Correspondance mystérieuse du mari
Le matin chez Camille et Mathieu débuta par un véritable chaos : ils avaient tous deux ignoré la sonnerie du réveil. Pris de vitesse, ils couraient dune pièce à lautre de leur appartement parisien, cherchant à s’habiller, préparer leurs affaires et aider leur fils, Lucas, à se préparer pour la crèche.
Chéri ! Cest toi qui récupères Lucas ce soir, daccord ? lança Camille depuis la chambre, en se glissant à toute allure dans son pantalon tout en fourrant des vêtements de rechange dans le sac à dos de lenfant.
Daccord ! Mais tu naurais pas vu mes clés ? répondit Mathieu, lair perdu en fouillant sous des piles de dossiers.
Non, aucune idée ! rétorqua Camille, à moitié agacée, tout en cherchant désespérément son portable, perdu dans la hâte. Finalement, elle lattrapa du bout des doigts et fonça habiller Lucas, qui, par contraste, restait assis sur le parquet à faire rouler ses petites voitures sans se soucier de la précipitation.
Le trajet jusquà la crèche fut expédié en cinq minutes chrono. Camille essaya denlever la veste de Lucas, mais la fermeture éclair était coincée. Levant les yeux, elle surprit sur le visage de son fils une grimace, signe que les larmes nétaient pas loin.
Maman, je veux pas aller à la crèche… gémit Lucas, fronçant les sourcils et crispant ses petits poings.
Allons, mon poussin, il faut y aller, on est déjà très en retard, tenta-t-elle de le rassurer, peinant à maîtriser lémotion dans sa voix. Elle se pencha à sa hauteur, caressa ses cheveux. Tu vas tamuser, retrouver tes copains, jouer…
Mais rien ny fit, Lucas se planta devant elle, piétinant, boudeur. Léducatrice pointa alors le bout de son nez, souriante et chaleureuse.
Ne vous inquiétez pas, Camille, laissez-le-moi. Allez, Lucas, viens voir les copains, ils nattendent plus que toi, dit-elle en lui tendant la main.
Camille poussa un soupir de soulagement, mais la tension reprit aussitôt possession delle.
Je vais être affreusement en retard Mon Dieu marmonna-t-elle en vérifiant lheure. Sortant précipitamment de la crèche, elle décida dappeler une cliente pour prévenir de son retard, plongea la main dans son sac, chercha son téléphone et réalisa brutalement quil nétait pas le sien. Dans la cohue du matin, elle et Mathieu avaient échangé leurs portables par erreur. Fichus coques identiques, fichus codes PIN partagés.
Génial… souffla-t-elle, agacée, tentant de trouver une solution pour joindre sa cliente. Il fallait appeler Mathieu sur son portable afin quil lui transfère le bon numéro.
Au moment où elle réfléchissait, le téléphone vibra dans sa main. Elle jeta machinalement un œil à lécran :
Dédé : « Alors, cette fille de la salle de sport, tu as eu son numéro ? »
Le cœur de Camille loupa un battement. Elle lut plusieurs fois la notification, ny croyant pas, puis, comme hypnotisée, ouvrit la conversation et se mit à lire.
Dédé : « Tu as réussi à la mettre en confiance ? »
Mathieu : « Oui, elle ma donné son numéro. Rendez-vous pris ce weekend. Chez moi. »
Le monde de Camille sécroula. Elle relisait ces mots à nen plus finir. Ce weekend exactement le moment où elle avait prévu de confier Lucas à sa mère et de dormir chez elle.
Non murmura-t-elle en sentant son cœur se serrer de douleur. Jaurais préféré ne jamais voir ça fichues coques identiques
Camille dut puiser dans ses réserves pour conserver son masque au fil des jours. Chacun de ses échanges avec Mathieu devenait un supplice. Trois jours à ruminer sans savoir quoi faire. Se convaincre quelle faisait fausse route, quelle avait peut-être mal interprété les messages mais à chaque regard échangé avec Mathieu, la phrase revenait en boucle : « Ce weekend. Chez moi. »
De son côté, Mathieu ne semblait se douter de rien. Il restait prévenant, tendre, espiègle. Le soir, il demandait à Camille comment avait été sa journée, laidait à préparer le dîner, couchait Lucas avec mille attentions. Camille scrutait ses yeux, cherchant la moindre trace de culpabilité. Elle ny voyait rien. Cela la troublait encore plus.
