Les trois nouvelles clés

Trois nouvelles clés

Mais pourquoi tu es si pâle ? Encore un de tes régimes ? la voix de ma belle-mère résonne dans lentrée, sans même dire bonjour.

Je suis devant la cuisinière, en robe de chambre usée, je remue mes flocons davoine et je pense à cette journée de samedi, entièrement à moi. Rien quà moi, de huit heures du matin jusquà tard le soir. Gérard est parti à la pêche avec Nicolas du palier ; il a dit quil rentrerait pour dîner. Dans ma tête, jai déjà tracé mon programme : petit déjeuner au calme, balade le long du parc, puis un livre sur le canapé, sans aucune contrainte ni précipitation. Ces journées sont rares. Presque inexistantes.

Et maintenant.

Je me retourne. Madeleine Dupuis est déjà dans la cuisine, retirant son manteau quelle jette distraitement sur le dossier dune chaise. Le manteau glisse, tombe au sol. Elle ne sen aperçoit même pas.

Bonjour, Madame Dupuis, dis-je. Ma voix est posée. Jai appris, après tout ce temps.

Oui, bonjour. Où est Gérard ?

À la pêche.

Elle sarrête au milieu de la pièce et me dévisage, comme si je venais de lui révéler quelque chose dimprobable.

À la pêche ? Il ne ma rien dit.

Il a sans doute oublié de vous prévenir, répliqué-je en revenant vers la casserole.

La bouillie frémit. Je baisse le feu. Dehors, le ciel doctobre est gris, mais calme, sans vent. Jimaginais sortir me promener, sentir lair doux qui sent la feuille morte. Maintenant, je ne pense plus quà ces flocons davoine, et la journée ne mappartient plus.

Madeleine Dupuis ramasse son manteau, laccroche dans lentrée et revient sasseoir à table. Elle sort un grand sac plastique.

Jai fait des chaussons au chou. Gérard adore ça.

Merci.

Goûte au moins, ne fais pas cette tête.

Je ne fais pas de tête. Je tourne simplement le dos, versant la bouillie dans mon bol. Mes mains restent calmes. Au fond de moi, sous les côtes, une tension, mais à lextérieur, je demeure imperturbable. Sept ans dentraînement.

Assieds-toi, viens manger avec moi, dit-elle. La politesse, automatique, comme la respiration.

Jai déjà mangé. Juste un thé.

Je mets la bouilloire en route, minstalle face à elle pour manger. Madeleine Dupuis observe mon petit déjeuner.

Cest tout ? De la bouillie, à leau ?

Au lait.

Même. Gérard au moins a pris des œufs avant de partir ?

Je ne sais pas, Madame Dupuis. Il est parti à six heures, je dormais.

Elle secoue la tête un geste devenu familier. Cela signifie : voilà le genre dépouse qui dort tandis que son mari part le ventre vide.

Je mange en regardant par la fenêtre. Un pigeon, sur la gouttière, picore je ne sais quoi. Il a sa vie.

Tu devrais changer les rideaux, ceux-là font grisaille, dit Madeleine, scrutant la cuisine.

Je les aime bien.

Tu les aimes bien. Gérard ma dit aussi quil voulait en changer.

Gérard ne ma jamais rien dit de tel. Peut-être à elle, dans une conversation doù jétais exclue, car ils parlent de moi et de «notre» appartement, sans moi.

La bouilloire siffle. Je prépare le thé, dépose devant elle une tasse, le sucre, une cuillère.

Merci, dit-elle en remuant. Tu devrais appeler Gérard pour lui dire que je suis là.

Il est à la pêche, il naura pas de réseau.

Pardon ? Cest quoi cet endroit sans réseau ?

Il a dit que cétait comme ça.

Elle pince les lèvres, boit son thé, jette un œil aux chaussons.

Donne-moi un plat, que je dispose ça joliment.

Japporte un plat, elle range ses chaussons gros, bien dorés un à un. Une autre ambiance, jen aurais goûté un.

Pas aujourdhui. Aujourdhui je regarde seulement.

Dis-moi, commence-t-elle sans lever la tête. Tu discutes avec Gérard, au moins ?

