Les trois nouvelles clés

Trois nouvelles clés

Pourquoi tu as lair si pâle ? Toujours tes fichues régimes ? la voix de ma belle-mère résonna dans lentrée sans même un bonjour.

Je me tenais devant la cuisinière, en vieille robe de chambre, remuant mon porridge, savourant lidée que ce samedi serait enfin à moi. Complètement. De huit heures du matin jusquau soir. Gérard était parti à la pêche avec Bernard, le voisin dà côté. Il mavait dit de ne pas minquiéter, quil rentrerait pour le dîner. Javais prévu un programme simple rien que pour moi : dabord le petit-déjeuner dans le silence, une promenade sous les grands arbres du Parc Montsouris, puis un bon livre et la quiétude, sans obligation, sans horaire. Ces jours-là étaient rares. Voire quasi inexistants.

Mais voilà.

Je me suis retournée. Claudine Dubois, ma belle-mère, était déjà dans la cuisine, enlevant son manteau quelle balança négligemment sur le dossier dune chaise, doù il tomba sur le sol sans quelle sen rende compte.

Bonjour, Claudine, dis-je, dune voix égale. Javais appris à la garder ainsi.

Oui, oui, bonjour. Où est Gérard ?

À la pêche.

Elle sarrêta au milieu de la cuisine, me regardant comme si je venais de lui annoncer limpossible.

À la pêche ? Il ne ma rien dit !

Il a dû oublier de prévenir, répondis-je, mon attention revenue à la casserole.

Le porridge faisait des bulles lentes. Je baissai le feu. Dehors, un ciel gris doctobre, ce calme ouaté sans vent. Il y a une demi-heure encore, jimaginais ma ballade, je sentais presque lodeur feutrée des feuilles sous la fraîcheur. Maintenant, je regardais mon porridge en songeant que la journée nétait plus à moi.

Claudine ramassa son manteau, laccrocha dans lentrée, puis revint sasseoir à la table. Elle tira dun grand sac plastique un pochon quelle posa sur la toile cirée.

Jai fait des chaussons au chou. Gérard adore ceux au chou.

Merci.

Tu pourrais goûter, au lieu de faire cette tête fermée.

Je ne faisais pas la tête. Javais juste le dos tourné en versant la bouillie dans mon bol. Les gestes posés, calmes. À lintérieur, une sorte de ressort comprimé. Mais à lextérieur : la sérénité. Sept ans dexpérience.

Assieds-toi, viens manger avec moi, proposai-je, la politesse automatique comme une respiration.

Jai déjà déjeuné. Un thé suffira.

Je mis leau à bouillir, minstallai en face delle, ma cuillère dans le porridge. Elle détailla mon bol.

Cest tout ? De la bouillie à leau ?

Cest du lait.

Ça ne change pas grand-chose. Gérard au moins a mangé avant de partir ?

Je nen sais rien, Claudine. Il est parti à six heures, je dormais encore.

Elle secoua la tête. Je connaissais ce geste par cœur. Cela signifiait : quelle épouse ! Elle laisse son mari filer le ventre vide.

Je mangeais en silence, regardant par la fenêtre où un pigeon moulinait sur la corniche, picorant le vide. Sa vie, la sienne.

Tu pourrais changer ces rideaux, lança-t-elle en balayant la cuisine du regard. Ils deviennent gris.

Ils me plaisent.

Il me semble que Gérard ma dit quil voulait les changer aussi.

Gérard navait jamais dit cela. Pas devant moi. Peut-être lui, lors de ces conversations dont je nétais jamais, et ne serais jamais, lauditrice.

La bouilloire siffla. Je servis le thé. Poussai tasse, sucrier, cuillère.

Merci, dit-elle, remuant son thé. Tu pourrais appeler Gérard pour lui dire que je suis venue.

Il est à la pêche, Claudine. Là-bas, pas de réseau.

Où ça, pas de réseau ? Mais cest quoi ce coin ?

Il ma dit que cétait comme ça.

Elle pinça les lèvres, but une gorgée. Regarda son paquet de chaussons.

Donne-moi un plat, que je les dispose convenablement.

Jallai chercher un plat, le posai près delle. Elle sappliqua à aligner les chaussons un à un, bien dorés, lodeur du chou flottait. Autre humeur, autre moment, jen aurais pris un.

Pas aujourdhui.