Le mercredi soir, alors quils regardaient un film, Mathieu la serra dans ses bras comme à laccoutumée. Camille dut se mordre la lèvre pour ne pas se mettre à pleurer sur son épaule. Elle sentait sa vulnérabilité, son monde sur le point de seffondrer. Plus rien ne semblait sincère… son cœur cherchait désespérément une preuve dinnocence, mais la méfiance sinsinuait partout.
Vendredi soir, après avoir couché Lucas, Camille resta devant lévier, les mains plongées dans leau, regard perdu. Mathieu sapprocha, encercla sa taille et murmura :
Tu es pâle, ce soir. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Camille sursauta, un frisson dans le dos.
Non juste fatiguée, dit-elle, esquissant un faux sourire.
Je comprends, souffla-t-il, en déposant un baiser sur le sommet de son crâne.
La nuit, alors que Mathieu dormait, Camille sortit du lit et alla senfermer dans la salle de bains. Assise sur le rebord de la baignoire, elle laisser couler leau pour couvrir ses sanglots.
Pourquoi ? Pourquoi répétait-elle entre deux hoquets.
Elle tournait les mêmes questions en boucle sans trouver de réponses. Devait-elle affronter Mathieu ou quitter la maison sans un mot ? Des vagues de peur, de colère et de tristesse se disputaient son esprit.
Le seul point clair dans cette tempête intérieure : au matin, elle devrait remettre son masque. Demain, le jour de vérité allait sonner.
Samedi matin, Camille laissa Lucas chez sa mère, dans leur appartement dIvry. Elle avait le cœur bien lourd, ses gestes étaient mécaniques. Sa mère ne manqua pas de percevoir son trouble.
Camille, ça va ? senquit-elle en laccueillant.
Camille esquissa un sourire, jouant la désinvolture :
Oui, maman, tout va bien ! Je suis juste pressée, je veux faire une surprise à Mathieu. Quelques baisers sur le front de Lucas, puis elle tourna les talons, gardant les larmes pour elle seule.
Tout le trajet du retour, elle était hantée : « Et si Mathieu ne voyait en fait quun ami ? Ou si cette histoire avec la fille nétait quun malentendu ? »
Elle voulait à la fois surprendre son mari, le prendre la main dans le sac, et au fond delle-même, elle priait quasiment pour sêtre trompée. Elle aurait aimé effacer ses soupçons, revenir à linsouciance des jours heureux.
Arrivée devant limmeuble, Camille coupa le moteur mais resta, immobile, les deux mains crispées sur le volant. Elle revit des souvenirs de bonheur simple : Mathieu riant avec elle dans la cuisine, leurs promenades avec Lucas au parc André-Citroën, douceurs du quotidien Leur famille avait toujours été son pilier, et à cet instant, devant la porte, Camille eut la sensation de savourer une dernière bouffée de bonheur avant de peut-être tout perdre.
Elle rassembla son courage, monta jusquà lappartement, resta quelques secondes devant la porte d’entrée, la clé tremblante entre les doigts. Elle introduisit la clé, la tourna lentement, comme pour retarder louverture sur une autre réalité. À lintérieur, règnait une semi-pénombre ; la seule lampe allumée se trouvait dans la cuisine. Des rires étouffés, des voix basses, une intimité flottait dans lair. Camille sentit ses forces la quitter.
« Cest lui, » pensa-t-elle. « Cest bien arrivé. »
La tête lui tourna. En avançant dans le couloir telle une somnambule, elle ne contrôlait plus rien, peinait à croire ce quelle entendait. Chaque pas lui coûtait, mais Camille ne recula pas. Encore un pas, elle allait découvrir la scène qui hanterait ses nuits. Son cœur battait à tout rompre, plus fort à chaque inspiration.
Mathieu ? souffla-t-elle, sa voix étranglée.
Plus fort, dune voix métallique :
Mathieu ?!
Nobtenant aucune réponse, Camille entra dans la cuisine. Elle y découvrit deux personnes : un homme et une femme. Ce nétait pas son mari. Lhomme, cétait André, le meilleur ami de Mathieu. Stupeur, André se retourna, visiblement pris en faute.