Oui.

Il mappelle tous les jours. Il me raconte. Avec toi, rien. Tu es toujours silencieuse.

Il te raconte quoi ?

Elle se fige, puis continue ses gestes.

Oh, des trucs. Quil est fatigué. Que lambiance à la maison est tendue.

Je repose ma cuillère.

Tendu, je répète sans vraiment questionner.

Tu comprends bien. Il y a comme une tension. Je le vois.

Vous, qui nêtes là quune fois toutes les deux semaines ?

Je suis sa mère. Je ressens.

Je me lève, débarrasse mon bol, regarde la cour. En bas, un homme promène un petit chien roux, qui tire vers des buissons. Lhomme le suit, la main dans la poche. Tout est paisible. Vraiment paisible.

Isabelle, mappelle-t-elle.

Oui ?

Tu ne men veux pas ?

Je me tourne vers elle. Son expression, je la connais. Ce nest ni du remords, ni de la culpabilité. Elle attend que je dise : Non, pas du tout, tout va bien. Pour pouvoir continuer.

Non, dis-je. Je ne vous en veux pas.

Elle hoche la tête, satisfaite. Boit une gorgée.

Tant mieux. Je ne ten veux pas, tu sais. Je veux simplement que tout se passe bien chez vous.

Je sais.

Jai quarante-huit ans. Gérard en a cinquante et un. Sa mère, soixante-treize. Nous sommes mariés depuis sept ans, deuxième mariage pour nous deux. Je pensais quen seconde noce on était plus avisés, capables de mieux dialoguer, de savoir ce quon souhaite, ce quon refuse.

Mais tout dépend des gens.

Madeleine Dupuis termine son thé et se lève.

Montre-moi ce que tu as dans le frigo.

Pourquoi ?

Elle savance déjà.

Je vais voir ce quon peut préparer pour Gérard. Il va rentrer affamé, après la pêche on rentre toujours affamé.

Madame Dupuis

Oui ?

Je me tais, puis :

Je moccuperai du dîner, merci.

Surprise, elle arrête sa main sur la porte du réfrigérateur et me regarde.

Isabelle, cest pour aider

Je sais, mais je men charge.

Tu dis toujours ça. Je vois bien comment vous mangez. Gérard a maigri.

Gérard choisit ce quil mange.

Mais cest un homme, ils ne savent pas se préparer à manger.

Il nest pas seul.

On se fixe. Elle devant le frigo, moi près de lévier. Entre nous, deux mètres de lino à carreaux beiges. Ce lino, on la choisi ensemble, avant le mariage, quand jai emménagé. Je choisissais, il acquiesçait. Aujourdhui, elle dit quil faudrait en changer, car les coins se relèvent.

Bon, dit-elle, enfin. Comme tu veux.

Elle revient à table, range son sac. Je respire, croyant quelle va partir.

Je vais rester là, attendre Gérard, annonce-t-elle.

La tension remonte.

Il ne rentre quen soirée.

Ce nest pas grave. Je ne suis pas pressée.

Elle sort son tricot du sac. Pelote, aiguilles, elle sinstalle mieux, comme quelquun qui ne part pas.

Je la regarde. Les aiguilles, la pelote, le manteau à cheval sur la chaise, car il a mystérieusement quitté le portemanteau.

Je prends ma tasse, me sers du thé, quitte la cuisine.

Dans le salon, je massois jambes repliées sur le canapé. Sur le mur, un petit paysage en cadre, acheté il y a trois ans au marché : une rivière, une prairie, un vieux saule. Calme. Jaime vraiment ce tableau.

Du bruit daiguilles me parvient depuis la cuisine.

Je prends mon téléphone, écris à mon amie Camille : «Elle est revenue». Elle répond dans la minute : «Sans prévenir ?» Jécris : «Elle a les clés». Camille envoie un emoji, puis : «Isabelle, combien de temps vas-tu supporter ? Tu devrais vraiment discuter avec Gérard.»

Je repose le téléphone.

