Les murs des autres

Des murs qui ne sont plus à nous

Tu sais à quoi je pense ? dis-je à mon mari, passant pour la cinquième fois la même assiette sous le robinet. Que même une petite cuillère à nous, il nen reste plus. Tout est dans leur chambre maintenant. Et chaque soir, dans notre propre appartement, au moment de nous coucher, je me demande : est-ce quon ne fait pas trop de bruit dans NOTRE salon, juste en regardant la télé ? Est-ce quon ne les dérange pas ?

Il regarde, silencieux, la cour sombre derrière la fenêtre. Un profond soupir monte de sa poitrine, un soupir qui semble sortir du fond de lâme.

Des invités, murmurait-il, sans se tourner vers moi. Nous sommes les invités. Dans notre propre cuisine.

Et pile à ce moment, comme dans une scène bien écrite, un éclat de rire de jeune fille fuse depuis la chambre de la nièce, suivi de la voix grave de son copain. Ils regardent un film. Dans notre ancien salon.

Nous restons ainsi, lui debout près de la fenêtre, moi un torchon à la main, une unique pensée me tourne dans la tête : comment avons-nous pu en arriver là ? Comment avons-nous basculé au point de craindre de tirer la chasse deau chez nous, de peur de déranger ? Pourtant, tout avait commencé de la manière la plus bienveillante. Familiale, presque banale.

Cétait il y a un an et demi, à la fin daoût, quand le téléphone sonna. Je mactivais à faire des confitures, transpirant devant mes bocaux. Je messuie les mains au tablier, décroche.

Allô, Emma ? la voix de ma sœur Sylvie est hésitante, douceâtre presque. Déjà, je me méfie. Sylvie nappelle jamais sans raison ; elle habite à Marseille, vit sa vie, on sappelle à peine trois fois lan. Écoute, cest à propos de Camille, la grande. Tu te souviens ?

Bien sûr. Que se passe-t-il ?

Rien, rien dinquiétant. Au contraire, elle est acceptée en licence à Paris. Elle a eu le concours, ma chérie ! Sauf que ils ne lui attribuent pas tout de suite un logement universitaire, peut-être au deuxième semestre, peut-être plus tard. Je me disais : vous nêtes que deux, votre appartement fait trois pièces vous pourriez la déclarer chez vous, juste pour la domiciliation ? Pour donner une attestation au secrétariat, tu vois le genre. Cest juste administratif. Elle prendra une colocation, ne tinquiète pas, on a tout discuté ensemble.

Je reste plantée avec le téléphone, et aussitôt le moulin se remet à tourner. Dun côté, cest ma nièce, une fille gentille, studieuse. De lautre, la domiciliation, ce nest pas rien. Paul le disait toujours : « Nenregistre jamais personne, famille ou non, cest compliqué à retirer. » Mais cest la famille, la gamine est sérieuse. Refuser à Sylvie, ce nest pas simple ; elle nest pas la plus proche, mais cest le sang.

Sylvie, tes sûre quelle compte vraiment louer ailleurs ? Parce que si jamais elle change davis, ça va devenir compliqué pour nous deux, vivre à trois

Allons, Emma ! Sylvie se met à rire. Elle a dix-huit ans, elle veut de lautonomie. Elle voit déjà avec des copines, ce nest quun papier pour la fac, tu imagines même pas à quel point cest strict maintenant : domiciliation, certificats, tampon. Cest juste administratif.

Jhésite encore, dis que je dois en parler à mon mari. Le soir, jexplique à Paul ; il fronce les sourcils.

On ne devrait pas, Emma. Cest risqué, la paperasse. Après, impossible de la faire partir. Jen entends parler tous les jours au boulot.

Mais cest Camille, la fille de Sylvie. Ça ne sera pas long, cest juste pour ses études, et puis elle vivra ailleurs.

Elle aura le papier, puis, un coup elle passe déposer des affaires, un autre soir elle reste dormir, puis elle ramène une copine Évites.