Dis-moi, commença-t-elle en arrangeant ses chaussons. Vous parlez encore, tous les deux ?

On parle.

Gérard mappelle tous les jours. Il se confie. Toi tu ne dis jamais rien.

Il te parle de quoi ?

Elle hésita à peine, puis reprit un chausson.

De tout. Quil est fatigué. Quil ny a pas de paix à la maison.

Je posai ma cuillère.

Pas de paix, répétais-je, sans question, juste comme ça.

Tu comprends bien ce que je veux dire. Il y a une tension. Je le ressens.

Vous venez à la maison une ou deux fois par mois au maximum.

Je suis sa mère. Je le sens.

Je me levai, vidai mon bol à lévier. De la fenêtre, japerçus un homme, au bas de limmeuble, promenant un petit chien roux qui tirait la laisse vers les buissons. Lhomme suivait sans se presser, la main dans sa poche. Une image paisible. Vraiment.

Sylvie, mappela Claudine.

Oui ?

Tu ne men veux pas, jespère ?

Je me retournai. Ce regard que je savais lire. Ce nétait pas de la contrition. Plutôt lattente que je lui réponde : « Mais non, tout va bien », pour quelle puisse continuer comme si de rien nétait.

Non, dis-je. Je ne vous en veux pas.

Elle acquiesça, rassurée. Saisit sa tasse.

Cest bien. Je ne suis pas ton ennemie, tu sais. Je veux juste que tout se passe bien chez vous.

Je sais.

Javais quarante-huit ans. Gérard, cinquante et un. Sa mère, soixante-treize. Mariés depuis sept ans, un second mariage pour chacun. Je croyais que le second mariage apportait la sagesse, le dialogue, la connaissance de soi et de lautre.

Je métais trompée. Tout dépend des gens.

Claudine termina son thé et se leva.

Laisse-moi voir ce que tu as dans ton frigo.

Pourquoi ?

Mais elle était déjà devant le réfrigérateur.

Pour voir ce que je pourrais préparer pour Gérard ce soir. Il sera affamé, les pêcheurs reviennent toujours affamés.

Claudine ?

Quoi ?

Je respirai. Puis, doucement :

Je préparerai le dîner moi-même.

Elle sarrêta, main sur la poignée, un peu déconcertée.

Mais, Sylvie, cest pour aider.

Je sais. Mais je peux gérer.

Tu dis ça à chaque fois. Pourtant, je vois bien Gérard a maigri.

Gérard mange ce quil veut.

Cest un homme, il ne va pas cuisiner lui-même.

Il nest pas seul.

Nous étions face à face. Elle, appuyée contre le frigo, moi à lévier. Deux mètres de lino en damier beige ce lino quon avait choisi ensemble, Gérard et moi, juste avant notre mariage, quand jai emménagé. Je choisis, il acquiesçait. Désormais, Claudine soutenait quil fallait le changer, les coins se relevant déjà.

Bon, comme tu veux, soupira-t-elle à la fin.

Elle retourna à la table, rangeant son sac. Jai vraiment cru quelle allait partir, et je me suis un peu détendue.

Je vais patienter ici, attendre Gérard, souffla-t-elle.

Le ressort en moi se resserra.

Il ne revient que ce soir.

Ce nest pas grave. Jai tout mon temps.

Elle sortit son tricot : pelote, aiguilles. Se réinstalla, bien calée. Comme quelquun qui ne part pas.

Je la regardais. Ses mains sur les aiguilles, la pelote à côté des chaussons sur la table, son manteau jeté sur le dossier. Lespace autour delle.

Je pris ma tasse de thé et partis masseoir dans le salon.

Je maffalai sur le canapé, les jambes repliées, fixant le mur où pendait un petit paysage dans un cadre doré, acheté trois ans plus tôt au marché : rivière, prairie, vieux saule. Une image paisible, que jaimais beaucoup.

Du cliquetis métallique venait de la cuisine.

Jai pris mon portable. Écrit à mon amie Claire : « Elle est encore là. » Claire, toujours là, répondit vite : « Sans prévenir ? » Jécrivis : « Elle a les clés. » Elle menvoya illico un emoji yeux fermés, puis : « Sylvie, tu vas finir par lui parler, un jour ? »

Jai posé le téléphone.

