Les Tulipes

Les Tulipes

Mon Dieu, quelle merveille ! Madame Laurence, vous êtes une magicienne !

Le spectacle des tulipes multicolores ravissait lœil. Je savais très bien, moi, Guillaume, combien cette beauté avait coûté à Madame Laurence. Cela faisait plusieurs années que cette voisine sétait investie pour transformer notre morne cour grise en un jardin éclatant de fleurs. Même laire de jeux sur laquelle jemmenais maintenant ma fille Camille devait son existence à Madame Laurence. Elle savait vraiment créer de la beauté ! La cour nétait plus reconnaissable. Propre, spacieuse, et ces fleurs Cétait une fierté à part entière. Chacune delles avait été plantée par Madame Laurence elle-même. Depuis les quinze ans que jhabitais ici, depuis que mes parents avaient déménagé dans ce vieil immeuble à Lyon, je navais jamais vu quiconque planter des fleurs dans la cour. Non, il ny avait quelle. Et seulement depuis, justement, quelle était devenue veuve.

Ce nest pas facile de se retrouver seul à cet âge-là. Son fils est parti vivre à Bordeaux, et elle na personne dautre sur qui compter. Hors de question pour Madame Laurence de déménager. Elle est beaucoup trop attachée à cette ville où toute sa jeunesse avait fleuri, où tous ceux quelle avait aimés reposaient désormais. Son fils, lui, avait sa propre famille. Sa belle-fille ? Le courant nétait pas trop passé, paraît-il. Elle avait sa mère à proximité, donc de laide elle nen manquait pas. Et Madame Laurence ? Bah, une étrangère, même si elle savait rester cordiale.

Elle ne sest jamais vraiment plainte auprès de moi, mais je voyais bien comme elle avait le cœur lourd. Cest dur dêtre seul.

Et ça, je le sais, moi aussi. Après mon divorce, je nétais plus que lombre de moi-même, submergé par la peine. Jaurais pu sauver mon mariage Ça ne demandait pas grand-chose, juste fermer les yeux sur une amourette passagère. Sauf que lorsquil sagit dune amie de longue date, avec qui on avait partagé le lycée, cest tout simplement impossible.

Jai regardé Sophie bien en face, ai récupéré les clés de lappartement de mon ex, et je me suis lancé dans une solitude bien profonde, à coups de pots de glace et de longues journées passées à ressasser le passé. Jai même pris des jours de congé sans solde pour me consacrer pleinement à ma tristesse.

Mais finalement, je nai pas eu le temps daller au bout de mon chagrin. Une après-midi, alors que jétais vautré sur le canapé avec un pot de glace, bouffi de larmes et aigri comme un vieux chat, voilà que quelquun sest mis à frapper à ma porte non, à cogner carrément. Pas une seconde je nai pensé à ne pas ouvrir ; un tel vacarme ne signifie quune seule chose : un problème, grave !

Je me suis donc saisi dun jean, lai passé à la hâte et jai ouvert.

Ce jour-là, il était effrayant de voir Madame Laurence. Je la connaissais souriante, sûre delle, déambulant dans la cour en saluant chaque voisin, sarrêtant pour demander aux mères, avenante, pleine dattention :

Comment va le petit Maxime ? Et la petite Delphine, elle dort bien ? La petite Julie ne manque pas de lait ?

Pédiatre, oui, et pas juste de nom tout le quartier la savait dévouée, ses mains et son cœur toujours disponibles pour tous. Cétait ça, Madame Laurence.

Mais à ce moment-là, devant moi, ce nétait plus elle. Ou du moins, cest ce que jai cru dabord.

Défaite, échevelée dans son malheur, elle, mapercevant, sembla sortir un instant de sa douleur pour minterroger dun ton ferme :

Que tarrive-t-il, Guillaume ? Pourquoi toutes ces larmes ? Tu as mal quelque part ?

Et moi, jai été ramené brusquement au présent. Assez ! Javais mal, mais elle souffrait plus encore. Ce qui sétait abattu sur elle était bien pire quun divorce.

En effet. On peut perdre son époux, mais savoir quil est quelque part, vivant. Cest douloureux, mais ce nest pas comparable à la perte définitive, irréversible.

Le mari de Madame Laurence navait pas attendu les secours. Fidèle à lui-même, il avait voulu repousser la crise avec ses médicaments, mais, cette fois, cela navait pas fonctionné. Quand elle lavait trouvé sur le seuil, il était trop tard. Il avait voulu la rejoindre en bas, mais navait pu descendre les marches.