Jen ai parlé. Pas une seule fois. Le premier échange, cétait bien deux ans après la noce. Quand je compris que Madeleine venait chez Gérard, pas chez nous. Je lui ai dit : Gérard, faut prévenir. Il a répondu : cest ma mère, elle a toujours fait comme ça. Jai dit : cest notre chez-nous. Il a dit : et alors, quelle vienne. Jai dit : elle pourrait appeler. Il a dit : tu exagères.

Le deuxième dialogue, cest quand elle a déplacé tous mes pots dépices en expliquant que cétait mieux comme ça. Je suis restée cinq minutes plantée, en me demandant pourquoi ça me blessait tant. Ensuite, jai compris. Cétait ma cuisine. Mes affaires. Je savais où tout était. Soudain, ce nétait plus le cas.

Tas quà remettre, si ça te dérange, a-t-il dit. Jai répondu : ce nest pas une histoire dépices. Il a demandé : alors quoi ? Je nai pas su expliquer.

Troisième discussion, la fois où elle est passée en mon absence et a tout récuré dans lappart. Ça semble ridicule, être vexée quon fasse le ménage. Mais jai été vexée. Parce que ça voulait dire quelle pouvait entrer en mon absence. Aller dans notre chambre. Regarder mes affaires, mes livres, mes pantoufles. Peut-être y penser à sa façon.

Elle voulait juste aider, a dit Gérard. Je sais, ai-je répondu. Alors, où est le problème ? Le problème, cest quelle a les clés ! Cest mon appart. Jhabite ici aussi ! Je ne comprends pas ce que tu veux.

Cette phrase, je lai gravée. Je ne comprends pas ce que tu veux. Après sept ans.

Depuis le salon, jentends de leau, puis la porte du frigo. Un sachet plastique crisse.

Je retourne à la cuisine.

Elle est à la planche, coupe de loignon.

Quest-ce que vous faites ?

Un pot-au-feu. Gérard adore ça.

Je vous ai demandé de ne pas toucher.

Isabelle, ce nest quun pot-au-feu ! Quelle importance ?

Cest ma cuisine, je choisis.

Elle pose le couteau, me fixe longuement.

Ta cuisine, répète-t-elle.

Oui.

Eh bien Elle reprend le couteau. Bon.

Les gestes reprennent, réguliers, sûrs, comme si je navais rien dit.

Je prends la planche, pose loignon inachevé sur la table.

Je vous en prie, ninsistez pas.

Nous sommes si proches que je vois ses rides, ses lèvres pincées, la colère dans ses yeux.

Tu minterdis de cuisiner ?

Je demande du respect. Ici, cest aussi chez moi.

Chez Gérard. Il y a grandi.

Il y a longtemps. Et moi, cela fait sept ans que jy vis.

Elle reprend doucement la planche. La repose. Dit :

Jen parlerai à Gérard.

Faites comme vous voulez.

Tu dérailles, honnêtement.

Je demande juste de lespace.

Ton espace. Tu regardes trop la télé, on parle tous de ça maintenant.

Je méloigne. À la fenêtre, plus de pigeon. Le chien, disparu. Cour vide, feuilles humides et rousses sur lasphalte.

Isabelle, tout à coup plus tendre. Ne sois pas fâchée. Je veux le bien de Gérard.

Je sais.

Il ne mange jamais à sa faim, tu travailles trop.

Je trouve le temps.

Eh bien, laisse-moi taider.

Elle reprend le couteau. Elle écoute ce quelle veut. Rien de plus.

Je sors de la cuisine, file dans la chambre, ferme la porte. Les bruits de cuisine reviennent, casserole, frémissements. Elle prépare le pot-au-feu.

Jouvre mon livre, relis un paragraphe, puis un autre. Rien na de sens. Je referme.

Jappelle Camille.

Elle fait un pot-au-feu, dis-je.

Dans ta cuisine.

Ma cuisine.

Isabelle.

Oui.

Tu dois parler à Gérard aujourdhui. Pas demain, pas une autre fois. Ce soir.

Jai essayé.

Non. Tas suggéré. Cest pas pareil.

Je me tais. Elle a raison. Vingt ans damitié, elle sait quand je fuis. Me disait déjà ça il y a trois ans : Arrête les sous-entendus, parle-lui franchement. Mais cétait trop effrayant. Pas peur de Gérard ; peur quil ne veuille pas entendre, peur du conflit. Ça sappelle linfantilisme, disait Camille.