Javais déjà parlé. Plus dune fois. La toute première discussion, deux ans après le mariage, quand jai compris que Claudine venait ici non pas chez nous, mais chez Gérard, dans cet appartement qui navait appartenu quà lui avant moi. Javais dit : Gérard, il faut prévenir. Il avait répondu : « Cest ma mère, elle ne fait pas autrement. » Javais dit : « Cest notre maison. » Il avait répondu : « Alors quoi ? Quelle vienne. » Javais insisté : « Pas sans nous appeler. » Il avait soupiré : « Tu exagères. »

La seconde fois, cétait après quelle avait rangé toutes les épices différemment sur létagère, « plus pratique ainsi ». Je suis restée debout au centre de la cuisine cinq bonnes minutes, essayant de comprendre ce qui me gênait tant. Jai compris. Cétait MON étagère. MES épices. Jen connaissais chaque pot. À présent, plus rien.

Gérard avait tranché : « Tu peux bien les ranger comme tu veux. » Jai répondu : « Ce nest pas le rangement » Il ne comprenait pas. Ou ne voulait pas comprendre.

Le troisième grand échange fut le jour où elle était venue, en mon absence, faire le grand ménage. Cest absurde, nest-ce pas, de se vexer davoir un appartement propre ? Et pourtant, je lai été. Car cela voulait dire quelle pouvait entrer quand elle voulait. Quelle voyait tout, y compris mes affaires, mes livres sur la table de chevet, mes mules à côté du lit Et quelle se forgeait peut-être des idées sur tout.

Gérard avait tenté : « Maman voulait bien faire » Jai dit : « Je sais. » Lui : « Alors, cest quoi le problème ? » Jai répliqué : « Elle a les clés. » Lui : « Cest mon appartement. » Moi : « Oui, mais jy vis aussi. » Lui : « Je ne vois pas ce que tu veux. »

Ça, je men souvenais parfaitement. « Je ne comprends pas ce que tu veux. », prononcé après sept ans de vie commune.

Dans le salon, allongée sur le canapé, jécoutais toujours les aiguilles de Claudine. Puis leau du robinet, le bruit du frigo, le froissement dun sac.

Jai fini par retourner à la cuisine.

Elle hachait un oignon.

Que faites-vous ? demandai-je.

Je vais préparer une potée. Gérard adore la potée.

Claudine, je vous ai demandé de ne pas toucher à la cuisine.

Sylvie, cest juste une potée. Ce nest pas la mer à boire

Je décide de ce qui se cuisine ici.

Elle posa le couteau, longuement.

Chez toi, alors.

Oui.

Eh bien Elle reprit loignon. Daccord.

Mais le couteau recommença sa danse régulière, implacable, comme si je navais rien dit.

Jai retiré la planche de ses mains. Loignon, tranché à moitié, resta sur la table.

Non, sil vous plaît.

Nous étions tout près lune de lautre. Je voyais les rides sur son front, sa bouche crispée, léclat de ses yeux.

Tu minterdis de cuisiner ?

Je vous demande de respecter un peu mon espace.

Quel espace ? Tu as trop regardé la télé avec tes histoires despace personnel

Je me détournais et allais à la fenêtre. Le pigeon avait disparu, lhomme et le chien aussi. La cour était mouillée, déserte, recouverte de feuilles rousses.

Sylvie, fit Claudine, dune voix plus douce. Ne men veux pas. Je voulais bien faire.

Je sais.

Sans la cuisine familiale, Gérard dépérit. Tu travailles, tu nas pas assez de temps.

Jen trouve.

Tant mieux. Mais laisse-moi aider

Elle reprit le couteau. Elle savait nentendre que ce qui lui convenait. Le reste passait à la trappe.

Je quittai la cuisine pour la chambre, dont je fermai la porte. Jentendais la casserole, la préparation du pot-au-feu, le bruit léger de la casserole. Elle cuisinait.

Jouvris un livre, tentai de lire une page, puis un paragraphe, puis cessai. Je décrochai au téléphone.

Elle prépare la potée, dis-je à Claire.

Dans ta cuisine.

Oui.

Sylvie

Oui.

Cette fois, il faut VRAIMENT parler à Gérard ce soir. Pas demain, pas la prochaine fois. Ce soir.

Jai déjà essayé.

Non. Tu tournes autour du pot. Il faut dire les choses.