Ce jour-là, jai pris mon téléphone, enfilé une veste et jai suivi sa voisine dehors.

Je nai pas remis les pieds chez moi avant la fin de la journée. Jai vidé la glace fondue à la poubelle, rangé lappartement, puis, assis dans la cuisine devant ma tasse de thé désormais froide, je me suis mis à réfléchir.

Dès le lendemain, jai rassemblé mes papiers et déposé la demande de divorce. Jai compris quil ne fallait pas remettre sa vie à plus tard. Pleurer ou non, rien ne change. Soit on avance, soit on sembourbe. Et sembourber, ça napporte rien. La vie nest pas si longue, malgré tout ce quon dit. On ne jette aucun moment, on ne recommence pas les instants. À quoi bon gaspiller sa vie dans la rancœur ? Nest-il pas préférable de secouer la poussière de ses souliers et daller de lavant ?

Jai fini par men sortir, lentement certes, mais sûrement.

Nouveau boulot, nouvelle histoire rien na été simple. Mais désormais, jai Delphine et Camille, et la vie ressemble de nouveau à un feu dartifice.

Mais pour Madame Laurence, ce nétait pas aussi radieux. Elle sest remise, autant quon le peut, de la perte de son mari. On shabitue à tout, à force. Mais je voyais que de la voisine joviale quelle était, il ne restait quune pâle silhouette.

Elle souriait, elle posait toujours des questions sur nos enfants, mais je voyais bien que tout cela nétait plus que de lhabitude. Son sourire avait perdu tout son éclat, comme si on lavait figé.

Les années ont passé Je savais quelle avait pris sa retraite et sétait presque enfermée dans sa petite maison de campagne. Quelle a finalement dû vendre pour aider son fils à acheter un appartement. Comment refuser ? Son seul enfant

Cest justement après cette vente que jai su quil fallait agir. Impossible de laisser tomber cette femme qui, tant de fois, avait tout laissé pour soccuper de nous, courant tête nue à la moindre alerte, veillant sur mon enfant comme sur le sien. On ne tourne pas le dos à ceux à qui lon doit tant.

La plupart des voisins nen avaient cure. Ils avaient leurs propres tracas. Mes parents, eux, mavaient élevé autrement.

Ne reste pas à lécart, Guillaume ! Fais ce que tu peux. Ceux qui tendent la main aujourdhui, en recevront une demain. On ne règle pas tous les problèmes, mais on peut toujours soutenir par la parole. Parfois, cest tout ce quil faut.

Jai toujours été attentif aux conseils de mes parents. Pour moi, la famille, cétait ça : sépauler, comme dans les contes. Même après quils aient déménagé près de ma sœur à Nice, on sappelait chaque jour. Pas de politesses, on savait être aimés, et ça, cest essentiel Savoir quil y a quelquun, quelque part, qui pense à vous.

Mais pour Madame Laurence, les mots ne suffisaient plus. Elle écoutait, hochait la tête, mais la vie semblait la quitter sous mes yeux. Elle avait maigri, vieilli prématurément, napparaissait presque plus dans la cour.

On voyait comme il lui en coûtait de poursuivre. Vivre ainsi, dun jour à lautre, sans perspective. Elle continuait, mais lesprit ailleurs.

Son fils était absorbé par sa propre vie à Bordeaux, à mille lieues dici. Cest bien ainsi Mais comment ne pas souffrir ?

Elle navait plus rien à part cette cour et quelques enfants à surveiller, de rares amies prises, elles aussi, dans leurs obligations.

Et le reste, cest la solitude. Quand on coupe la télévision, le soir, et que le silence devient assourdissant au point de hurler à la lune de désespoir.

Finalement, jai compris que mes conversations ne servaient à rien et même, aggravaient son état. Après nos échanges, Madame Laurence disparaissait pendant des jours. Peut-être ne voulait-elle tout simplement plus ouvrir.

Si les mots naident pas, alors il faut agir, me suis-je dit. Nimporte quoi, juste pour distraire, donner envie de continuer.

Lidée est venue par hasard, comme souvent. Mon épouse Delphine me faisait de petites surprises de temps en temps, mais cest ce grand bouquet de tulipes quelle a reçu la veille de la naissance de Camille qui ma fait crier : « Eurêka ! » Delphine a cru que je perdais la tête, mais je lai vite rassurée et expliqué mon projet. Dès le lendemain, je frappais chez Madame Laurence, tapotant du pied un lourd carton de bulbes de tulipes achetés au marché ce matin-là. Mon épouse ma laissé faire.

Laisse-moi gérer !