Je vais lui parler.

Promis ?

Promis.

Après, appelle-moi.

Je pose le téléphone, mallonge regard au plafond. De la cuisine, odeur de pot-au-feu. Ça sent bon, vraiment. Dans une autre vie, je men réjouirais.

Mais là, je pense à mes quarante-huit ans. Comptable cinq jours par semaine. Jai mes habitudes, mes envies, mes samedis rêvés. Je nai jamais demandé ce pot-au-feu. Je nai pas demandé à ce quon range mes épices sans men parler.

Le plafond, une fissure en coin. Je la connais par cœur.

Deux heures passent. Sortie de la chambre, passage par la salle de bains, coup dœil dans la glace : rien de pâle en vérité, juste un air las.

La table est dressée dans la cuisine. Trois assiettes, trois cuillères, pain, chaussons sur plat.

Mets-toi à table, cest prêt.

Merci. Je mangerai plus tard.

Ce sera froid.

Je réchaufferai.

Elle me dévisage, visible rancœur.

Quest-ce qui ne va pas ?

Rien.

Bien sûr que si. Tu passes la journée enfermée. Tu ne me regardes même pas. Jai fait quoi, au juste ?

Je suis près du frigo, je sors une bouteille deau, me sers.

Madeleine, dis-je il faut quon parle sincèrement.

Très bien.

Vous venez toujours à limproviste. Parce que vous avez les clés. À chaque fois que je rentre, je me demande si vous êtes ici. Ou si vous nêtes pas passée.

Je suis de la famille.

Pour Gérard, oui. Pour moi, vous êtes sa mère. Ça nest pas pareil.

Elle redresse le dos.

Quest-ce qui change ? On est une famille quand même.

Une famille, cest prévenir avant de débarquer. Demander si ça ne dérange pas.

Tu voudrais que la belle-mère demande la permission à la bru ?

Voilà. Permission. Mot qui revient toujours. Demander, cest shumilier.

Appeler pour dire : Chère Isabelle, je viens samedi, cest possible ? Ce nest pas une humiliation, dis-je. Cest du respect.

Je viens voir mon fils !

Qui nest même pas là.

Toi, tu es là.

Oui. Je vis ici aussi. Jaimerais savoir à lavance qui entre chez moi.

Elle se lève, débarrasse sèchement son assiette, range son sac. Ses doigts tremblent un peu, cest la rancœur.

Très bien, finit-elle par dire.

Je ne veux pas de conflit.

On verra.

Je souhaite juste une relation normale.

Normale, ça veut dire prévenir.

Oui.

Elle boutonne son manteau, prend son sac de chaussons.

Le pot-au-feu est sur le feu, lâche-t-elle sur le pas de la porte. Le reste, fais comme tu veux.

La porte se ferme doucement. Ce genre de douceur, cest presque pire.

Je reste seule dans la cuisine. Le pot mijote bien, dans la grande cocotte que Madeleine a sortie de sous lévier. Je ne savais pas quelle savait où la trouver. Moi-même, je ne lutilise jamais.

Je me sers un bol. Je mange sans parler, les yeux sur la fenêtre. Cest vrai, il est excellent.

Je fais la vaisselle, change la casserole de place, couvre les chaussons pour quils restent moelleux.

Jécris à Camille : «Jai parlé.»

Elle répond : «Et ?»

Partie, blessée.

Tant mieux. Tas bien fait.

Je pose le téléphone. Il reste quelques heures avant le retour de Gérard. Il verra pot-au-feu, chaussons. Il faudra expliquer. Ça sera long ; il appellera sûrement sa mère dès larrivée, sans même se changer. La discussion se passera comme je lai cent fois imaginée. Il dira : Mais pourquoi tu fais ça. Je dirai : Je fais rien. Il dira : Elle voulait aider. Je dirai : Je sais.

Je prends mon livre, enfin, et vais minstaller sur le canapé. Cette fois, je peux lire. Le silence le permet.