Je me tus. Claire avait raison. On était amies depuis vingt ans. Elle me répétait cela depuis trois ans : arrête les sous-entendus, sois directe. Mais direct, cest effrayant. Pas peur de Gérard il nétait pas méchant seulement usé, routinier, très attaché à sa mère et aux conflits évités.

Immaturité, disait Claire. Ce mot, je nosais pas. Puis jai accepté.

Jessaierai, dis-je.

Promis ?

Promis.

Appelle-moi après.

Jai raccroché, allongée dans le noir. Il y avait cette odeur de potée. Elle était parfaite, honnêtement. Chou, carotte, quelque chose dautre. Une autre vie, jaurais aimé.

Mais je repensais que javais quarante-huit ans, que jétais comptable dans une petite société de Paris, et que je trouvais le temps de cuisiner. Que javais mes habitudes, ma façon dimaginer mes samedis. Que je navais jamais réclamé quon vienne déplacer mes épices ou décider de mon menu.

Le plafond était blanc, une légère fissure au niveau de la tringle. Je la connaissais par cœur.

Après deux heures, je sortis de la chambre, me préparai devant la glace. Un visage ordinaire, des yeux fatigués pas pâles, contrairement à ce que Claudine prétendait. Juste la fatigue.

En cuisine, elle avait dressé la table : trois assiettes, trois cuillères, du pain, la platée, les chaussons au chou.

Assieds-toi, mange un peu, proposa-t-elle. La potée est prête.

Merci. Jen prendrai plus tard.

Elle va refroidir.

Je la réchaufferai.

Elle me regardait. Dans son regard, il y avait la blessure, cette fois visible.

Sylvie, quest-ce qui ne va pas ?

Tout va bien.

Non, justement. Tu fais la tête toute la journée, tu ne me regardes pas. Quest-ce que jai fait ?

Je marrêtai devant le frigo, me versai un verre deau.

Claudine, soufflai-je. On peut parler franchement ?

Vas-y.

Vous venez toujours sans prévenir. Parce que vous avez les clés. À chaque fois que je rentre, je me demande si vous nêtes pas déjà là. Ou que vous êtes déjà passée.

Je suis de la famille.

Pour Gérard, oui. Pour moi, vous êtes ma belle-mère. Ce nest pas pareil.

Elle redressa le dos.

Comment ça, différent ? Nous sommes famille, non ?

Une famille, ça communique. On prévient. On demande si cest le bon moment.

Faut que je demande la permission à ma bru ?

Toujours ce mot. Permission. Comme si le respect de lespace intime était rabaissant.

Un coup de fil : « Sylvie, je passerai samedi, ça tarrange ? » Ce nest pas rabaissant. Cest poli.

Je viens voir mon fils.

Qui nest même pas là.

Toi oui !

Oui. Jhabite ici. Jai besoin de savoir, tout simplement.

Claudine se leva, rangea son assiette, remit son manteau. Je vis ses mains trembler un peu, non de faiblesse, mais démotion.

Très bien, lâcha-t-elle.

Je ne cherche pas de conflit, Claudine.

Jai compris.

Je voudrais juste des relations correctes.

Cest donc ça, la normalité : appeler pour avoir la permission.

Non, simplement prévenir.

Elle boutonna son manteau, saisit son sac.

La potée est sur la plaque. Tu peux jeter le reste.

Elle ferma la porte discrètement. Ce silence était presque pire quun claquement.

Je restai assise, seule. Jai goûté la potée. Elle était réussie, je ne pouvais pas le nier.

Jai nettoyé, recouvert les chaussons, posé le plat bien à labri.

Jai écrit à Claire : « Jai parlé. » Elle a répondu : « Et alors ? » « Elle est partie blessée. » « Cest son droit. Tu as eu raison. »

Je reposai le téléphone, consciente quil me restait encore des heures avant le retour de Gérard. Il verrait la potée, les chaussons. Il me demanderait. Il appellerait sa mère aussitôt, même pas le temps dôter sa veste. Le dialogue serait comme toujours. Il dirait : Mais pourquoi tu fais ça ? Moi : Quoi donc ? Lui : Elle voulait juste aider. Moi : Je sais. Lui : Alors où est le problème ?

Je repris le livre entamé dans la chambre et cette fois, le silence me permit de lire.