Le lendemain, pourtant, je rappelle Sylvie. Ma conscience ma rattrapée. La petite veut étudier, et on chipote sur des formalités ? Je me souviens de Camille, enfant douce, bien élevée, présente à nos fêtes de famille. Sylvie arrange un coup de fil ; Camille expliquera directement.

Deux jours plus tard, elle téléphone. Voix posée, polie, un brin impressionnée :

Tante Emma, bonjour, cest Camille. Maman ma dit que vous envisagiez de maider. Je comprends que ce soit contraignant, mais jen ai vraiment besoin. Je suis déjà en colocation dans le vingtième avec deux filles, mais la fac exige une domiciliation à Paris. Juste un papier. Je promets de ne pas déranger. Puis-je passer discuter ?

Comment dire non ? Paul hausse les épaules. Camille arrive début septembre, une grande fille mince en jean et chemise blanche, longue natte rousse. Un sourire chaleureux. Elle mapporte un panier : miel, confiture, chocolats. Un vrai rayon de soleil.

On prend le thé. Elle parle de la fac, de sa licence de journalisme, rêve de tourner des reportages pour la télé. Elle me montre sur son portable la chambre minuscule, les trois lits superposés, et répète : « cest juste une question de papiers, je ne vous dérangerai pas ». Le soir, Paul, à son habitude, se laisse attendrir quand Camille le salue respectueusement.

Trois jours plus tard, je laccompagne à la mairie, on remplit les formulaires, je signe comme propriétaire, Paul aussi malgré lui. Domiciliation temporaire, un an. Quinze jours plus tard, elle appelle, mille fois merci. Bonne action accomplie, pensais-je : Camille aura son toit, vivra ailleurs, tout ira bien.

Ce serait trop simple, la vie.

Au début, Camille ne vient pas. Un mois, deux mois, elle appelle pour demander des nouvelles, souhaite bonne fête. Sylvie appelle aussi, remercie, me raconte que Camille travaille bien. Je me rassure.

Puis, novembre, Camille demande à venir « deux ou trois jours », suite à des disputes en colocation : une fait la fête, ramène du monde la nuit, impossible de réviser. La session dexamens approche. Comment refuser à une étudiante ? Elle dort sur le canapé du salon, sexcuse du désagrément, promet que cest provisoire.

La semaine devient deux, puis la session commence. On la laisse rester. Après les examens, en janvier, elle rentre de Marseille, annonce un job de mi-temps dans une petite rédaction du 14ème. Elle explique quelle économise pour un stage à Lyon lété prochain. Impossible pour sa mère de laider.

Tante Emma, je peux rester un peu encore ? Je paierai la part des charges, jachète mes courses moi-même, je ne veux pas abuser.

Jen parle à Paul. Il explose presque :

Tu vois ! Je tavais prévenue ! Maintenant, elle sinstalle, et après ? Elle apporte ses meubles, cest ça ?

Je tente de mexpliquer. Elle étudie, bosse. Elle propose même de payer Mais au fond, il a raison. Mais la décence mempêche dêtre ferme. Je nappelle pas Sylvie ; elle me dirait de me débrouiller seule.

En février, Camille en a fait sa maison. Sa valise et ses livres ont envahi le placard, ses boîtes de cours salignent sur le balcon. Son yaourt, ses fruits, ses petits plats en boîtes sinstallent au frigo, parfois piquant dans nos réserves. Elle remplace nos produits quand elle les vide, certes, mais elle commence à avoir ses marques, et létrangeté sinstalle : quelquun dautre impose son rythme chez nous.

Entre Paul et moi, le dialogue samenuise. Il part tôt, rentre tard, dîne dans la chambre. Je sais quil évite Camille. Elle, elle fait tout pour se faire bête, polie, arrangeante. Mais la sensation demeure : pas tout à fait chez nous.