Vers sept heures, Gérard rentre. Jentends les clés, le bruit du sac, la porte de la cuisine.

Oh, du pot-au-feu ! Maman est venue ?

Jarrive.

Oui. Mets-toi à table, je réchauffe.

Il retire déjà sa veste, la pend, les yeux sur la casserole, satisfait. Gérard est un homme solide, un peu massif, toujours de bonne humeur quand tout va bien, vite sombre quand ça coince. Je le connais depuis sept ans. Je sais comment il tient sa cuillère, comment il lit le journal le soir, comment il appelle sa mère à 20h30 précises, comment il ne lui dira jamais rien qui puisse lui déplaire.

Je sers le pot-au-feu. Il sinstalle, feuilles les mains, repère les chaussons.

Ah, au chou. Tu as goûté ?

Oui.

Bons ?

Parfaits.

Il mange. Jai ma tasse de thé. Il raconte les poissons, le brochet que Nicolas a attrapé, mais lui, rien, mais lair était formidable. Je lécoute, hoche la tête, jattends.

Maman ta paru vexée ? demande-t-il en finissant.

Un peu.

Tu lui as parlé ?

Oui. Gérard, il faut quon discute.

Il pose sa cuillère. Se ferme.

À propos ?

Les clés.

Silence.

Isabelle

Je te demande de les lui reprendre.

Cest sa mère.

Justement. Comme tout le monde, elle doit téléphoner avant de venir. Question de respect. Cest tout.

Elle vient nous voir.

Elle arrive sans prévenir, entre nimporte quand, change tout à sa convenance.

Elle voulait aider. Où est le mal ?

Gérard. Je souffle, me concentre. Je veux juste que tu mécoutes, moi. Je ne me sens jamais à la maison. À chaque retour, je vérifie partout si elle a changé quelque chose. Ce nest pas normal. Ce nest pas possible de vivre «en famille» comme ça.

Il se renverse, bras croisés.

Tu exagères.

Je ferme les yeux une seconde, puis reprends :

Tu dis toujours ça.

Parce que tu tobstines. Maman passe aider, et toi

Et moi ?

Tu fais une histoire.

Gérard. Elle est entrée sans prévenir, avec SES clés, a tout déplacé, cuisiné dans MA cuisine. Ce nest pas une histoire, cest la routine.

La routine, répète-t-il, mi-amusé, mi-lassé. Tu attends quoi ? Que je lui interdise de venir ?

Que tu lui demandes de prévenir.

Elle est vieille, elle a ses manies.

Soixante-treize, pas cent ans. Elle sait téléphoner.

Tu veux retirer les clés ?

Oui. Je te le demande. Ce nest pas un ordre, cest une demande.

Il se lève, va remplir un verre, boit sans bruit, regarde dehors.

Isabelle, tu sais bien quelle est seule. Papa est parti il y a huit ans. Elle na plus que moi.

Tu peux rester proche sans les clés. Il existe dautres moyens. Appeler. Venir quand on tinvite. Les clés, cest du contrôle.

De MA maison, souffle-t-il, se retournant.

Notre maison. Pas la sienne.

La mienne.

Ça, il la déjà dit. Toujours au point de rupture, comme un dernier atout. Ma maison.

Oui, dis-je doucement.

Silence.

Je ne lui reprendrai pas les clés, tranche-t-il.

Très bien.

Tu es sérieuse ?

Oui. Je comprends ta décision.

Isabelle ! Faut pas être glaciale comme ça.

Je ne suis pas glaciale. Jai compris.

Compris quoi ?

Je me lève, prends ma tasse.

Que tu as fait ton choix.

Mais non, je nai choisi personne. Je veux juste éviter dhumilier ma mère.

Et moi, cest moins grave si on mhumilie ?

Personne ne thumilie.

Gérard, as-tu jamais réfléchi à ce que ça fait, vivre dans une maison où nimporte qui peut entrer, à nimporte quel moment ? Evidemment non. Tu connais la réponse : ça te gêne.

Je pars dans le salon. Il ne suit pas.

Je lentends marcher, repasser, puis téléphoner. Parle bas, mais jentends : «Maman, ne tinquiète pas tu connais Isabelle bien sûr, viens quand tu veux»

Bien sûr, viens quand tu veux.