Gérard rentra vers dix-neuf heures. Je lentendis batailler avec la serrure, il entra, déposa un seau, fit du bruit dans la cuisine.

Oh, une potée ! Maman est venue ?

Je le suivis.

Oui, installe-toi, je te sers.

Il ôta sa veste, la suspendit : Gérard, grand, un peu massif, bonhomme et jovial tant que tout allait bien, vite sombre sinon. Je connaissais par cœur son sourire, sa manie de tout me raconter, son coup de fil journalier à sa mère à huit heures trente, sa façon de ne jamais lui dire mot de travers.

Je réchauffai la potée, la servis. Il se frottait les mains, sextasia devant les chaussons.

Au chou, tiens ! Tu as goûté ?

Oui.

Ils sont bons ?

Oui.

Il mangeait. Je le regardais, une tasse entre les mains. Il me raconta la pêche, Bernard, lair frais, tout ça. Jécoutais, jattendais.

Maman a eu lair froissée ? demanda-t-il, entre deux bouchées.

Un peu.

Tu as parlé avec elle ?

Oui, il faut quon discute, Gérard.

Il reposa la cuillère, le visage la fermeture sopéra immédiatement.

De quoi ?

Des clés.

Silence.

Sylvie

Gérard. Je veux que tu reprennes le jeu de clés de ta mère.

Cest ma mère.

Oui. Cest pour ça. Elle doit prévenir avant de venir. Cest la moindre des choses. Cest du respect.

Elle ne fait que passer nous voir.

Elle entre sans avertir, déplace mes affaires, cuisine ce quelle veut. Tu trouves ça normal ?

Elle a juste cuisiné. Ce nest pas grave.

Gérard. Pause. Écoute-moi. Entends-moi MOI, pas elle. Je ne me sens pas chez moi ici. Jattends toujours quelle puisse surgir à tout instant. Cest malsain. Il ne devrait pas en être ainsi.

Il prit du recul sur la chaise, bras croisés.

Tu exagères.

Je fermai les yeux une seconde, puis les rouvris.

Toujours la même phrase.

Parce que cest toujours la même histoire. Ma mère aide et toi

Moi, quoi ?

Tu fais une histoire.

Gérard. Elle débarque chez nous sans prévenir, dans NOTRE chez nous. Elle touche à mes affaires, cuisine dans MA cuisine sans me demander. Ce nest pas un fait divers mais une habitude.

Une habitude

Quest-ce que tu veux ? Que je lui interdise de venir ?

Juste quelle appelle avant.

Cest une vieille dame, Sylvie. Elle ne changera jamais.

Elle a aussi un téléphone.

Tu veux que je reprenne ses clés.

Oui. Je le demande.

Il se leva, alla boire un grand verre deau à la fenêtre.

Tu comprends quelle est seule ? Papa est mort il y a huit ans. Elle na que moi.

Je comprends.

Les clés, pour elle, cest comme une sécurité comme une preuve quelle appartient.

Il y a dautres façons de ne pas être seule : appeler, visiter sur invitation. Les clés dun autre, ce nest pas de la compagnie. Cest du contrôle.

Dun AUTRE, répétas-tu Donc je suis lautre ?

Je veux dire, ce nest pas chez elle.

Cest mon appartement.

Cétait toujours ce point qui revenait. Largument massue.

Oui, soufflai-je. Cest le tien.

Long silence.

Je ne reprendrai pas les clés, trancha-t-il.

Daccord.

Daccord ? Tu plaisantes ?

Non. Cest ton choix.

Arrête, dêtre froide.

Je ne le suis pas. Je comprends seulement.

Comprends quoi ?

Je pris ma tasse.

Que tu as choisi.

Je nai rien choisi ! Je veux juste ne vexer personne.

Ça fait des années que tu fais attention à ta mère. Mais me blesser, moi, cest moins grave, apparemment.

Tu dramatises.

Gérard. Est-ce que tu tes déjà demandé ce que ça fait de vivre là où quelquun peut entrer à tout moment ? Tu ne tes jamais posé la question, parce que tu connais la réponse.

Je quittai la pièce. Il ne me suivit pas.

Je restai sur le canapé, écoutant son pas dans la cuisine, puis lappel à sa mère, à voix basse : « Maman, ne ten fais pas Tu sais comment elle est Bien sûr, viens quand tu veux »

Bien sûr, viens quand tu veux.

