Trois nouvelles clés
Mais quest-ce que tas lair pâle, toi ! Tu recommences tes régimes ? La voix de ma belle-mère plane dans lentrée sans bonjour, comme un vent froid qui sinfiltre sous la porte.
Je mélangeais la bouillie davoine dans une vieille robe de chambre, pensant savourer enfin mon samedi. Entièrement à moi. Depuis huit heures du matin jusque tard le soir, toute la maison à moi seule, en théorie : Fabrice était parti à la pêche avec Nicolas du troisième étage, il rentrera ce soir. Dans ma tête, le programme : petit-déjeuner en silence, promenade le long du Jardin du Luxembourg, puis livre et coussins, sans téléphone ni impératif. Ces samedis-là : rarissimes, quasi rêvés, presque irréels.
Et puis.
Je me retourne. Madame Madeleine Dubois, ma belle-mère, entre déjà dans la cuisine, retirant son manteau quelle jette à laveugle sur un dossier de chaise. Trench français en lainage, glissant jusquau carrelage, elle ne remarque rien.
Bonjour, Madame Dubois, dis-je dune voix plate, celle que jai taillée à la bonne mesure au fil des ans.
Oui bonjour, bonjour Où est Fabrice ?
À la pêche.
Elle sarrête au centre de la cuisine, fixant sur moi un regard incrédule, presque accusateur, comme si javais récité un abracadabra inattendu.
À la pêche ? Il ne ma rien dit.
Il a peut-être oublié de prévenir.
La bouillie burbulle doucement. Je baisse le feu. Dehors, un ciel doctobre lourd et cendré ; il ny a pas de vent, Paris ronronne. Je rêvais déjà la balade, imaginant lair odorant des feuilles mortes, mes pas sur les pavés. Mais ce samedi ne m’appartient déjà plus.
Madame Dubois ramasse son manteau et laccroche dans le vestibule dun geste agacé, puis sassied. Elle sort de son sac un énorme sachet plastique, claque sur la toile cirée.
Jai fait quelques chaussons au chou. Fabrice adore ceux au chou.
Merci.
Au moins essaye, avant de faire la moue.
Je ne fais pas la moue. Juste, je verse le porridge dans une assiette, calme, presque immobile. Dedans, sous mes côtes, une tension mécanique, mais de lextérieur : plus de sept ans de maîtrise.
Assieds-toi, mange avec moi, insiste-t-elle. La politesse, automatique, comme un battement de cœur.
Jai déjà déjeuné. Un thé, seulement.
Je mets leau à chauffer, et massied en face delle. Elle observe mon assiette.
Cest ton petit-déjeuner, ça ? Du gruau à leau ?
Au lait.
Enfin. Fabrice, au moins, il a mangé une omelette avant la pêche ?
Je ne sais pas, il est parti à six heures, je dormais.
Elle secoue la tête, ce geste bien connu, ce sous-entendu silencieux : « Quelle épouse ! Elle dort alors que son mari part le ventre vide. »
Je regarde par la fenêtre : un pigeon chemine sur la gouttière, picorant linvisible, menant sa vie.
Tu pourrais changer de rideaux, non ? Ils sont devenus tout gris
Je les aime bien.
Toi, tu les aimes. Fabrice, il disait quil voulait que ça change.
Mensonge connu, jamais Fabrice na formulé ce souhait devant moi. A-t-il osé, lors dun de ces dialogues silencieux où ils parlent de « ma » cuisine, de « mon » appartement, sans moi ?
La bouilloire siffle. Je sers le thé, la tasse, le sucre, la cuillère. Elle commence à remuer, regard lourd sur ses chaussons.
Appelle Fabrice, dis-lui que je suis venue.
Il ny a pas de réseau au bord de létang.
Mais enfin, cest où cet endroit ?
Il a dit : pas de réseau.
Un soupir. Elle boit, considère le sachet.