Mon mensonge est bien passé : je dis que je navais pas su résister à une mamie qui vendait de « jolies fleurs » sur le marché, mais quà présent, je ne savais quen faire.

Et puis, me suis souvenu que vous, à la campagne, vous aviez toujours de magnifiques tulipes. Vous en avez offert tant de fois à ma mère ! Madame Laurence, sauvez-moi ! Notre cour est bien triste Si on plantait des fleurs, ce serait tellement plus gai ! Mais je ny connais rien, et je ne pourrai pas trop aider, vu mon état ! Jai tapoté mon ventre, riant à gorge déployée.

Madame Laurence a inspecté les bulbes, ma grondé du doigt, puis pour la première fois depuis longtemps, a esquissé un sourire.

Tu veux de la beauté ! Mais Guillaume, des tulipes seules, ça ne fait pas le printemps. Elles fanent vite. Il faudrait penser à dautres plantes, pour que le plaisir dure plus que deux semaines.

Cest ainsi que commença la transformation de la cour en jardin luxuriant.

Personne nétait vraiment tenté par le jardinage, mais pour donner de largent pour des jeunes pousses, là, il y avait du monde. Au début, cest moi qui me chargeais des achats. Puis, à la naissance de Camille, Madame Laurence a tout pris en main.

Mais entre deux rosiers, cela ne lui suffisait pas. En usant de ses anciennes relations, elle a obtenu une aire de jeux flambant neuve et de jolis bancs devant les entrées.

La cour a revécu.

Les hommes, après avoir observé dun œil intéressé, nont pas tardé à sy mettre aussi. Lors dun weekend de printemps, ils ont monté une barrière autour des plates-bandes, et Madame Laurence en avait presque les larmes aux yeux devant la jolie palissade blanche.

Désormais, elle passait tout son temps libre dehors : elle plantait, arrosait, repeignait, rangeait. Elle sétait trouvée un nouvel élan et ça me remplissait de joie. Quand je promenais Camille autour de limmeuble, je remerciais intérieurement Delphine pour ce bouquet de tulipes qui avait tout déclenché.

Camille a grandi, a commencé à marcher, et jemmenais ma fille admirer chaque printemps les tulipes offertes par Madame Laurence.

Et enfin, un jour, elles étaient là. Éclatantes !

Stupéfait devant le parterre, je lâchai la main de Camille une seconde. Fillette intrépide, elle en profita pour senfuir.

Camille ! Je me suis aussitôt lancé à sa poursuite, avant quelle natteigne le trottoir.

Madame Laurence sest redressée, abandonnant un instant le pinceau avec lequel elle repeignait la barrière, et éclata de rire :

Attrape-la, Guillaume ! Voilà pour ta gym, toi qui te plains de ne plus avoir le temps de faire du sport !

Ah, dites-moi pas ! Jai rattrapé Camille qui sest mise à glousser lorsquelle a reçu en retour mes baisers sur les joues. Où trouve-t-on des fillettes aussi rapides ?

Rapides, oui Mais tu remarques quelle court sur la pointe des pieds ? Madame Laurence fronça les sourcils.

Oui. Elle fait pareil à la maison, surtout pieds nus. Cest grave ?

Fais-la voir à un neurologue, juste au cas où. On ne sait jamais.

Vous auriez une bonne adresse ?

Je vais réfléchir. Viens passer ce soir, jessaierai de te trouver un contact. Les médecins de mon âge sont à la campagne ou gardent les petits-enfants. Les jeunes, je connais moins. Je vais activer le « bouche à oreille ».

Le bouche à oreille ?

Oui, Guillaume ! reprit-elle en riant. Jappelle mes contacts, on verra bien ce quon me conseille.

Merci !

Ce nest rien, voyons. Alors, comment ça va chez vous ?

Plutôt bien ! Delphine travaille énormément, je la vois à peine. Elle rentre tard, part tôt

Ça aussi, cest une chance, Guillaume. Tu préfèrerais quelle traîne sur le canapé ?

Non, bien sûr.

Tu sais, souvent, les jeunes papas se plaignent de manquer dattention après la naissance du premier enfant. Cest normal. La fatigue, le besoin de tendresse. Mais ce que jai appris, en cinquante ans, cest que les scènes narrangent rien. Les hommes nentendent généralement pas ce que leurs femmes voudraient exprimer par des cris. Elles disent quelles sont à bout, eux croient que ce nest pas différent pour eux. À force, cest le dialogue de sourds, tu comprends ?

Oui, parfois je tombe aussi dans ce piège. Delphine est une épouse fabuleuse, et je râle quand même. Jaimerais changer ça.

