de jolies choses à faire dans la cour. Et on ne vous laissera plus porter cela seule. Mais il faut que vous restiez avec nous ! Je suis incapable de faire pousser un cactus sans vous, vous le savez ! Mais vous, vous faites même fleurir le citronnier du salon ! Jen ai été témoin.

Oh, Camille Merci répondit Madame Dupont en sessuyant les yeux et se levant rapidement.

Où était passée la vieille dame flétrie de tout à lheure ?

Bon, alors, quest-ce que vous mavez planté là ? Voyons ça de plus près !

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