Les Paquets de Bonbons
Eh bien, tu en es un, un vrai paquet de bonbons, Jean-Baptiste ! Si javais encore la force, je taurais bien secoué, comme un vieux tapis ! Mais à quoi bon ? À ton âge, tu nas toujours pas acquis la sagesse
Mamie Simone cracha à ses pieds, en lançant un regard noir à son voisin de palier, puis, boitillant sur sa jambe raide, séloigna vers sa maison. Elle avait dit ce quelle avait à dire ; le reste, maintenant, cétait à sa conscience de lui apprendre comment il doit vivre. Les autres navaient pas pu lui inculquer le bon sens, peut-être que le destin sen mêlerait ?
Allons donc ! Mettre sa propre mère en maison de retraite ? Qui a déjà vu ça par ici ? Oui, Claudine est clouée au lit, mais il est son fils ou un oncle lointain, à la fin ? Simone était écœurée. Si elle avait eu la force, elle aurait pris sa vieille amie chez elle, sans hésiter une seconde. Mais voilà
Elle avait de la peine pour sa petite-fille, Emilienne. Une fille en or, serviable bien sûr, mais ce nest pas un cheval non plus, elle ne peut pas tout assumer seule. Déjà, elle était restée au village au lieu de poursuivre ses études à Rennes quand sa mère est tombée malade. Elle était dabord partie, puis était revenue. Elle navait pas pu abandonner sa mère et sa grand-mère. Elle aidait comme elle pouvait, sachant bien que Simone navait plus la force de veiller sur sa fille. Déjà pour elle, ce nétait pas facile. Depuis sa chute deux ans auparavant, cétait encore pire. Avant, elle peinait déjà à marcher, maintenant, cest presque impossible.
Sa fille cadette avait proposé de prendre Simone chez elle, à Nantes, mais impossible daccepter. Où les loger ? Leur appartement est minuscule, tout le monde sy tasse. Son gendre est un homme bien, certes, mais incapable de défendre sa famille. Il travaille autant quil peut, mais les fins de mois sont difficiles. Ils ont deux enfants, et cest dur de joindre les deux bouts. Et Simone, à présent, nest plus dune grande aide. Avant, elle tenait la maison, aidait les enfants, mais maintenant ? Plus rien Un débris Emilienne sénervait quand sa grand-mère parlait ainsi delle-même, mais à quoi bon se fâcher contre la vérité ? La santé nest pas là, la force sen va. Le matin, simplement se lever du lit est un combat. Ouvrir les yeux, réfléchir, puis se rassembler, comme on rassemble les miettes sur la table On se regroupe, et allez, debout ! On se remet en route.
Heureusement, Emilienne, la petite-fille, est vive comme une chevrette. Le temps que Simone sactive, elle a déjà tout rangé, sest occupée de sa mère, et file à son travail. Toujours été pleine dénergie. Depuis toute petite.
Simone avait eu sa fille aînée, la mère dEmilienne, sur le tard. Jamais elle naurait cru devenir mère.
Son premier mari ne lui pardonna jamais sa stérilité. Il est parti. Simone fut triste, mais pas trop. Elle voyait bien quil ne laimait jamais vraiment. Cétait elle qui brûlait, pas lui.
Dans sa jeunesse, Simone avait la beauté du diable. Plus belle que toutes les filles du canton. Les garçons la poursuivaient depuis le collège. Mais elle se tenait à carreau. Elle attendait lamour. Elle croyait que lélu arriverait un jour, celui qui la ferait vibrer. Mais il ne venait pas. Le temps passait. Sous les reproches de sa mère, Simone perdait confiance.
Tu fais trop la difficile ! Tu resteras vieille fille !
Mais comment accepter quelquun que lon naime pas ?
Un jour, un jeune homme, Paul, que Simone ne connaissait même pas, revint de larmée et sinstalla dans le village voisin. Il était venu chez ses grands-parents. Pourquoi ? Nul ne le savait. Et il navait pas à sexpliquer à Simone.
Mais voilà, dès quelle le vit, elle tomba éperdument amoureuse.
Paul nattendit guère. Après lavoir aperçue, il envoya vite ses parents demander sa main. La mère de Simone, ravie, accepta. Il était temps ! La fille devait se marier !