Je reste assise, jécoute. Dans ma poitrine, plus de douleur, juste du vide. Comme le silence total.

Il revient.

Isabelle.

Oui.

On ne va pas rester comme ça, hein ?

Comme ?

Glacials.

Il sassied. Je ne bouge pas.

Tu as appelé ta mère ?

Oui. Pour la rassurer.

Elle était triste ?

Un peu.

Je vois.

Isabelle Je comprends que ce nest pas facile. Mais tu pourrais être plus conciliante.

Conciliante.

Elle vieillit. Elle compte sur nous.

Gérard. Jai été conciliante six ans. Jai compris, enduré, accepté. Toujours dit : ce nest rien, elle veut faire bien, ce nest pas grave. Et aujourdhui, on en est là. Elle continue comme avant. Et toi, tu lui dis encore : viens quand tu veux.

Il retire sa main.

Tu refuses de faire un effort.

Jen ai assez de faire des efforts seule.

Ça veut dire quoi ? Divorce ?

Le mot tombe, presque désinvolte. Comme si ça devait me faire peur.

Je ne dis rien.

Isabelle. Je te pose la question.

Jai entendu.

Alors ?

Je ne vais pas répondre à une menace.

Ce nest pas une menace.

Si, tu cherches à clore la discussion.

Il va à la fenêtre.

Tout ça pour des clés

Ce qui compte, ce nest pas la clé, cest ce quil y a derrière.

Jexplique, cest toi qui refuses dentendre.

Silence.

Je ne comprends pas ce que tu attends.

Sept ans. Toujours la même phrase.

Je prends mon portefeuille, mes clés, ma veste.

Tu vas où ?

Prendre lair.

Isabelle.

Jai besoin de réfléchir.

Je sors. Lescalier sent le dîner des voisins. En bas, la ville est sombre, les lampadaires allument le bitume mouillé, feuilles noircies. Javance vers le parc deux rues plus loin. Là, bancs et chemins, silence.

Javance, je pense. Pas à Gérard, ni Madeleine. À moi. Je suis dehors en octobre et, pour la première fois, je nai pas envie de rentrer. Avant, je navais pas envie dune scène, dune dispute, de voir son visage fermé. Mais rentrer à la maison, oui. Maison, cétait maison.

Mais là, non.

Je marrête près dun banc mouillé. Je regarde les arbres, sombres et indifférents.

Jenvoie un message à Camille : «Il lui a dit : viens quand tu veux.»

Camille appelle dans la minute.

Raconte.

Je raconte. Sobre. Elle écoute. Elle finit :

Isabelle, je vais être franche. Tu vas men vouloir. Mais je dis ce que je pense.

Vas-y.

Tu vis chez lui. Tant que ce sera chez lui, tu seras invitée. Même à long terme. Jamais chez toi.

Je sais.

Non. Tu crois savoir. Sinon, tu aurais agi. Il ne lui retirera jamais les clés, Isabelle. Elles symbolisent autre chose : que lappart est à lui. Toi, tu nas pas dancrage. Si ça capote, tu pars. Lui reste.

Je me tais.

Isabelle ?

Jai compris.

Tu feras quoi ?

Je ne sais pas.

Prends ton temps. Pense dabord à toi.

Je marche un peu, puis passe devant les petits commerces. Une quincaillerie est éclairée. Jentre mécaniquement.

Ça sent la ferraille. Outils, peinture, tout le bazar. Machinalement, je longe les rayons, puis les vois.

Des serrures. Je marrête. En prends une, la repose.

Jen choisis une autre. Solide, trois clés. Le prix : 59 euros. Je reste plantée là quelques minutes. Le vendeur pianote, indifférent.

Jachète la serrure, la paie.

À la maison, Gérard est devant la télé. Il se retourne à mon arrivée.

Où étais-tu ?

À marcher.

Longtemps.

Oui.

Direction la cuisine. Je pose le sachet sur une chaise, bois un verre deau, puis le range sous lévier.

Gérard entre.

Tu as acheté quoi ?

Rien dimportant.