Passe-moi un plat, quon ne sorte pas ces chaussons comme des sauvages.
Je tends le plat. Elle installe les chaussons un à un, rangés comme dans une vitrine boulangerie. Chaleur du chou, pâte dorée. En dautres circonstances, jen aurais pris un. Là, je regarde, cest tout.
Dis-moi, commence-t-elle, vous parlez avec Fabrice ?
Oui.
Il mappelle tous les jours. Mais toi, tes toujours silencieuse.
Il te parle de quoi ?
Elle hésite, le chausson en suspens.
De tout Quil est fatigué. Quici, y a de la tension.
Je pose la cuillère.
De la tension, je répète sans poser de question.
Enfin, tu comprends bien. Cest palpable entre vous. Je le sens.
Même en venant ici tous les quinze jours ?
Je suis sa mère. Je ressens.
Je me lève, pose mon assiette dans lévier, contemple la cour. En bas, un homme promène son teckel roux, tirant vers les buissons. Lhomme suit, mains enfoncées dans une parka, marche sereine. Instant de paix, de faux calme.
Irène, mappelle Madame Dubois soudain.
Oui ? (En France, Irène cest Irène, version typique et froide.)
Tu men veux ?
Je me retourne. Je lis sur son visage la demande, la même depuis longtemps : dire non, tout va bien, permettre à la scène de continuer.
Non, je ne ten veux pas.
Satisfaite, elle boit une gorgée.
Tant mieux. Je ne suis pas ton ennemie. Je veux votre bonheur, cest tout.
Je sais.
Jai quarante-huit ans. Fabrice, cinquante et un. Sa mère, soixante-treize. Sept ans de mariage, second mariage à chacun. Je croyais que la maturité aidait, que les secondes unions savaient mieux ce quelles désiraient et ce quelles fuyaient. Mais ça dépend des gens.
Madame Dubois pose sa tasse, se lève.
Montre-moi le contenu du frigo.
Pourquoi ?
Elle y va déjà.
Voir ce que je peux préparer pour Fabrice. Il sera affamé, ils reviennent toujours affamés de la pêche.
Jai prévu le dîner.
Elle sarrête, main sur la porte du frigo, surprise.
Irène, je veux taider.
Merci, mais je peux men occuper.
Toujours à vouloir te débrouiller ! Mais je vois bien, Fabrice a maigri.
Fabrice choisit ce quil mange.
Un homme, ça ne cuisine pas.
Il nest pas seul.
Nos regards croisent, deux mètres de lino ivoire entre nous. Ce sol, on la choisi ensemble, avant la noce, Paris, petits travaux à deux. Jai choisi, il a acquiescé. Maintenant, Madame Dubois remarque les bords relevés : il faudra changer.
Daccord, comme tu veux, dit-elle enfin.
Elle rassemble ses affaires, et je me détends en croyant quelle va partir.
Je vais rester ici, attendre Fabrice.
Le ressort se retend.
Il ne rentrera que ce soir.
Je nai pas de contrainte.
Elle sort son tricot, pelote et aiguilles de bambou, se love sur la chaise comme chez elle.
Je la regarde, ses mains, le fil sur la table à côté des chaussons, le manteau qui est réapparu sur le dossier, migré du vestibule comme par magie.
Je sers une tasse de thé, et sors dans le salon.
Le canapé maccueille, jambes repliées, je fixe le mur : petite peinture achetée au Marché dAligre, un bout de Loire, prairie, vieux saule au bord : paysage paisible, tellement aimé.
Le cliquetis des aiguilles, tout droit sorti dun conte étrange.
Jenvoie un message à mon amie Camille : « Elle est là, encore ». Réponse dans la minute : « Elle téléphone pas avant ? ». Je réponds : « Elle a les clés ». Elle menvoie un émoji aux yeux clos, puis : « Irène, tu comptes parler à Fabrice un jour ? ».
Je pose le téléphone.