Cest simple. Dis ce que tu ressens, mais sans accuser. Fais-le après un bon dîner, un thé. Explique gentiment que tu aurais aimé passer plus de temps ensemble, que Camille attend son papa le soir il ne sen vexera pas. Limportant, cest de ne pas sen prendre à la personne, mais à la situation. Moi, cest ce que jai toujours fait avec Marc. En cinquante ans, on ne sest disputés sérieusement quune fois.

À propos de quoi ?

Tu ne devineras jamais : un chien ! Mon fils voulait absolument un chiot, moi, pas du tout. Je savais que lanimal finirait dans mes pattes, avec déjà tant à faire Marc était en déplacement tout le temps. Qui promènerait la bête ?

Et vous lavez pris tout de même ?

Il le fallait bien

Et ça sest passé comment ?

Plutôt bien ! Jai perdu dix kilos à promener ce chien infatigable. Si je ne le sortais pas deux heures, il mettait lappartement sans dessus dessous. Mon fils était trop jeune pour vraiment nous aider, et mon mari nétait là que le week-end. Mais la chienne était superbe au fil du temps, elle avait compris que marcher avec moi était bien plus amusant !

Futée ! Jai ri.

Comme moi ! Madame Laurence sest empressée déloigner le pot de peinture de Camille. Ta maman va avoir du mal à te nettoyer si tu ten mêles !

Après avoir salué la voisine, jai emmené Camille à laire de jeux. Balançoires, bac à sable, jeux de mains Tout comme dhabitude.

Alors quon rentrait, jai été scié de voir ce qui attendait près de lentrée de limmeuble.

Madame Laurence était rentrée chez elle après avoir fini la barrière. Un tout petit garçon, à peine plus âgé que Camille, saccageait maintenant le parterre : déjà la plupart des fleurs étaient écrasées ou arrachées.

Jai jeté un regard vers lautre massif, devant lentrée suivante : pareil, plus rien.

La maman du garçonnet observait la scène en souriant, sans rien dire.

Mais que se passe-t-il ? je me suis entendu chuchoter, la gorge serrée.

Quy a-t-il ?

Deux grands yeux bleu pâle me toisèrent, sans comprendre.

Pourquoi votre enfant piétine-t-il les fleurs ?

Pourquoi pas ?

Cest interdit !

À qui ? À lui ? Et qui peut interdire à mon fils de sépanouir ? Vous peut-être ?

Vous appelez ça de lépanouissement ? Je me retenais.

Ne pas crier, Camille risquerait davoir peur.

Ma fille se tenait bien sagement contre moi, serrant mon doigt de toutes ses petites forces.

Bien sûr. Sépanouir, cest découvrir le monde tel quil est. Les fleurs sont faites pour être cueillies.

Non ! Celles-ci ont été plantées et entretenues à la sueur du front dune bénévole !

Dieu, mais que dhistoires ! Ne vous énervez pas, cest mauvais pour la santé. On nen fait pas tout un plat pour quelques tulipes. Dautres pousseront.

La patience mabandonna, je fis un pas vers la mère, prêt à perdre le contrôle.

Les cris de Camille me ramenèrent à la raison.

Quest-ce que je faisais ? Encore un peu et jen venais aux mains !

Récupérez votre fils, tout de suite ! Jappelle la police municipale ! Jai pris ma fille et sorti mon téléphone.

La sensibilité des gens, aujourdhui la police pour un rien ! Appelez donc ! Quest-ce quil peut me faire, le policier ?

La mère a extrait de force son fils hurlant du massif de fleurs.

Bravo ! Maintenant il va pleurer longtemps !

Ce nest pas mon problème ! répondis-je calmement. Dautres voisins, alertés par le bruit, observaient la scène depuis les fenêtres. Partez dici, tout de suite !

Je les ai regardés séloigner, fulminant, puis, alerté par un bruit, je me suis retourné.

Mais quest-ce qui se passe, Guillaume ? Pourquoi ? Jai tout donné, pour

Madame Laurence se trouvait là, sur le perron, un arrosoir dans une main, un biscuit dans lautre pour Camille.

Jaurais voulu répondre, mais elle me coupa dun geste, posa larrosoir et rentra lentement, comme assommée par un poids immense.

Après avoir calmé Camille, je suis monté frapper chez Madame Laurence, mais elle na pas ouvert.

Camille réclamait à manger, épuisée. Jai laissé tomber, décidant de revenir plus tard.

Mais la porte est restée close. Jai appelé son fils.

