Elle nest pas du tout effrayante ! Elle est belle ! Maxime, dis-leur !
Sacha serrait dans ses bras une chatte efflanquée et griffée, tremblante comme une feuille. Autour delle, les voisins se bouchaient les oreilles pour ne pas entendre les sanglots puissants de la fillette.
La voix grave et sonore, héritage dune grande famille, à cinq ans à peine, Alexandra navait pas dégale dans la cour dès quil sagissait de faire vibrer les vitres par ses cris. Les voisins étaient habitués à Sacha, à ses frères et sœurs, à cette troupe bruyante et bigarrée. Chacun savait que Claire, leur mère, avait bien du mal à maintenir lordre parmi eux, elle dont lemploi du temps aurait déjà eu raison de bien dautres femmes.
Le portail en fer forgé, beauté dune autre époque, séparait lancien hôtel particulierdevenu depuis longtemps immeuble collectifde la rue. On en était si fier, chacun des habitants. Claire aussi, chaque printemps, peignait le portail avec les autres, donc elle sestimait en droit dy appuyer tout son poids chaque fois que lépuisement la gagnait.
Pourtant, elle murmurait en souriant :
Nous sommes tous des chevaux ! Beaux, forts, des percherons obstinés, nobles. Qui dautre porterait nos fardeaux, sinon nous-mêmes ? Je suis un poney immortel, tournant inlassablement en rond. Pourquoi, je le sais ; où, cest plus flou… On te pousse, tu avances le museau dans la queue de celui qui précède, rêvant simplement du soir… Que tous soient couchés, propres, repus, heureux, et que lévier soit vide. Cette vacuité, ça, cest le bonheur
Claire avait une philosophie douce, mais sa beauté nintéressait plus grand monde quand on élevait seule six enfants, surtout sans aide notable. Son histoire damour, elle y avait renoncé sans amertume. Il y avait trop à faire.
Être mère de six enfants, ce nest pas une mince affaire !
Et personne ne songerait à le lui reprocher, car tous connaissaient la saga de sa famille.
Sacha, comme trois des enfants de Claire, était adoptée.
Pas depuis lASE, ni dune institution ; elle ne sétait pas lancée dans laccueil de tout cœur, mû par un besoin dhéroïsme. Peut-être aurait-elle pu… Mais pas à cette époque, ni seule. La vie avait dautres plans pour Claire, des plans imprévus, tissés de destins croisés au gré des événements.
Enfants dhéritage, disait-elle. Un héritage, on laccepte ou pas. Claire avait refusé dabandonner ces enfants, eux aussi de sa famille, envers lesquels la vie navait pas été juste. On ne lavait pas laissée tomber, elle. Alors pourquoi serait-ce différent pour eux ?
Claire était une enfant des années 1990.
Sa mère, une véritable reine de beauté, faisait tourner toutes les têtes du petit bourg de la banlieue parisienne. Mariée à dix-huit ans, dans une robe dune telle pureté que toutes les filles en rêvaient, et un mari aux affaires si troubles que personne nosait les évoquer à voix haute.
Claire ne garda aucun souvenir de ses parents. Elle allait au cimetière du coin avec sa grand-mère, posait ses mains sur les plaques glaçées et murmurait à peine ses secrets, son dessin, le foulard tricoté rouge et blanc. Ce nest quà seize ans quelle comprit vraiment :
Ton père, ma chérie, cétait un voyou. Il est parti trop tôt, il a embarqué maman avec lui. On ne doit pas parler mal, mais non, je ne lui pardonnerai jamais. Jai tant pleuré… Ton père avait couvert ta mère de son corps, dit-on. Peut-être il laimait vraiment, qui sait ? Toi, tu es la joie restante de ma fille
Voilà pourquoi détranges visiteurs passaient, silencieux, laissaient, sans un mot, de grosses enveloppes, puis repartaient.
La grand-mère ne les refusait pas, ces euros, mais les rangeait dans une boîte. À la fin du lycée, elle acheta à Claire un grand appartement lumineux.
Voilà, ma puce. Ton héritage. De la part de ta mère et de ton père.
Claire ne voulait pas y vivre. Elle restait avec sa grand-mère.
Pourquoi, ma Claire ? Cest un si bel appartement, tout près de ton lycée. Juste en bas, cinq minutes à pied !
Sans toi, rien na de goût. Ou tu viens avec moi, ou on reste ici !