Je restai à écouter ce silence dans la poitrine. Pas de douleur. Un calme triste, comme une pièce où on a éteint la lumière.

Puis il apparut.

Sylvie.

Oui ?

Faisons que ça ne dure pas.

Que ça ne dure pas, quoi ?

Ce silence.

Il sassit près de moi. Je ne bougeai pas. Je regardais mes mains.

Tu las appelée ?

Oui, je lai rassurée.

Elle était contrariée ?

Un peu.

Je vois.

Sylvie, il prit ma main, je comprends que ça te pèse. Mais tu pourrais être un peu plus conciliante.

Concili encore.

Elle est seule. Elle sinquiète.

Gérard, dis-je, jai été conciliante six ans. Compréhensive, docile. Jai dit : ce nest pas grave. Jai dit : elle veut bien faire. Jai dit : daccord, daccord. Et nous voilà. Toujours pareil. Et toi, tu lui dis encore : viens quand tu veux.

Il retira sa main.

Tu refuses davancer.

Je suis fatiguée davancer seule.

Alors quoi ? On divorce ?

Ce mot, il le lança comme sil voulait me faire peur. Pour que je recule. Ou dise « Non, non, surtout pas ! »

Je ne répondis rien.

Sylvie ? Tu entends ?

Oui.

Eh bien alors.

Gérard, je ne répondrai pas à une question lancée comme une menace.

Je ne te menace pas.

Si, cest pour clore la discussion, surtout ne rien changer.

Il se leva, tourna autour de la pièce.

Tu compliques tout.

Peut-être.

Pour une histoire de clés.

Ce nest pas la clé, cest derrière la clé. Mais tu refuses den parler.

Jen parle.

Non, tu expliques pourquoi je devrais me taire.

Il se tut.

Je ne sais pas ce que tu attends de moi.

Sept ans. Et encore cette phrase.

Je pris mon porte-monnaie, un trousseau, mon manteau.

Tu vas où ?

Prendre lair.

Sylvie

Jai besoin de marcher.

Je suis sortie, dans limmeuble il régnait une odeur de cuisine, un calme de dîner. Dehors, la nuit, les lampadaires, les trottoirs gorgés dhumidité, le parc tout proche.

Je marchais, je pensais. Pas à Gérard. Ni à Claudine. À moi. Perdue dans un octobre sombre, lidée que je ne veux pas du tout rentrer. Pas envie de dispute, ni de confrontation, ni du visage fermé de Gérard. Mais ne pas vouloir rentrer, cest nouveau. Dhabitude, quoi quil arrive, rentrer fait du bien. Parce que chez soi, cest chez soi.

Là, non.

Je me suis arrêtée près dun banc, je nai pas osé masseoir tant il était trempé. Juste restée debout parmi les arbres.

Jai sorti mon téléphone, écrit à Claire : « Il lui a encore dit : viens quand tu veux. »

Claire a appelé dans la minute.

Raconte.

Je lui ai tout raconté, brièvement. Elle mécouta longtemps, puis fit une pause.

Sylvie, je vais te dire quelque chose qui va te froisser. Mais il le faut.

Vas-y.

Tu vis chez lui. Tant que ce sera chez lui tu resteras une invitée. Stable, mais invitée.

Je sais.

Tu ne veux pas le comprendre, sinon tu aurais réagi depuis longtemps. Il ne reprendra jamais les clés. Parce que les clés, cest surtout la preuve que lappartement reste son bien, toi tu es de passage. Lui peut toujours revenir, toi

Je nai rien dit.

Sylvie.

Jentends.

Que vas-tu faire ?

Je ne sais pas. Pas encore.

Ça viendra. Ne te précipite pas. Pense-y.

Jai rangé le téléphone, continué à marcher, puis bifurqué vers une rue commerçante. Un magasin de bricolage était ouvert. Lodeur de métal et de plastique. Jai erré au hasard et puis je lai vu :

Les serrures. Un présentoir de cylindres, de cadenas, de gâches. Jai pris une boîte, son étiquette. Trois clés incluses. Jai hésité longuement.

Le vendeur pianotait sur son portable, indifférent.

Finalement, jai payé le cylindre.

Chez nous, Gérard regardait la télé, jusquà mon retour.

Tétais où ?

Dehors.

Longtemps.

Oui.

Je rangeai le sac du magasin sous lévier. Gérard vint à la cuisine.