Je lui ai déjà parlé, trois fois. La première, deux ans après le mariage jai compris que Madeleine Dubois ne venait pas chez nous, mais chez « Fabrice », dans ce qui était sa maison avant moi. Javais dit : il faut prévenir. Il a répliqué : cest ma mère, elle a toujours fait comme ça. Moi : cest notre foyer. Lui : elle a le droit de venir. Moi : pas sans prévenir. Lui : tu exagères.
La deuxième fois, cétait suite à son rangement impromptu des épices. Je suis rentrée, cinq minutes debout, sonnée de ne plus reconnaître la disposition de mes épices. Jai dit : ce nest pas le problème des bocaux. Il na jamais compris, ou na pas voulu.
La troisième, alors quen mon absence elle a fait tout le ménage, jusqu’à la chambre. Qui se plaint quon lui nettoie lappartement ? Moi, car elle venait sans prévenir, entrait partout, survolant mes livres sur la table de nuit, mes chaussures Peut-être elle a jugé.
Fabrice disait : Maman voulait aider. Moi : je sais. Lui : alors, quel problème ? Moi : quelle ait les clés. Lui : cest mon appart. Moi : jy vis aussi. Lui : je comprends pas ce que tu veux.
Voilà. Au bout de sept ans, il ne sait pas ce que je veux.
Dans la cuisine, jentends quelle bouge, lévier coule, puis le réfrigérateur, puis le sachet qui bruisse.
Je retourne dans la cuisine. Elle découpe un oignon, posture de chef.
Que fais-tu ?
Un potage. Fabrice adore la soupe.
Je tai demandé de ne pas toucher aux courses.
Irène, cest juste un potage. Où est le problème ?
Dans ma cuisine, je décide.
Elle me regarde, longtemps, regard perçant.
Tu minterdis de cuisiner ?
Je te demande de respecter mon espace.
Quel espace ! Tu passes trop de temps à regarder tes émissions à la télé, à te remplir la tête de ces mots modernes !
Je recule, fenêtre, vue sur cour. Plus de pigeon, ni dhomme à chien. Seules les feuilles mortes cherchent la sortie.
Irène, dit-elle plus doucement. Je ne veux que vous aider.
Jai le temps de cuisiner.
Plus on est, mieux cest.
Elle reprend le couteau elle nécoute que ce qui larrange. Pour le reste, cest du vent.
Je quitte la pièce, referme la porte de la chambre, massieds sur le lit. Le bruit de la cuisine, la casserole, le couteau. Elle fait sa soupe.
Jessaie de lire un roman, mais les mots ne salignent pas. Je ferme. Jappelle Camille.
Elle fait une soupe, dis-je.
Dans ta propre cuisine.
Oui.
Irène. Tu dois parler à Fabrice ce soir. Pas plus tard.
Je lai déjà fait.
Tu as tourné autour. Cest différent.
Silence. Elle a raison, depuis vingt ans je sais que Camille dit juste, même sil meffraie de la croire parler franchement, cest oser rompre lhabitude. Voilà pourquoi je nose pas.
Je vais lui parler.
Tu promets ?
Oui.
Rappelle-moi ensuite.
Je raccroche, mallonge sous le plafond blanchi, la fissure au-dessus du placard, ma vieille compagne.
Deux heures passent. Je sors de la chambre, salle de bain, miroir. Le même visage, fatigué, pas blafard, juste las.
Dans la cuisine, table dressée, trois assiettes, trois cuillères, pain, chaussons.
Viens manger, déclare-t-elle. Cest chaud.
Merci. Je mangerai plus tard.
Ça va refroidir !
Je pourrai réchauffer.
Son regard : blessé, revendicatif.
Enfin Irène, quest-ce qui ne va pas ? Tas passé la journée enfermée, tu me fuis, même pas un regard Quest-ce que jai fait de mal ?
Je prends une bouteille deau dans le frigo, bois, lentement.