Il hoche la tête, se sert du thé, regarde dehors.

Isabelle, dit-il. Jy ai réfléchi.

Oui ?

Je comprends ton malaise. Mais maman on la changera pas, tu sais.

Je sais.

Voilà. On est adultes, peut-être faut lâcher prise.

Lâcher prise.

Oui, elle vient, ben elle vient. Pot-au-feu, chaussons, cest sympa Il sourit faiblement.

Gérard Je naccepterai pas.

Sourire envolé.

Alors je ne sais quoi te proposer.

Jai pas besoin de paroles. Des actes.

Lesquels ?

Parler à ta mère. Pour de vrai. Lui expliquer. Les règles, le respect.

Elle sera blessée.

Peut-être.

Elle est vieille.

On n’a pas le droit à tout pour autant.

Cest pas ce que je voulais dire.

Quoi alors ?

Il pose sa tasse, me regarde longtemps.

Si tu es si mal, peut-être je ne sais pas, peut-être que tu devrais y réfléchir.

Si je dois rester ici ?

Peut-être.

Je sens quelque chose se figer en moi, comme de leau prête à geler.

Tu veux que je parte ?

Je ne sais pas. Réfléchis-y.

Très bien. Jy réfléchis.

Je prends ma tasse. Grande chambre. Je ne lis pas, allongée dans le noir. Jentends la télé puis leau dans la salle de bains. Il se couche, demande :

Tu dors ?

Non.

Ne fais pas la tête.

Je réfléchis.

À quoi ?

À ce que tu as dit.

Soupir. Il sendort, comme toujours.

Au matin, Gérard se lève à huit heures, déjeune, part au jardin avec Nicolas. Il dit : À ce soir. Je hoche la tête. Il part.

Je bois mon café, reste à table. Sors le sachet de la quincaillerie, lobserve.

Jécris au voisin, Monsieur Lemaire, sympathique bricoleur du bâtiment.

«Bonjour ! Auriez-vous un moment aujourdhui pour changer une serrure ?»

Réponse dix minutes plus tard : «Vers midi, si vous voulez. Vous avez le matériel ?»

«Oui», je réponds.

«À tout à lheure alors.»

Je termine mon café. Le pigeon est de retour sur la gouttière. Ou un autre.

Monsieur Lemaire arrive. Grand, un peu voûté, sa boîte à outils toujours sur lui.

Bonjour, Madame Lambert. Montrez-moi la serrure.

Je montre.

Très bon choix. Allez, ça sera vite fait.

Je me retire. Du bruit, des outils, on retire lancien, on pose le neuf. Bricole gentiment en parlant tout bas.

Je fais du thé, songeuse. Je viens de faire changer la serrure dun appartement qui nest pas à moi. Je vais posséder trois nouvelles clés. Et naurai plus à les donner à personne.

Voilà ! annonce-t-il. Trois clés. Essayez.

Jessaie. Nickel.

Impeccable.

Sérieux, ça tiendra.

Je le règle, le remercie, il repart. Je referme la nouvelle porte. Silence.

Jappelle Camille.

Je lai fait. Jai changé la serrure.

Silence.

Il le sait ?

Non. Il rentre ce soir.

Isabelle, cest une autre étape. Ce nest plus «juste» la question des clés.

Je sais.

Tu es sûre ?

Je veux que personne nentre chez moi à limproviste.

Ce nest pas vraiment chez toi.

Je sais. Doù la question suivante.

Camille hésite.

Tu penses à la séparation.

Oui.

OK. Il te faut un avocat. Jai une adresse, tu veux ?

Je note.

Camille Je nai pas peur. Cest bizarre, hein ? Je devrais être terrifiée. Mais je ne ressens rien.

Ça veut dire que tu tétais déjà décidée sans te lavouer.

Peut-être. Jen sais rien. Je suis là, dans cette entrée, ex-familière, tenant trois nouvelles clés, à contempler la nouvelle serrure.

Vers six heures, Gérard rentre. Il monte, sort ses clés, tente douvrir.

Rien. Encore. Encore.

Sonnerie.

Jhésite. Puis jouvre :

Jai changé la serrure.

Silence.