Camille ! Ce nest pas ce que tu crois enfin, tu sais bien, chez moi cest pas possible Tu penses bien que je nallais pas emmener cette fille chez ma mère bredouilla-t-il, rouge de confusion.
Camille nentendait plus : elle contemplait la scène, coupée du monde, le souffle suspendu. Les larmes coulèrent en silence, et soudain cette douleur insondable se mâtina dun étrange soulagement. Sa bouche esquissa même un sourire, impuissante face au flot de sensations qui lenvahissait.
Jai compris, André glissa-t-elle, submergée par lémotion. Je vais y aller.
Elle sortit lentement de lappartement, referma la porte et fut accueillie par la fraîcheur du trottoir, lair vif sur son visage. Dun geste malhabile, elle chercha le portable de Mathieu dans son sac.
Allô répondit-il, sa voix rassurante dans lécouteur. Mais Camille, incapable denchaîner deux mots cohérents, laissa simplement parler son cœur :
Je taime Je taime fort, tu sais ?
Avec les sanglots, les mots sentrechoquaient, elle riait presque nerveusement, soulagée, épuisée, bouleversée tout à la fois. Tous les soupçons, la tension des derniers jours, tout explosa dun coup.
Je suis passée à la maison Il y avait André… chuchota-t-elle.
Jimagine Ne men veux pas, Camille, pardon Je suis au bureau, viens me retrouver ! Ne men veux pas, mon amour Tu connais André… Tu viens ?
Jarrive
Camille se précipita vers sa voiture, le cœur battant lespoir de retrouver son mari et de tout lui raconter.
Plus tard, dans la salle de réunion baignée de lumière blafarde, les deux sassirent par terre, une bonne bouteille de vin sur la moquette. Camille appuya la tête sur lépaule de Mathieu, serrant son verre entre ses mains.
Pardonne-moi Jai lu votre conversation. Je naurais jamais dû, ce nest vraiment pas mon genre
Cest moi qui te demande pardon, jaurais dû tout texpliquer dès le début.
Pourquoi tu as aidé André ?
Parce que cest mon pote Tu le connais ! La veille, il sest ridiculisé devant la fameuse fille, il la bousculée et a renversé une canette dOasis sur son tailleur blanc Elle était couverte de taches ! Après ça, il sest comporté comme un ado de quatorze ans. “Je peux pas ! Jose pas ! Matt, aide-moi !”
Mathieu prit une voix de canard pour imiter son ami, et Camille se mit à rire.
Tu sais, cest mon meilleur ami depuis le CP, je crois bien que je suis le seul devant qui il ose être aussi ridicule
Mais pourquoi il ne prenait pas un hôtel avec elle ?
Tu te rappelles pourquoi il vit toujours chez sa mère à 35 ans ?
Pour ne pas payer de loyer et parce que sa mère lui prépare ses boulettes, repasse ses chemises et lave ses chaussettes.
Tout à fait, répondit Mathieu en levant les yeux au ciel.
Quel radin ! explosa de rire Camille.
Au fond, ça fait vingt ans quon est amis. Je crois que jai un abonnement !
Et chez toi, alors ? Il va falloir faire le ménage après leur passage ! On ne va quand même pas dormir au bureau Et rentrer à la maison, je ne peux pas pour linstant Laisse-le nettoyer, ça lui fera les pieds.
Mathieu déposa un baiser sur le front de Camille.
Moi, je ne suis pas radin comme lui, et ce soir, on mérite un vrai moment à deux.
Tu es sérieux ? Tu memmènes à lhôtel ?
Mathieu hocha la tête, se leva dun bond et hissa Camille sur son épaule. Elle éclata de rire, surprise, tentant de se débattre.
Je temmène en toute sécurité, madame ! lança-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Camille riait, émue, son cœur allégé il y a peu, elle croyait avoir perdu sa famille pour toujours.
Dans la vie, il arrive quon devienne prisonnier de ses doutes et de ses peurs. Mais il ne faut jamais oublier que la confiance et la parole sont les fondements dun foyer solide. Un simple malentendu peut tout bouleverser, mais lamour, la sincérité et un zeste dhumour font parfois des miracles.