Parlons franchement, dis-je enfin.
Bien.
Vous venez toujours sans prévenir, parce que vous avez les clés. À chaque fois, je redoute de rentrer et de vous trouver là, ou bien de repérer vos allées furtives.
Mais enfin, je suis de la famille !
Pour Fabrice. Pour moi, vous êtes ma belle-mère. Cest légèrement différent.
Elle se redresse.
Quelle différence ? On est une famille !
Une vraie famille, ça communique, ça prévient, ça demande si cest le bon moment.
Je dois demander la permission à ma belle-fille ?
Ce mot tombe permission. Comme si le respect de lintimité était une humiliation.
Un coup de fil, « Irène, jaimerais venir samedi, ça tarrange ? » Ce nest pas humiliant cest poli.
Je viens voir mon fils !
Il nest pas là.
Tu y es, toi.
Oui, jhabite ici. Je veux juste savoir à lavance qui entre chez moi.
Elle se lève, range sa vaisselle, enfile son manteau, les mains qui tremblent dorgueil blessé.
Soit, lance-t-elle.
Je ne veux pas de conflit.
Jentends.
Je veux de vraies relations, mais basées sur le respect.
De vraies relations, cest avertir… avertir qui ? Toi ?
Oui.
Elle ferme son manteau, emporte son paquet de chaussons.
Le potage est sur le feu. Le reste, fais-en ce que tu veux.
La porte claque en douceur, presque plus durement.
Je reste seule dans la cuisine. Le potage mijote dans une grosse cocotte en fonte, celle dont je croyais seule savoir lemplacement.
Je me sers, mange devant la fenêtre, en silence. Cest bon, oui factuellement indéniable.
Je fais la vaisselle, range. Je couvre les chaussons dune assiette.
Cest le moment du message à Camille : « Jai parlé. »
Camille : « Et ? »
Moi : « Elle est partie, vexée. »
Camille : « Cest son droit. Tu as bien fait. »
Je pose le téléphone. Encore des heures avant le retour de Fabrice. Il verra le potage, les chaussons il faudra sexpliquer. Il appellera sa mère avant dôter ses chaussures. Je sais déjà le scénario, exactement le même depuis toujours. Il dira : « Pourquoi tu fais ça ? », je dirai : « Quoi ? », il dira : « Elle voulait aider… ». Et ainsi de suite.
Je tente de relire, enfin ça marche, grâce au silence.
Fabrice rentre vers dix-neuf heures. Jentends son manège de clés, les cliquetis dans lentrée, la caisse de pêche, la cuisine.
Oh, une bonne soupe ! Maman est venue ?
Japparais.
Oui. Assieds-toi, je réchauffe.
Il se dévêt, se réjouit, tout en découvrant les chaussons.
Génial, au chou ! Irène, ten as goûté ?
Oui.
Bon ?
Bon.
Il mange. Je le regarde avec ma tasse.
Il narre la pêche, Nicolas, lair pur, il souffle, respire, vante la lumière du matin. À la fin, il demande, entre deux cuillerées :
Maman est vexée ?
Un peu.
Vous avez parlé ?
Oui. Fabrice, il faut quon parle des clés.
Il pose la cuillère, me regarde, la figure déjà refermée.
Quoi ?
Je voudrais que tu récupères les clés de ta mère.
Pause.
Cest ma mère quand même.
Justement. Elle doit prévenir. Cest normal. Cest de la politesse. Cest pour la paix de notre couple.
Elle vient voir la famille.
Elle débarque sans prévenir, entre dans la chambre, déplace mes affaires, cuisine sans mon accord.
Elle veut rendre service…
Fabrice, mentends-tu ? Je ne me sens pas chez moi. Jai fini par mattendre chaque jour à trouver ma cuisine modifiée. Ce nest pas normal.
Il saffale, bras croisés.
Tu exagères.
Je ferme les yeux, les rouvre.