Tu as acheté quoi ?

Des bricoles.

Il hocha la tête. Se fit un thé.

Sylvie, en tattendant, je réfléchissais.

Oui ?

Je comprends que tu sois mal à laise. Mais maman, cest maman Elle ne changera pas. On devrait peut-être laccepter, tout simplement.

Accepter ?

Oui, elle vient. Elle cuisine. On a la potée, les chaussons. Il tenta un sourire.

Gérard, dis-je, je naccepterai plus ça.

Il perdit le sourire.

Dans ce cas, je ne sais plus quoi te dire.

Ce nest pas des mots que jattends. Cest des actes.

Lesquels ?

Parle à ta mère. Pour de bon. Règle. Pas pour la rassurer, mais pour poser des limites.

Elle sera blessée.

Peut-être.

Elle est vieille.

Gérard. Tu entends ? Elle est vieille. Donc elle a tous les droits ?

Ce nest pas ce que je veux dire.

Que veux-tu dire alors ?

Il posa sa tasse, long regard.

Si tu te sens si mal ici, on devrait peut-être se demander si cest ta place.

Ma place.

Oui. Si tu es si mal à laise.

Un calme glacial sabattit sur moi. Je sentis tout se figer.

Tu veux que je parte ?

Je dis juste : réfléchis.

Je vais réfléchir.

Jemportai ma tasse dans la chambre. Je ne lu pas. Je restai dans la pénombre, Gérard devant la télé. Puis il coupa, se leva, partit à la salle de bain, et enfin revint sallonger à mes côtés.

Tu dors ?

Non.

Ne fais pas la tête.

Je réfléchis.

À quoi ?

À ce que tu viens de dire.

Il soupira, se tourna, vite endormi, comme toujours.

Je regardai le plafond, sachant où était la fissure invisible dans lombre.

Au matin, Gérard partit à huit heures, annonçant quil serait à la campagne avec Bernard jusquau soir. Jacquiesçai.

Je bus un café, minstallai longuement. Puis sortis le set du magasin de bricolage, le posai sur la table.

Jenvoyai un message à Monsieur Dubreuil, le voisin du dessous, un bricoleur du coin.

« Monsieur Dubreuil, avez-vous un moment aujourdhui ? Faut changer le cylindre de la porte. »

Il répondit au bout de dix minutes : « Vers midi, ça vous va ? »

« Oui, jai le matériel », répondis-je.

Je finis mon café, lavant ma tasse, à la fenêtre où un pigeon sétait reposé ou un autre, ils se ressemblaient tous.

À midi, Monsieur Dubreuil vint, imposant mais aimable, valise à outils.

Bonjour Mme Martin. Montrez-moi le cylindre.

Je lui donnai la boîte.

Bon choix, ça, commenta-t-il. Qualité européenne. Une demi-heure, pas plus.

Je le laissai à son travail, écoutant le cliquetis des outils. Jinfusais du thé, songeuse. Ce que je fais, changer la serrure de cet appartement qui nétait pas à moi, trois clés.

Terminé, lança-t-il.

Trois clés. Il me montra le trousseau. Essayez.

Jessayai : souplesse exemplaire.

Super.

Vous gardez lancien ?

Non.

Il sen alla, payé et remercié. Je restai debout un long moment dans lentrée.

Puis jappelai Claire.

Jai changé la serrure.

Long silence.

Gérard est au courant ?

Non.

Il rentre quand ?

Ce soir.

Tu sais que ce nest plus une question de clés, là. Ten es sûre ?

Je veux garder le contrôle sur qui entre chez moi.

Cest chez lui.

Je le sais. Doù la suite.

Silence.

Tu penses vraiment déjà à la suite lentement.

Oui.

Le divorce.

Oui.

Elle soupira.

Je tenvoie les coordonnées dune avocate.

Jai noté. Jai raccroché. Je navais pas peur. Étrange, car jaurais dû. Mais non.

Jétais debout, dans cette entrée chez nous ? chez moi ? chez lui ? avec trois clés en main, devant une serrure neuve.

Gérard rentra vers six heures. Jentendis le trousseau lutter, chercher la clef. Encore. Et encore.

Puis le carillon.

Jhésitai une seconde avant douvrir.

Sylvie, dit-il de lautre côté, la porte ne marche pas.