Quoi ?

Jai changé la serrure, Gérard.

Ouvre.

Je le fais. Il entre, valise de pêche, air dérouté.

Tu as fait ça dans mon appartement ?

Oui.

Pourquoi ?

Je mécarte. Il pose ses affaires lentement, pensif.

Isabelle.

Je técoute.

Explique-moi ce qui se passe.

Cuisine. Il suit.

Je veux que personne ne puisse entrer sans mon consentement.

Ça, cest chez moi.

Tu me las dit hier. Je men souviens.

Isabelle ! Tas conscience ? Je pourrais parler de droit de propriété !

Tu peux.

Ma mère na plus la clé.

Non.

Tu savais que je ne voudrais pas.

Je savais.

Tu las fait.

Il sassied, dun coup, perdu.

Tu veux divorcer ?

Ce nest plus une question. Plus un défi, une compréhension.

Oui.

Pour des clés ?

Non. Pour sept ans de discussions stériles où tu as toujours choisi ta mère. Où tu mas dit daccepter. Hier, tu as même suggéré que je devrais partir. Jy ai réfléchi. Tu avais raison.

Il me regarde longtemps.

Tu ne plaisantes pas.

Non.

Isabelle, attends. Parlons calmement. Faisons

Gérard. On a parlé sept ans. Je nai plus lénergie.

Tu ne peux pas juste tout quitter.

Je ne «quitte» pas. Je mûris ma décision depuis longtemps. Toi, tu ne veux rien voir.

Il se frotte le visage, se lève, fait les cent pas.

Que fait-on ?

Il faut voir un avocat. La maison tappartient, je nen veux pas. Je prendrai mes affaires, il me faut du temps pour trouver un logement.

Tu as déjà réfléchi.

Oui.

Depuis longtemps.

Sans doute.

Il cherche ses mots. Commence : «Maman» puis s’arrête.

Raconte-lui, soufflai-je. Cest ton droit.

Je sors de la cuisine. Le salon est sombre, le lampadaire dehors commence à scintiller dans la nuit tombante. Je range des livres dans mon sac. Quelques effets, pas vite.

Derrière, il parle doucement à sa mère. Je nécoute pas.

Octobre glisse dans la nuit, Paris continue, indifférente à ce drame dun quatrième étage. Des voitures passent. Un enfant crie en bas. Une porte claque.

Je tiens trois nouvelles clés.

Lune est à moi. Rien quà moi, la première fois depuis sept ans.

Mon téléphone vibre. Camille : «Comment tu vas ?»

Je réfléchis. Puis réponds : «Calmement.»

Elle : «Cest bien. Le calme, cest un début.»

Peut-être. Demain, il y aura démarches, coups de fil, recherches dappartements. Beaucoup de choses longues et pénibles.

Mais là, cest calme.

Sur la petite étagère de lentrée, trois clés neuves brillent. À côté, lancienne, celle qui ne sert plus.

Gérard émerge du salon. Hésite dans lencadrement.

Isabelle, tu es vraiment sûre ?

Je le regarde. Son visage fatigué, épaules voûtées, mains dans les poches. Je connais cet homme depuis sept ans. Sa manière de tenir la cuillère, ses habitudes, ses peurs, son amour immense pour sa mère, qui justement ne laissait pas de place pour autre chose.

Oui, dis-je. Sûre.

Il incline la tête, lentement. Comme quelquun qui rentre dans linévitable.

Très bien, murmure-t-il. Très bien.

Ce mot flotte dans lentrée, entre nous, parmi la nouvelle serrure, les trois clés, le manteau au portemanteau. Je ne sais pas ce quil veut dire. Acceptation ? Lassitude ? Ou autre chose, dont je nai pas encore le mot.

Je prends mon sac.

Je dors chez Camille ce soir.

Daccord.

Jouvre la porte. La nouvelle serrure claque doucement. Bonne qualité, a dit Monsieur Lemaire.

Isabelle ! appelle Gérard derrière moi.

Je me retourne.

Tu vas donner de tes nouvelles ?

Je regarde longuement.

Oui, dis-je. Je donnerai des nouvelles.

Et je descends lescalier.

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