Tu dis toujours ça.
Parce que tu fais tout un plat. Maman vient, elle cuisine, voilà tout.
Fabrice. Elle a les clés, elle entre, elle change mes habitudes dans « notre » maison. Cest systémique.
Systématique, hein… Tu veux que je dise à ma mère de ne plus venir ?
Juste dappeler avant.
Elle vieillit, elle est seule, tu le sais bien.
Elle a soixante-treize ans, elle sait téléphoner.
Tu EXIGES quon lui retire les clés.
Je demande, oui.
Il se lève, boit un verre deau devant la fenêtre.
Irène, elle na que moi. Depuis que Papa est mort, elle na personne dautre.
Il y a dautres façons de ne pas être seule être invitée, téléphoner, attendre laccord. Mais les clés servent à contrôler, pas à rassurer.
Contrôler Cest « ma » maison.
La phrase finale, tirée comme une arme. Toujours à la fin.
Oui, murmurai-je. La tienne.
Silence.
Je ne reprendrai pas les clés, dit-il.
Bien.
Ah bon ? Tu ne te fâches pas ?
Je comprends ta décision.
Ne sois pas froide.
Je viens de comprendre. Cest toi qui as choisi.
Mais je ne choisis pas, je protège Maman.
Et moi, tant pis.
Personne ne toffense.
As-tu déjà songé à ce que ça fait, vivre là où nimporte qui peut entrer à toute heure ? Non, bien sûr, car tu connais la réponse.
Je quitte la pièce, il ne me suit pas.
Je lentends farfouiller, puis téléphoner doucement : « Maman… tinquiète pas… Irène est comme ça… tu sais bien… Bien sûr, viens quand tu veux… ».
Viens quand tu veux.
Je reste là, passive, comme dans lobscurité après extinction.
Il entre.
Irène.
Oui.
On ne va pas rester comme ça.
Comme quoi ?
Dans ce silence.
Il sassoit près de moi, je ne bouge pas.
Tu las appelée ?
Oui, pour la rassurer.
Elle est blessée ?
Un peu.
Daccord.
Irène, je comprends que cest gênant. Mais tu pourrais être un peu plus douce Elle est vieille, seule, elle sinquiète.
Jai été douce six ans durant, Fabrice. Compréhensive, patiente, disant toujours ce nest pas grave. Et voilà où nous en sommes. À chaque fois, cest : Elle veut bien faire. Et toi tu lui ouvres la porte.
Il retire sa main.
Tu refuses tout compromis.
Je suis fatiguée des compromis à sens unique.
Tu penses à divorcer ?
Il prononce ce mot avec détachement, comme un ballon dessai.
Je reste muette.
Irène, jai posé une question.
Jai entendu.
Alors ?
Tu le dis comme on pose un ultimatum, pour fermer la conversation.
Il séloigne, va vers la fenêtre.
Tu compliques tout pour des clés.
Ce nest pas les clés, cest ce quil y a derrière. Mais tu refuses dy penser.
Je parle pourtant.
Non, tu justifies : Elle est vieille, tes sensible Cest pour me faire taire.
Il soupire, longuement.
Je ne sais pas ce que tu attends.
Sept ans. Toujours cette incompréhension.
Je prends mon portefeuille, mes clés, une veste.
Où vas-tu ?
Prendre lair.
Irène ?
Jai besoin de souffler.
Je descends, dans la cage descalier une odeur de rôti planent, ambiance de voisins et de Paris. Je traverse la cour, la nuit tombe, lampadaires, feuilles noires de pluie. Je vais jusquau parc Monceau, bancs mouillés, arbres fantômes, silence de rêve.
Je pense, non à Fabrice, ni à sa mère. À moi. À la sensation nouvelle de ne plus vouloir rentrer. Jadis, fuir la dispute, éviter la tension, oui, mais jamais bouder le foyer. Le foyer, c’était la certitude. Là, je ne veux pas.