La grand-mère rechigna longtemps à quitter son propre logis marqué par la mémoire de sa fille. Mais un jour, la cousine, Pauline, débarqua :
Claire, permets-nous de vivre dans ton appartement, pour les enfants. Je te paie le loyer, on fera tout en règle, promis ! Sans adresse, pas de place en crèche
Pauline, opiniâtre et affairée, savait amadouer nimporte qui, disait la grand-mère :
Ne lécoute pas, Claire ! Elle est futée… mais attention à la malice dun renard dans une maisonnette de glace ! Refuse !
Mais Mamie, elle a des enfants
Eh alors ? Quelle sen occupe ! Moi, je nai quune priorité, toi !
Claire supportait mal lidée davoir de lespace vide tandis que dautres galéraient. Mais sa grand-mère fut intraitable cette fois :
Non, Claire ! Ce nest pas “humain”, tu crois. Mais donner, toujours, ce nest pas aider. On a tous besoin dapprendre à se battre. Sinon, à quoi bon ? Tu donnes la lune, on réclame les étoiles. Pauline se débrouillera. Cest tout. Et crois-moi, chaque goutte damour, cest un trésor.
Le temps avait prouvé la sagesse de la grand-mère.
Quand la vieille offrit sa propre petite pièce à Pauline, cette dernière ne broncha pas.
Je savais quon ne laisserait pas tomber Claire.
Et cest comme ça que ça doit être.
Claire et la grand-mère sinstallèrent dans leur nouvel appartement, à petits pas, apprivoisant peu à peu les lieux.
Mais le temps ne sarrête pour personne. Claire rêvait que sa grand-mère ait un peu de paix, mais la vie ne lentendait pas ainsi.
La grand-mère se rendait chaque semaine au cabinet médical du quartier, plaisantant :
On dirait que je travaille là ! en triant ses ordonnances.
La santé déclinait, Claire angoissait, essayait de laccompagner partout, mais la vieille lévinçait toujours :
Je peux marcher toute seule ! Occupe-toi des enfants, va !
Claire regretta si fort plus tard de ne pas avoir insisté…
Lhiver fut fatal. Un matin, la vieille glissa sur du verglas à deux pas du cabinet, heurta violemment le trottoir. Les passants, pressés, la contournèrent. Un taxi, la découvrant, appela les secours et avertit Claire. Mais il était trop tard…
La grand-mère séteignit le lendemain. Claire, blottie contre Pauline, attendit, veilla dans les couloirs dhôpital, le corps engourdi et lâme à vif.
Comment je vais faire sans elle, Pauline ?
Pourquoi sans elle ? Espère. Courage !
Mais Pauline avait compris : cétait fini.
Les médecins évitaient leur regard ; les espoirs, morts-nés.
Le lendemain, Claire sut que sa vie venait encore de basculer. Elle serait désormais seule à répondre de tout.
Les années suivantes furent mouvementées. Un homme, Olivier, vécut cinq ans avec Claire et deux enfants. Un jour, il avoua, très droit :
Claire, jai rencontré quelquun, je ne peux plus vivre ici. Mais je taiderai, toujours.
On reste amis, Olivier ? Elle laida à faire ses valises, épuisée. Il ny avait même pas de colère à trouver.
On ne force pas la fidélité ; la vie file, le cœur va où il veut. Au moins, il aimait ses enfants et continuait à les voir, à leur offrir ses week-ends.
Plus tard, Olivier annonça à Claire quil allait avoir un autre enfant. Elle laccueillit paisiblement :
Cest bien. Je suis contente pour toi.
Une nouvelle inattendue survint aussi chez Pauline. Une grossesse, double, sans père pour lassumer.
Claire, comment je vais faire ? Je suis seule, deux enfants déjà et bientôt les jumeaux ! Je ne tiendrai pas
Un cri du cœur, tandis que dans le couloir, Maxime et Lisa réclamaient du chocolat et des câlins.
Claire, regardant les petits bras tendus, sut ce quil fallait faire.
Tu es complètement folle ! Pauline secouait la tête devant le document de donation. Je ne peux pas
Si, tu peux. Je toffre la stabilité pour tes enfants. Cest ce que Mamie aurait voulu. Ne refuse pas, cest juste.
Lappartement familial passa à Pauline, la famille attendit les jumeaux. Sacha et Manon naquirent, minuscules, mais déjà pleines de voix et de vie.