Ce fut un beau mariage, festif. Simone était heureuse comme tout. Mais elle remarqua vite des chuchotements à table. La belle-mère de Simone lemmena alors à lécart, vers une femme sombre en deuil qui tenait une poussette. En voyant lenfant, Simone devina tout. Paul lui raconta plus tard quil était parti à larmée en laissant une fiancée, mais doutait que lenfant fut le sien. Sa famille aussi avait insisté sur les dates. Après, la mère de Paul était allée vérifier sous la pression des voisines. Lenfant lui ressemblait trait pour trait. Mais à présent, trop tard. Il était fiancé à Simone.
Lancienne fiancée refusa de retourner avec Paul. Elle ne pardonna pas la trahison. Sa mère avait amené lenfant à la noce sans rien dire, sous prétexte daller voir sa sœur.
Pour que tu saches avec qui tu tes mariée, lança-t-elle à Simone.
À quoi bon ? Son mari, elle laimait. Le passé, cest le passé. Qui na pas derreur ? Faut-il être parfait sur cette terre ? Elle nempêcha jamais Paul de voir son fils, mais il nen avait apparemment pas envie. Très vite, Simone comprit que Paul naimait que lui-même. Les autres nétaient que le cadre.
Il ny avait rien à lui reprocher, il était travailleur, la maison bien tenue, mais le bonheur ny était pas.
En quinze années de mariage, elle ne sentit jamais de chaleur de la part de son mari. Il était là, mais cétait comme sil nétait pas là. Vide et silence.
Elle espérait avoir des enfants, pensant que cela changerait tout. Mais lorsquil lui dit, presque en passant, quelle nétait même pas une femme puisquelle ne pouvait pas donner denfant, Simone comprit que sa route navait mené nulle part.
Le divorce fut rapide, si bien que même les voisins ne sen rendirent pas tout de suite compte. Paul partit vite, laissant la maison à Simone, sexcusant, enfin :
Ne men veux pas. Nous sommes tous les deux coupables, mais cest à moi dassumer.
Simone ne lui pardonna jamais tout à fait, mais elle se sentit plus légère. La beauté, Dieu lui en avait donné, le bonheur, non.
Deux ans, elle vécut seule, marchant fièrement au village, tentant dignorer les cancans. Mais son cœur restait lourd. Elle rentrait toujours dans une maison vide.
Avec Nicolas, cela se fit lentement. Il était venu dailleurs, un homme discret, qui avait retapé une vieille maison au bout du village, cultivait un grand potager. Il aidait toujours les autres, mais ne demandait jamais rien.
Il était doux, poli. Il commença à la courtiser.
Cela faisait longtemps que Simone navait reçu de petites attentions. Son premier mari lui avait offert un bouquet de marguerites, pas plus. Nicolas ne venait jamais les mains vides, toujours prêt à donner un coup de main. Simone se dit que cela ne pouvait pas être pire que ce quelle avait connu. Que diraient les gens ? Peu importe Tout pour ne pas finir seule.
Du second mariage, elle nattendait rien. Mais le destin a ses secrets. Quand elle se découvrit enceinte, elle ne sen rendit compte quau cinquième mois. Elle navait jamais été très régulière, et elle ne se sentit pas encombrée : pas de nausées, rien.
Cest Claudine, la voisine, qui le remarqua.
On dirait que tu attends un enfant, Simone !
Tu plaisantes ! Je suis stérile, voyons.
Ma grand-mère disait : ce nest pas toujours la faute de la femme Va voir un docteur en ville, tu verras.
Simone revint de la ville radieuse, le visage illuminé. Tout sarrangeait.
Une fille, puis une deuxième : Simone se redressa, navait plus à baisser le regard, elle était enfin mère.
Ses filles, elle les adorait. Toujours propres, bien habillées, jamais criées ni frappées. Elle leur apprenait à faire la lessive, à recoudre Les petites étaient comme tant dautres, grimpaient aux arbres, sautaient dans les flaques.
Nicolas mourut quand la plus jeune se maria. Il était allé la visiter à Paris et périt sur la route en repartant.
Simone sombra dans le chagrin. Sans ses filles, elle ny aurait pas survécu. Mais un an plus tard, laînée eut Emilienne et la vie reprit des couleurs.
Simone vivait désormais pour ses petits-enfants. De la plus jeune, elle navait que des nouvelles lors des vacances, car elle habitait trop loin. Mais Emilienne, elle, restait à la campagne.
Elle grandit droite et belle, têtue, volontaire. Si elle décidait quelque chose, rien ne larrêtait.
Quand il sagissait détudes, Simone était fière. Mais dès que ladolescence arriva, elle en pleurait presque.