Je mappuie contre un arbre. Je texte Camille : « Il a dit à sa mère de venir quand elle veut. »
Camille appelle tout de suite.
Raconte.
Je résume. Elle reste silencieuse.
Irène, je vais te dire, tu vas men vouloir : tu vis dans son appartement. Tant que cest le sien, tu resteras linvitée, même à vie.
Je le sais.
Non. Tu laurais déjà quitté, sinon. Il ne reprendra JAMAIS les clés à sa mère. Les clés, ce nest pas la mère. Cest le rappel : cest chez lui, et toi… tu nes que de passage.
Je najoute rien.
Et maintenant ?
Je ne sais pas. Pas encore.
Prends ton temps. Réfléchis.
Je reste, puis je flâne dans la rue. Je passe devant une quincaillerie encore ouverte. Besoin dair, puis… instinct. Jentre.
Odeur de caoutchouc, dhuile, doutils neufs. Je déambule sans but, puis vois le rayon des serrures. Je prends une boîte : beau modèle, trois clés. Je vérifie le prix quarante-sept euros. Je reste immobile un moment, puis paye.
À la maison, Fabrice regarde la télé. Il minterroge du coin de lœil.
Quas-tu acheté ?
De la bricole.
Je range le sachet sous lévier.
Fabrice entre, regarde Paris par la fenêtre.
Jy ai pensé, pendant ta balade. Et ?
Maman ne changera jamais, on le sait Peut-être faut-il juste accepter.
Accepter
Oui. Et puis, tu as le potage et les chaussons. Il sourit faiblement.
Non, Fabrice. Je naccepterai plus.
La maigre sourire disparaît.
Alors, je ne vois pas ce que tu veux.
Pas des paroles : des actes. Parle à ta mère, sérieusement. Mets une limite.
Elle sera blessée.
Peut-être.
Elle est vieille.
Alors à quoi bon discuter. Elle aurait toujours raison ?
Il me fixe, longtemps.
Irène, si tu es mal ici Je ne sais pas, cest peut-être pas le bon endroit, finalement…
Tu me demandes de partir ?
Réfléchis au moins.
Tout simmobilise en moi pas effondrée, figée. Leau gelée, pile avant son bloc de glace.
Tu veux que je parte ?
… Réfléchis.
Très bien, je vais réfléchir.
Je misole dans la chambre, rideaux tirés.
Il sendort aussitôt, moi je fixe la fissure invisible du plafond.
Le lendemain, il quitte lappart au petit matin, direction la campagne avec Nicolas. Je reste, bois un café, puis sors le sachet de la quincaillerie, pose la boîte sur la table. Long moment devant.
Je texte le voisin du dessous, Monsieur Lemoine. On sentend bien. Il bricole pour les locataires.
« Bonjour, pouvez-vous changer la serrure de ma porte aujourdhui ? »
Il répond quelques minutes plus tard : « Vers midi, ça vous va ? Serrure fournie ou à acheter ? »
« Fourni. »
Il dit : « Jattends votre appel. »
Javale mon café devant la fenêtre ; un pigeon, ou un autre, repasse.
À midi, Monsieur Lemoine arrive, grand, boîte à outils.
Bonjour, Madame Lenoir. Montrez-moi la serrure.
Il lexamine.
Pas mal, costaud, rien à redire. Une demi-heure.
Il saffaire, moi je moccupe. Je lentends dans lentrée, mon appartement me paraît à la fois étranger et familier. Trois nouvelles clés pour moi seule.
Voilà, cest posé, mannonce-t-il.
Je teste, impeccable.
Parfait…
Lancien, jen fais quoi ?
Jetez-le.
Je règle, il part. Je reste dans lentrée.
Jappelle Camille.
Jai changé la serrure.
Court silence.
Fabrice le sait ?
Non.
Il rentre quand ?
Ce soir.