Comme elles crient ! ria la sage-femme. Quels jolis prénoms, comment vont-elles sappeler ?
Une en hommage à maman, Alexandra, et lautre, à ma sœur de cœur, Marie.
Votre tante devait être quelquun dextraordinaire !
Elle létait. Sans elle, ces enfants ne seraient même pas nés
Les enfants et Claire accueillirent Pauline à la sortie de la maternité.
Voilà, nous sommes plus nombreux ! chuchota Claire en soulevant le voile du couffin.
Pourvu quelles soient heureuses soupira Pauline, cachant ses propres angoisses.
Mais les angoisses étaient fondées. Pauline tomba malade une semaine plus tard. Au matin, elle appela Maxime :
Occupe-toi des petites, la veille je vais mal, jai déjà appelé le SAMU. Et ne pleure pas devant Lisa
Rien à faire. Son cœur se figea brusquement. Claire dut prendre une décision terrible, mais il ne pouvait en être autrement.
Vous êtes bien la seule parente, hésitait la travailleuse sociale. Mais quatre enfants ? Plus les vôtres ? Cest une tâche écrasante.
Claire acquiesça, mais son choix était fait. Elle nabandonnerait jamais Maxime, Lisa et les jumelles. Les séparer, les confier à dautres ? Impossible.
Heureusement, Olivier aida : avocat, papiers, baby-sitting Il demanda un soir, inquiet :
Six enfants, Claire, tu es sûre ?
Je nai jamais eu aussi peur, Olivier. Mais je ne peux pas autrement. Ce sont tous les miens !
Et si tu chuais ?
Jai très peur mais je dois avancer !
Tu nes plus seule, si tu veux. Je serai là. Je te le dois, tu sais ? Il essuya ses larmes. Tu vas réussir. Si quelquun peut le faire, cest toi.
De ta bouche à loreille de Dieu, Olivier !
Mamie la sûrement déjà soufflé, là-haut
Pour la première fois depuis la mort de Pauline, Claire sourit.
Cest resté difficile. Parfois, la nuit, elle pleurait dans son oreiller, silencieuse pour ne pas réveiller la tribu.
Mamie, guide-moi Comment tenir le coup ?
Mais, étrangement, la mémoire offrait une réponse douce ou une phrase, un souvenir, juste de quoi tenir.
Les enfants grandissaient soudés, sûrs que chez Claire, la porte restait toujours ouverte.
Ce jour-là, Sacha serrait la chatte famélique, défiant les voisins :
Claire va te chasser à cause du chat, Sacha ! Regarde son pelage, ses balafres !
Non ! Sacha chercha du regard Maxime, puis la porte dentrée.
Ce matin-là, Claire préparait une sortie au Jardin des Plantes. Tout organisé, petit-déjeuner prêt, enfants excités. Elle confia les plus jeunes à Maxime le temps de finir ses affaires.
Mets-les sur les balançoires, Maxime ! Je reviens, deux minutes !
Regarde dans larmoire de Lisa pour tes baskets ! On est dans la cour, maman !
Claire fouilla un instant, se maquilla, rajouta même du rouge à lèvres pour une fois. Pourquoi pas ? Que les soucis seffacent un moment. Aujourdhui, elle voulait être belle, pour elle, pour eux, pour la mémoire de sa grand-mère qui, jadis, lemmenait déjà dans ce même zoo, sandwichs et compote à la main, assises sur le banc sous les arbres.
Aujourdhui, cétait à elle de passer le flambeau, de fabriquer le bonheur.
En fermant la porte, elle croisa la voisine.
Va, Claire. Une surprise tattend dans la cour !
Sacha bondit vers elle avec la chatte :
Maman ! Regarde, elle est belle, non ?
Que répondre ?
Claire attrapa le petit animal, linspecta en silence, puis déclara :
Jardin des Plantes annulé. On a un tigre à soigner ! Maxime, cest où la clinique vétérinaire la plus proche ? En route !
La sortie zoo attendrait. Mais la journée serait belle, malgré tout.
Quelques mois plus tard, la chatte squelettique serait devenue une maîtresse-maison magnifique, dune tendresse infinie, apportant au foyer de Claire une perle de joie, et une mer de bonheur.
Et personne nen serait surpris, ni Claire, ni les enfants, car ici on savait bien : là où il y a de lamour, il y en a toujours assez pour chacun.