Emilienne tomba amoureuse, éperdument, dun voisin : Jean-Baptiste. Il avait cinq ans de plus, était déjà adulte, tandis quelle navait que seize ans. Comment comprendre à cet âge ? Mais elle ne jurait que par lui.
Jean-Baptiste ne la remarquait pas. Ce nétait quune gamine à ses yeux. Déjà, il avait le cœur ailleurs.
Lucile, quil courtisait, nétait pas vraiment une beauté, mais elle savait se mettre en valeur, mieux habillée que les autres grâce à son père, qui la gâtait en tout. Hélas, cela la rendait arrogante. Si ce nétait pas elle la reine, la journée était mauvaise.
Au début, elle tenait Jean-Baptiste à distance, puis une histoire étrange arriva.
Lucile avait un soupirant dun village voisin, aussi gâté quelle, et il ne savait que faire de son temps. Un soir, ils partirent ensemble en moto et disparurent jusquau petit matin. Lucile revint à la maison battue, la robe déchirée.
Personne ne le sut, sauf Simone, réveillée cette nuit-là, car linsomnie lavait prise. Alors quelle travaillait dans le jardin, elle vit Lucile rentrer en douce, longeant la haie à pas furtifs.
Lucile lignora, même quand elle traversa le potager de Simone.
Une semaine après, le village apprit que les parents de Lucile organisaient un mariage en urgence.
Jean-Baptiste était ravi, mais Claudine, la mère, se méfiait.
Simone, il y a anguille sous roche, disait-elle. Mais comment le dire à mon fils ? Il est fou delle. Il en perd le sommeil.
Simone écoutait, hochait la tête, mais se taisait. Ce quelle savait restait son secret. Et de toute manière, à la maison, rien nallait.
Emilienne semblait perdre la raison. Elle pleurait toute la journée, regardant la maison den face. Puis elle senfermait dans sa chambre, allongée, le regard vide.
Simone employa tous les arguments pour convaincre sa petite-fille daller à Nantes chez sa tante. Peut-être sy installer, y faire des études, et ne jamais revenir pour oublier ce voisin insensible. Mais Emilienne refusait découter sa grand-mère, ni sa mère. Son père était déjà mort, personne dautre navait dinfluence sur elle.
Attendait-elle quelque chose ? Peut-être un miracle, seul le temps le dirait.
Finalement, Emilienne attendit jusquau jour du mariage. Elle vint à la fête avec sa mère et sa grand-mère, sèche, sans larmes. Elle resta à lécart, nadressant la parole à aucune amie, puis rentra chez elle à pied.
Sa mère sen aperçut et la rejoignit, paniquée. Qui sait ce quelle pourrait faire dans son état ?
Mais Emilienne la surprit encore. Elle prépara une valise, embrassa sa mère et sa grand-mère, puis prit le train pour Nantes. Les femmes pleurèrent, lui firent un signe de croix, et attendirent.
Le temps guérit tout, dit-on
Mais le répit fut de courte durée. À peine installée, la catastrophe : sa mère fut hospitalisée, incapable de regagner la maison.
De nouveau, Emilienne fit sa valise et rentra. Là, Simone, seule, affaiblie, ne pouvait pas soigner une malade alitée.
Emilienne craignait seulement de devoir côtoyer Jean-Baptiste et sa femme, mais le couple avait disparu du village, parti on ne savait où.
Alors elle sinstalla, rangea la maison, installa sa mère confortablement, et commença à travailler à la ferme. Où aller dautre ? Elle navait pas de diplôme, aucune qualification. À la campagne, il ny avait guère que la ferme ou rien.
Heureusement, Emilienne navait jamais rechigné à la tâche, aimant les animaux, elle monta un petit élevage pour arrondir les fins de mois.
Ainsi vécurent-elles : Emilienne aidant CLaudine autant quelle pouvait, surtout depuis le deuil de son mari. Le fils de Claudine ne donnait que de rares nouvelles, expédiant de temps à autre des virements mais sans beaucoup de mots. Elle savait seulement que Lucile lui avait donné deux enfants quelle ne voyait jamais, la famille restant en région parisienne. Jean-Baptiste, devenu chauffeur routier, était rarement à la maison, séreintant à gagner sa vie. Claudine, inquiète, lisait entre les lignes dans ses lettres la tristesse de son fils, même sil ne se plaignait jamais.
Était-ce cette inquiétude qui abattit Claudine ? En tout cas, elle sombra, et Emilienne sempressa de lhospitaliser à la grande ville la plus proche. Elle allait la voir aussi souvent quelle pouvait, même si les médecins étaient peu optimistes.