Irène. Tu comprends ce que ça implique ? Ce nest plus une histoire de clés.
Je sais.
Tu veux vraiment ça ?
Je veux quon nentre pas chez moi sans mon consentement.
Cest chez lui…
Justement ça va changer.
Elle najoute rien.
Jinscris les coordonnées dun avocat quelle me transmet.
Camille Je nai pas peur. Cest étrange, non ? Je devrais mais non.
Ça veut dire que ta décision était prise depuis longtemps, sans que tu assumes.
Peut-être, je ne sais pas.
Fabrice rentre vers dix-huit heures, tambourine, puis… Essaye toutes ses clés. En vain.
Il sonne.
Jattends. Enfin jouvre.
Tu as changé la serrure.
Oui.
Dans mon appartement.
Oui.
Pourquoi ?
Jouvre le passage, il entre lentement, comme absent.
Irène, tu comprends ce que tu fais ? Une nouvelle serrure dans ma maison ? Ça pourrait aller loin
Je sais.
Les clés de maman ne marchent plus ?
Non.
Tu as pensé que ça pouvait me gêner ?
Oui.
Et tu las fait quand même.
Il sassoit, vide, bras ballants.
Tu veux divorcer.
Ce nest plus une question, cest lévidence.
Oui.
Pour des clés ?
Non. Pour sept ans de non-dits où tu as toujours choisi ta mère. Pour mavoir demandé daccepter. Pour mavoir demandé de réfléchir à ma place. Jai réfléchi : tu avais raison.
Il me dévisage, longtemps.
Tu ne mens pas.
Non.
Irène, attends… On peut discuter ?
Ça fait sept ans quon parle. Je suis fatiguée.
Cest fou Pour des serrures…
Ce nest pas que des serrures. Cest tout un système que tu ne voulais pas voir.
Il se lève, erre dans la cuisine.
Et maintenant ?
On contacte un avocat. Lappartement tappartient, je prendrai mes affaires en temps voulu.
Tu as donc prévu tout ça ?
Oui.
Depuis longtemps ?
Peut-être.
Il sassoit, hagard.
Ma (il se reprend) appelle-la, cest ton droit.
Je sors. Le salon semplit de pénombre, dehors Paris persiste, un enfant crie dans la cour, une porte claque.
Jai, dans ma main, trois nouvelles clés.
Celle-ci, la mienne toute seule, pour la première fois en sept ans.
Mon téléphone vibre. Camille : « Ça va ? »
Je réfléchis, puis réponds : « Silencieux. »
Elle : « Cest bien. Le silence, cest le commencement. »
Peut-être.
Bientôt, il faudra téléphoner à lavocat, chercher un appartement, organiser la suite : paperasse, fatigue.
Mais là, tout de suite, cest calme.
Dans lentrée, trois clés sur la petite tablette, la quatrième, celle de Fabrice, ne sert plus.
Fabrice traverse lappartement, sarrête.
Irène, tu es sûre ?
Je contemple son visage rond, fatigué, le dos voûté, les mains dans les poches. Sept ans à connaitre cette posture, ses habitudes, ses peurs, son amour immense pour sa mère, unique et dévorant.
Oui.
Il hoche la tête doucement, résigne et usé.
Daccord
Ce mot flotte dans lentrée, entre serrure neuve, trois clés, manteaux sur la patère. Son sens méchappe encore : consentement, lassitude ou quelque chose dautre que je ne peux nommer.
Je prends mon sac.
Je passerai la nuit chez Camille.
Daccord.
Je ferme la porte derrière moi, la nouvelle serrure claque, douce, légère, précise, française.
Irène, murmure-t-il derrière moi.
Je me retourne.
Tu donneras de tes nouvelles ?
Je le regarde longuement.
Oui, je tappellerai.
Et je descends, rêveuse et flottante, lescalier en colimaçon, ces trois clés dans la main, enfin à moi, rien quà moi.