Les parents de mon époux ne semblaient jamais vouloir se calmer ils cherchaient sans cesse à le réconcilier avec son ex-femme. « Mais enfin, tu ne comprends donc pas ? Ils ont un fils ensemble », me confiait ma belle-mère en soupirant.
Je me retourne aujourdhui sur cette époque ancienne, quand je venais dépouser un homme dont les parents nacceptaient toujours pas la séparation. Pour eux, leur fils était resté lépoux légitime de son ancienne femme, même si leur divorce remontait à plus de quatre années déjà. À peine un an après leur rupture, nous nous étions mariés, et depuis, nous vivions heureux ensemble.
Ma belle-mère, Madame Lefèvre, ne décolérait pas. Selon elle, Jérôme avait agi avec précipitation, par pure sottise, et se devait coûte que coûte de recoller les morceaux avec la famille de son ancienne épouse, ne serait-ce que par devoir envers leur fils, Louis.
Lorsque jai fait la connaissance de Jérôme, tout cela était déjà derrière lui. Leur séparation sétait faite, paraît-il, dun commun accord. Son ex-femme, Églantine, avait même retrouvé le bonheur auprès dun autre homme depuis belle lurette. Daucuns disaient quelle entretenait une liaison avant même le divorce, mais je nai jamais eu à y croire.
Avec du recul, nous avons peut-être commis une imprudence en nous mariant si vite. Cétait ma propre mère qui avait poussé pour que nous officialisions notre union, surtout quand elle a su que jattendais un enfant. Pourtant, Jérôme ma toujours dit avec franchise : « Si Églantine navait pas été enceinte, jamais je naurais franchi le pas du mariage, je nétais pas amoureux. Je sortais simplement avec elle, sans plus. » Mais tout cela appartenait au passé.
Je nai jamais craint le fantôme de son ancienne femme. Par prudence, jai observé Jérôme au début ; je nai décerné aucun attachement à son ancienne vie. Leur relation était devenue strictement parentale ; Églantine, elle non plus, ne montrait aucune animosité, ni intention de raviver les flammes dautrefois. Ils échangeaient seulement à propos de Louis.
Seuls les parents de Jérôme ne pouvaient concevoir ce nouvel équilibre. Son père, Monsieur Lefèvre, était tout aussi obstiné. Le moindre prétexte leur servait à tenter de recréer lancien foyer. Notre mariage fut bien mal perçu de leur part.
« Tu es encore jeune, tout lavenir devant toi. Pourquoi tembourber dans lhistoire dautrui ? » me questionnait ma belle-mère lorsque nous étions seules.
Je lui avais rétorqué que si Jérôme était encore lié à sa première femme, jamais je ne me serais immiscée. Mais telle nétait plus la situation. Elle voulait poursuivre, mais Jérôme entra dans la pièce et elle se tut, visiblement contrariée. Ce jour-là, jai su que jamais nous nentretiendrions de liens profonds, mais cela ne maffligeait pas particulièrement.
Après le mariage, nous avions emménagé ensemble. Je ne voyais quasiment pas les Lefèvre, excepté lors de certaines fêtes en famille, occasions lors desquelles je devais subir de longues plaintes à propos de lex-famille de mon mari. Jérôme lui-même tentait dapaiser sa mère, sans convaincre personne, car les mêmes discussions revenaient sans cesse.
Nous nétions pas pressés davoir des enfants. Je ne me voyais pas encore mère, et Jérôme avait déjà un fils. Ma belle-mère se satisfaisait bien de la situation : le « petit Louis » était son rayon de soleil.
Après la séparation, Madame Lefèvre avait redoublé defforts : elle invitait Églantine à toutes les fêtes, clamait que rien ne valait leur ancienne union, la couvrait déloges pour un rien Mais la principale intéressée restait de marbre, sadaptant sans rechigner à ces rencontres imposées.
Madame Lefèvre tentait de semer la jalousie, tant chez Jérôme que chez moi. Il lui arrivait de mappeler pour senquérir de lendroit où se trouvait son fils. Si jignorais la réponse, elle insinuerait aussitôt quil était chez Églantine, ou bien trouverait un prétexte pour le lui envoyer. Toutes les méthodes, même les plus futiles, étaient bonnes à ses yeux.
Je ne ressentais aucune jalousie mais cette agitation permanente me minait. Si lon observait Jérôme et Églantine, il était évident que plus rien ne les unissait hormis léducation de leur fils. Celui-ci venait parfois passer le week-end chez nous, Jérôme versait régulièrement une pension fixée en euros à son ex-femme, sans que celle-ci demande jamais plus. Leur relation était cordiale, civilisée. Chacun avait refait sa vie, ils se respectaient mutuellement.
Mais ce tableau napaisait en rien ma belle-mère. Elle navait de cesse de fomenter de nouveaux plans insensés. Je me demande encore aujourdhui si cela prendra fin un jour, ou si elle finira par accepter lévidence. Jérôme nourrit lespoir que tout rentrera dans lordre le jour où je donnerai un second petit-enfant à sa mère. Mais, pour ma part, je ny crois guère.