Simone écrivit à Jean-Baptiste aussitôt que Claudine fut déplacée. Sétait-il perdu en chemin, ou avait-il ignoré la lettre ? Il ne donna même pas de signe de vie. Simone écrivit une seconde fois puis confia à sa petite-fille :
Il a renié sa mère, le bonhomme Un vrai paquet de bonbons, et moi qui pensais quil avait du cœur !
Mamie, doucement ! Tu mas appris, toi-même, quil ne fallait jamais juger sans savoir, ni salir lâme dautrui sans preuves.
Tu as raison, ma chérie Mais je naurais jamais cru voir ça de Jean-Baptiste ! Un garçon si gentil. Il adorait sa mère Où sont passés tous ces beaux sentiments ?
Et pourquoi tu lappelles « paquet de bonbons » ?
Cest une vieille histoire. Justement, cest pour ça que je nimaginais pas quil puisse agir ainsi.
Raconte !
Tu verras, cétait un tout petit garçon À lépoque, tous les enfants collectionnaient les papiers de bonbons. Les vrais, ceux des confiseries des fêtes. Cétait rare, on nen avait pas souvent. Les parents navaient pas les moyens, il fallait choisir entre une paire de nouvelles chaussures ou un paquet de caramels. Alors, ces papiers étaient précieux, séchangeaient contre des trésors. Or, Claudine ta tante élevait deux magnifiques poules, des poules blanches à huppe, de race spéciale. Elle les adorait, comme ses propres enfants. Un jour, le chien du meilleur ami de Jean-Baptiste, une terre-neuve rapportée de la ville, a fait irruption dans la basse-cour Et les plumes blanches ont volé partout.
Tu nexagères pas, mamie ?
Non, Emilienne, le chien a tué les deux poules. Claudine était effondrée. Elle ne gronda pas son fils, mais resta mutique plusieurs jours. Et Jean-Baptiste alors ? Il a rassemblé toute sa collection de papiers, la plus précieuse du village, pour convaincre un copain dont le père allait souvent à Paris daller acheter là-bas une nouvelle poule du même genre. Il vida même sa petite tirelire où il économisait pour un vélo, et offrit la poule à sa mère.
Cest formidable !
Tu imagines Claudine était folle de joie, pas tant pour la poule retrouvée que pour le geste de son fils. Et aujourdhui, où est passée cette bonté, cette abnégation, chez Jean-Baptiste ? Soupira Simone.
À quoi pensait-il donc, alors que sa propre mère était allongée, malade, et que jamais il ne venait la voir ? Est-ce cela, être un fils ?
Mais Simone perdit ses mots une semaine après le retour de Claudine à la maison. Emilienne, sétant arrangée avec linfirmier du village, avait organisé le transfert depuis lhôpital.
Il fallait faire vite, pas question de la placer sans laccord de la famille.
Jean-Baptiste arriva sans prévenir. Emilienne sétait déjà faite à la vie entre deux malades, partageant son temps entre sa mère et Claudine, faisant de son mieux, même si sa grand-mère rouspétait quelle se tuait à la tâche. Mais peut-on laisser quelquun seul dans la détresse, surtout quand il nest pas un étranger ? Cest la mère de Jean-Baptiste, après tout.
Emilienne lavait le sol de chez Claudine quand la porte souvrit : un petit garçon entra les chaussures couvertes de boue, laissant des traces partout, sarrêta devant Emilienne et demanda :
Est-ce que tu es ma maman ?
La question, touchante dans sa naïveté, laissa Emilienne sans voix, la serpillière à la main.
Cest la voisine Jean-Baptiste entra derrière, posant la main sur lépaule de sa fille, et salua Emilienne. Je suis désolé darriver aussi tard. Jai eu des soucis, avec Maxime hospitalisé, je ne pouvais pas partir. Et puis, Emeline, je ne pouvais pas la laisser derrière.
Et Lucile ? lâcha Emilienne, puis le regretta aussitôt.
Après tout, quest-ce que cela pouvait bien lui faire ?
Il ny a plus de Lucile. Elle nous a quittés. Partie avec un autre. Je suis seul, maintenant.
Pas si seul, tes enfants sont là répondit Emilienne spontanément, regardant ce grand homme solide, la main dans celle de la fillette qui lui ressemblait tant.
Cest vrai Je me perds. Emilienne, est-ce quelle dort ? demanda-t-il, en regardant le lit et ôtant les bottes de sa fille.