Un soir, je la regarde préparer de leau chaude, poser son propre mug rose flashy sur le plan, le poser près de « SON » thé au goût fruits rouges. Oui, elle sinstalle. Calme, comme si de rien nétait. Jessaie tout de même :

Camille, tu as trouvé une solution pour te loger ailleurs ? Tes anciennes colocs, cest terminé ?

Elle relève la tête, gênée :

Non, avec les filles cest mort, on ne se parle plus. Je cherche activement, mais tout est trop cher, ou trop loin. Ici cest parfait, métro à dix minutes, magasins à côté. Si vraiment ça pose problème, je peux chercher plus vite.

Que répondre ? Chasser une nièce, la mettre à la porte ? Impossible. Elle nabuse pas exprès, elle sest trouvée coincée, voilà tout.

Cherche, tout de même. Tu serais plus libre, une chambre à toi. Ici, tu dors sans espace.

Je my fais, tinquiète. Je fais attention à vous.

Elle repart au salon, mug à la main. Et je reste là, à penser que plus ça va, moins nous avons notre place. On évite la télé pour ne pas déranger. On murmure. On sefface.

Un soir, Paul murmure dans la chambre :

Il faut la radier, Emma. Dès la fin du contrat. Naccepte de prolonger en aucun cas.

Jacquiesce. Au fond, je sens que ça ne sera pas si simple. Forcément, ça va tourner en dispute, en reproches, en drame familial.

Mars passe, puis avril. Camille révise, rentre tard, dit quelle travaille sur un article. Parfois, je lentends taper sur son clavier quand je mendors. Ça mirrite.

En mai, le coup de grâce. Elle rentre avec un jeune homme, la vingtaine, jean et veste en cuir. Elle me le présente : Lucas, il étudie à la Sorbonne en informatique, ils se sont rencontrés à la rédaction.

Tante Emma, il pourrait rester un moment ? On bosse sur un projet de cours. Ça ne sera pas long.

Je laisse faire. Paul rentre plus tard, jexplique. Il se renfrogne. Dans le salon, des rires, des voix basses. Peu à peu, je sens ma colère monter. Elle invite qui elle veut chez nous, dans NOTRE salon ! Je nose pourtant rien dire.

Après le départ de Lucas, je prends Camille de côté.

Tu comprends, ça devient gênant. Ici, cest le foyer de Paul et moi, pas une chambre à louer et y faire venir tes amis, cest trop.

Elle pâlit.

Je comprends, tante Emma, je suis désolée, cétait juste pour bosser. Je ne recommencerai pas.

Mais je me sens mal, coupable et soulagée à la fois. Paul tranche : pas de prolongation dinscription en août.

Sauf quen juin, Camille anticipe, vient me voir poliment : « La fac me demande de renouveler ma domiciliation, sans quoi ils risquent de mexclure. Dis, tu pourrais la prolonger jusquà lan prochain ? » Je cède. Paul, lui, refuse cette fois de signer. Je fais lextension seule, à contrecœur.

Jespère quelle partira en septembre. Mais à la rentrée, elle revient avec de nouvelles affaires et explique quelle vise le majorat de promo, quelle aura donc besoin de plus de calme

Lucas, devenu son compagnon, commence à fréquenter le salon encore plus souvent. Un soir, je tente de mimposer, mais cest la même histoire : « On travaille, ce nest pas vraiment un invité »

Peu à peu, Paul rentre de plus en plus tard. Dîner à la cuisine, la porte du salon fermée. Jessaie de discuter avec Camille. Elle se ferme, se braque :

Je vous dérange à ce point ? Je cherche, mais ailleurs cest trop cher. Ici cest confortable, je paie ma part. En plus, Lucas ne vient que pour bosser.

Je craque. Là, elle hausse la voix : elle est déclarée là, cest son adresse, cest son droit. Cest écrit dans la loi. Nos vingt ans de vie ici, nos souvenirs ? Ça ne compte plus.