Je le sais. Jai changé la serrure.

Un silence.

Quoi ?!

Jai changé la serrure, Gérard.

Sylvie, ouvre-moi.

Jouvris. Il entra, sac de pêche à lépaule, manteau, tout, mais le visage ailleurs.

Tu as changé la serrure.

Oui.

Dans MON appartement.

Oui.

Pourquoi ?

Je me retirai pour le laisser passer. Il fit tomber ses affaires, enleva sa veste lentement.

Sylvie.

Oui ?

Explique-moi ce qui se passe.

Je filai à la cuisine. Il me suivit.

Jai changé la serrure, expliquai-je, parce que je ne veux plus quon puisse entrer ici sans mon accord.

Mais cest MON chez-moi.

Je men souviens.

Sylvie ! Tu te rends compte ? Je pourrais te parler de droit de propriété !

Tu peux.

Les clés de maman ne servent plus donc.

En effet.

Il seffondra sur une chaise.

Tu es sérieuse.

Oui.

Tu veux divorcer.

Ce nétait plus une question. Il avait compris, je pense.

Oui.

Pour une clé ?

Pas pour la clé. Pour sept ans à tourner en rond où tu prenais toujours le parti de ta mère. Pour mavoir demandé de « laccepter ». Et maintenant, tu as eu raison de me dire que je devais songer à ma place ici. Jy ai pensé.

Il me fixa longtemps.

Tu ne plaisantes pas.

Non.

Sylvie, attends ! On peut discuter, calmement

Gérard. Cela fait sept ans quon discute. Je suis épuisée.

Ce nest pas possible. Tu ne peux pas partir comme ça.

Jai mis du temps à en arriver là. Simplement, tu nas rien vu.

Il se frotta le visage, se leva, fit les cent pas :

Que fait-on ?

On voit une avocate. Lappartement tappartient, je ne demanderai rien. Je récupérerai mes affaires, il me faudra du temps pour un logement.

Tu y pensais déjà ?

Oui.

Depuis longtemps ?

Peut-être.

Il sassit, dos voûté.

Ma mère commença-t-il, puis se tut.

Appelle-la, lui dis-je. Explique. Cest ton droit.

Je laissai la cuisine. Dans le salon, la nuit tombait, les lampadaires dehors. Je rangeai quelques livres dans un sac, pris quelques affaires. Lentement, gentiment.

À travers la cloison, sa voix à la mère. Je nécoutais pas.

Par la fenêtre, Paris poursuivait sa vie indifférente. Autos, voix denfants, une porte qui claque.

Javais trois clés neuves dans la main.

Lune était la mienne. Pour la première fois depuis sept ans, vraiment la mienne.

Le portable vibra : Claire. « Ça va ? »

Je réfléchis. Puis écrivis : « Cest calme. »

Elle : « Tant mieux. Le calme, cest un début. »

Peut-être. Je rangeai le téléphone. Demain, mille démarches. Appeler lavocate. Chercher un logement. Organiser, trier, prévoir laprès. Un long chemin, administratif et fatigant, mais je le savais.

Pour lheure, cétait le calme.

Dans lentrée, trois clés sur la petite tablette. À côté, celle de Gérard, devenue inutile.

Il passa la tête :

Sylvie. Tu es sûre ?

Je le regardai : son visage fatigué, ses épaules qui saffaissent, ses mains cachées dans les poches. Je le connaissais depuis sept ans, ses habitudes, ses peurs, son amour énorme pour sa mère un amour qui navait jamais laissé la place à rien dautre.

Oui, dis-je. Sûre.

Il acquiesça. Lentement. Acceptation ou renoncement ?

Daccord, répondit-il à voix basse.

Ce mot resta suspendu dans lentrée, entre nous, près de la serrure neuve, des trois clés et du manteau accroché. Je ne savais pas ce quil voulait vraiment dire. Lacceptation, lépuisement, ou autre chose pour lequel je navais pas de mot encore.

Je pris mon sac.

Je vais dormir chez Claire ce soir.

Daccord.

Je sortis. Le nouveau cylindre cliqueta délicatement. Bonne qualité, avait dit Monsieur Dubreuil.

Sylvie, dit-il derrière moi.

Je me retournais.

Tu mappelleras ?

Je le regardai un long moment.

Oui, dis-je. Je tappellerai.

Et je descendis lescalier.

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