Elle dort. Elle a besoin de repos, beaucoup disent les médecins. Moi, je préférerais la voir debout, remuer comme avant. Elle na jamais pu rester en place. Maintenant, cest allongée quelle vit.
Je vous dis, elle est toute endolorie, fit Claudine depuis le lit.
Emilienne, alors, se dépêcha de ranger, servit un plat de nouilles et du lait pour les enfants, puis senfuit chez elle sans saluer Jean-Baptiste. Elle navait plus la force de parler.
Elle croyait son cœur apaisé, mais le revoir la bouleversa. Ils nétaient plus ceux quils étaient : les années les avaient changés.
Deux jours plus tard, Claudine confia à Simone, venue lui rendre visite, quelle souhaitait demander à son fils de la placer en maison de retraite.
Simone sindigna, éclatant presque dune énergie insoupçonnée. Elle appela Jean-Baptiste, lui lança un regard furieux et le traita de “paquet de bonbons” avant de rentrer chez elle sans entendre les explications de personne.
Il a trouvé bon, lui, denvoyer sa mère à la poubelle ? fulmina-t-elle auprès dEmilienne. Jamais je naurais pensé voir ça. Jen pleurerais, tiens !
Emilienne, sans réfléchir, fonça en chaussons chez les voisins.
Jean-Baptiste ! Tu ne comptes pas placer ta mère, non ? Même pas en rêve ! Tu peux repartir doù tu viens ! À deux, on y arrivera, quimporte la fatigue. Encore une couchette dans la chambre et nous voilà ! Tu ny penses pas ! Moi, je t
Elle se stoppa, voyant Claudine sourire à travers ses larmes, et Jean-Baptiste qui riait doucement.
Tu tes bien énervée ! Calme-toi, Emilienne souffla Claudine. Non, il ne voulait pas me mettre à lEhpad, cest moi qui voulais. Je voulais pas être un fardeau. Mais Simone na pas voulu entendre et sest vexée !
Je reste ici, Emy. Où veux-tu que jaille ? dit simplement Jean-Baptiste.
Vraiment ? Et ce sac alors ? demanda-t-elle en apercevant la valise.
Il faut quand même que jaille régler les affaires là-bas, rendre les clés, récupérer mon salaire, rassembler mes affaires Je ne sais pas jusquà quand jen aurai, mais jai pris mes précautions, linfirmier veillera sur maman.
Et là, Emilienne montra son vrai caractère.
Elle fit face à Jean-Baptiste, fixa ses yeux et déclara, tout net :
Les enfants restent ici, pas question de les trimbaler ! Je men occupe. Et je tattendrai, compris ?
Compris répondit Jean-Baptiste, la regardant comme pour la première fois de sa vie. Comment ai-je pu ne rien voir ?
Achète-toi donc des lunettes à Paris ! Tu manquerais encore de voir lessentiel
Elle prit la fillette dans ses bras, lui murmura un mot doux, puis lentraîna vers chez mamie : il y avait des petits pains au four. Vous aimez, les enfants ? Tant mieux !
Quelques années plus tard, alors que Jean-Baptiste menait dabord Claudine, puis sa belle-mère, au jardin, il sexclama :
Allez, mesdames ! Profitez de ces beaux fauteuils de la ville, profitez du soleil !
Lentement, suivant le pas de sa mère, il linstalla sur la terrasse et tendit loreille.
Les petits sont réveillés ! Je vais voir ce qui se passe.
Emilienne ne va pas tarder ?
Cest son dernier examen aujourdhui. Elle veut être dans les cinq premières pour rentrer au plus vite. Bientôt, elle sera là.
Une voiture sarrêta devant la maison. Les enfants, perchés dans un vieux cerisier, descendant vite, un seau de fruits dans les bras :
Maman, maman est là !
Emilienne, transformée, ouvrit les bras à ses enfants bouclés, lança un clin dœil à Jean-Baptiste.
Un cinq sur cinq !
Ce nest pas une surprise, répondit-il en souriant.
Les jumeaux, aussi éveillés que leur mère, mais aussi impatients que leur père, trépignaient déjà.
Encore des paquets de bonbons, ceux-lui-là, hein ?
Dans la chaleur du jardin, sur les fauteuils, les grand-mères souriaient, les regards humides de tendresse.
La vie nest jamais simple, mais le bonheur, parfois, se cache dans les petits gestes, dans la capacité à pardonner et à sentraider. Cest là que lon découvre ce quest vraiment être « un homme », ou « une femme » : non pas déviter les erreurs, mais de savoir aimer et réparer, tout simplement.