Lambiance devient glaciale. À Noël, elle part à Marseille. Paul soupire : « Enfin, on va fêter comme avant. » On dresse le réveillon sur la petite table de la cuisine. Pas envie dinstaller le sapin au salon. On se sent déjà dépossédés.

Janvier, Camille annonce linvraisemblable :

Lucas va sinstaller avec moi, le temps de trouver mieux. Il ne supporte plus la cité U. Il partagera les charges.

Paul explose.

Non ! Cest fini ! En février tu dois partir, comprends-le bien. Assez profité, Camille.

Elle réagit, froide :

Vous navez pas le droit de me mettre dehors. Je suis domiciliée ici jusquen août. Pour me radier, il faudra passer par le tribunal. Lucas nest là que pour un temps, je suis dans mon droit.

Dès le lendemain, Paul rencontre un avocat, puis le commissariat de quartier. Lucas ne restant pas plus dune semaine daffilée, on ne peut rien faire pour linstant selon le policier, mais nous entamons les démarches au tribunal pour la radiation de Camille.

Lucas sinstalle. Il vit dans notre ancien salon, partage notre cuisine, promène sa brosse à dents, rit tous les soirs dans lappartement. On ne fait que se croiser. On se sent en trop.

Trois semaines plus tard, Camille informe :

Lucas va faire sa domiciliation chez moi. Cest possible, je suis sa fiancée.

Nouvelle course à lavocat : si la mention dun fiancé passe, il sera plus difficile dexpulser lun puis lautre. Nous lançons une double procédure.

Le clan familial se retourne contre nous. Sylvie, ma sœur, ne me parle plus. « Tu as mis Camille dehors ! »

Le salon nest plus notre pièce, la cuisine notre seul refuge. Lucas et Camille installent leur télé, virent la nôtre.

Peut-être quon devrait vendre, dis-je un soir à Paul, lasse. Acheter plus petit, ailleurs. Où nous naurons que nous.

Il hoche la tête, amer.

On leur cède tout, tu te rends compte. Vingt ans cloués ici, pour que quelquun dautre en profite.

Des rires résonnent, la vie continue derrière la porte close du salon. Pour nous, elle sest suspendue, puis éteinte dans cet appartement qui nest plus la maison.

Tu te souviens, demande Paul, de la fois où on a hésité? Il aurait fallu dire non.

Oui, je me souviens.

On se tait.

Plus tard, Camille traverse le couloir, lance un « Bonsoir », puis disparaît à la salle de bain. Lucas vient boire un verre de jus. Il ne nous adresse quun bref sourire. Nous navons plus lénergie dêtre outragés. Simplement du vide.

Demain, jappelle lagent immobilier, susurre Paul. On voit ce quon peut tirer de lappartement. On se prend un deux-pièces ailleurs, mais à nous, sans nièce, sans futurs beaux-fils.

Daccord, souffle une voix défaite que je reconnais à peine.

Un soir, je mallonge près de Paul et je pense : où avons-nous failli ? Nous voulions seulement aider. Nous avons juste cru que la gentillesse engendre la gentillesse. Que la famille, cest un abri. On a perdu cette naïveté. Tout ce quil nous reste, cest la lassitude et lamertume.

Dans le noir, jentends encore Lucas et Camille rire, le son de leur télé. Une vie normale, la leur. La nôtre sest arrêtée ici.

Demain, il faudra recommencer à faire semblant dhabiter ces murs. Demain, encore, jusquà ce que le tribunal tranche, ou que nous nous fassions, nous-même, étrangers chez nous.

Dehors, la bise siffle. Le printemps arrive, mais entre ces murs, il ne franchira pas le seuil. Ici, lhiver sattarde, et on ne voit pas sa fin.

Jessaie de dormir, en me répétant que tout cela appartient déjà au passé. Mais la réalité, elle, reste là, lourde, dans le silence de cette maison qui nest déjà plus la nôtre.

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