Je vais lui téléphoner tout de suite.

Merci !

Jamais je navais attendu un appel aussi longuement.

Maman va bien. Elle ne veut voir personne. Elle est très bouleversée. Que sest-il passé ? Elle na rien expliqué, juste demandé quon ne sinquiète pas.

Je lui ai raconté, assurant que jallais veiller sur Madame Laurence.

Je sais que ta femme attend un enfant. Ne ten fais pas, on va gérer.

Qui, « on » ? Peut-être vaudrait-il mieux que je vienne ?

Laisse-moi essayer quelque chose, je te rappelle si besoin. Ça te va ?

Merci Guillaume

Pas de quoi, pour linstant.

Ce soir-là, Camille est restée avec Delphine. Je suis passé de porte en porte, exposant simplement mon projet à mes voisins. Presque personne nest resté indifférent.

Le lendemain soir, nous étions tous dehors, ceux qui avaient accepté daider. De petites caisses surgièrent des coffres de voiture sous les regards admiratifs. Il y avait du travail pour tout le monde. Jai raccompagné Delphine et Camille, endormie, puis je me suis remis à la tâche, inspiré par ma fille.

Je repensais à Camille, apeurée en voyant ce garçon écraser les fleurs. Ce regard de frayeur Je ne voulais jamais le revoir. Le mal causé aujourdhui par un enfant mal élevé aurait pu rester une peur sourde dans le cœur de ma fille pour longtemps si je nagissais pas.

Voilà pourquoi jouvrais toutes ces boîtes, remerciais les gens qui se joignaient à nous, serrais mon épouse dans mes bras, murmurais « merci » quand elle récupérait Camille, endormie dans la poussette.

Le lendemain, samedi, jai salué tout le monde dans la cour puis je suis monté chez Madame Laurence.

Madame Laurence, ouvrez sil vous plaît ! Je sais que vous êtes là ! Cest très important ! Je vous en prie !

Finalement, le verrou sest tourné, et jai failli crier en voyant ses yeux rougis.

Quy a-t-il, Guillaume ? Camille est malade ? Sa voix nétait plus la même, cassée, étrangère. Comme celle de quelquun qui a trop souffert.

Non, Dieu merci. Mais jai besoin de vous. Jai vraiment besoin de vous, là, maintenant. Venez avec moi, je vous en prie !

Je navais plus de mots, je la regardais, démuni, recherchant comment la convaincre de descendre.

Cest urgent ? souffla-t-elle en attrapant un imperméable.

Oui ! Jai hoché la tête.

Alors jarrive. Mais pas longtemps, je me sens faible

Le soleil vif lui piqua les yeux dès quon ouvrit la porte.

Oh là là ! Attends, Guillaume, je ne vois rien du tout !

Mais mon silence lui répondit. Sur le pas, elle cligna, puis sarrêta net, la respiration coupée. Des larmes inondaient ses joues, ce nétait plus le soleil qui la gênait.

Des tulipes Une mer de tulipes ! Les massifs et deux nouveaux parterres couvraient la cour comme un tapis flamboyant.

Mais comment ? Doù vient tout ça ?

Venez, Madame Laurence ! Je lai aidée à descendre, lassis sur un banc. Pardonnez-nous de navoir pas réussi à sauver tout votre travail. Tout est allé si vite parfois, il est impossible de dialoguer avec quelquun qui ne veut rien entendre. Mais vous savez quoi ?

Quoi donc, Guillaume ?

On a compris. Nous tous. Regardez ! Ici, presque tous vos petits patients, ou les parents de ceux que vous avez soignés. Certains sont devenus parents à leur tour, comme moi. Et nous tenions à ce que vous sachiez : personne ne vous fera jamais de mal ici ! On a porté plainte, mais je crois que ce nest pas le plus important pour vous. Le plus important, cest que, maintenant, vous aurez plus de travail avec tous ces nouveaux massifs. Mais vous inquiétez pas, on vous aidera ! Ce jardin, on veut quil reste magnifique pour que nos enfants, et même les grands, puissent admirer votre œuvre. Vos mains sont précieuses, Madame Laurence ! Ne nous laissez pas tomber. Moi, je narrive même pas à garder un cactus en vie, vous le savez ! Avec vous, tout pousse, même des palmiers ! Jai vu de mes yeux.

Oh, Guillaume Merci Madame Laurence essuya ses larmes et se leva du banc.

En un instant, elle nétait plus la vieille dame fatiguée de tout à lheure.

Mais quavez-vous donc planté ? Allons voir ça ensemble !

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