Journal intime
Voilà déjà trois ans et demi que Marc et moi, Camille, sommes mariés. En tout ce temps, jai dû me rendre chez ma belle-mère, à la campagne, à peine quatre fois. Plutôt pour les grandes occasions Noël, anniversaires et on ne restait jamais que quelques heures, le strict minimum.
Mais là, Marc sest soudain animé : sa mère venait de lappeler pour la troisième fois de la semaine. Elle se plaignait : « Je mennuie de vous ! Ton père sest fait mal au dos en réparant le toit de labri, le potager est envahi de mauvaises herbes, on na plus la force » Marc est un fils attentionné, il appelle sa mère tous les dimanches, quoi quil arrive, toujours poli, même quand elle dit quelque chose avec quoi il est en désaccord.
Alors, ce soir-là, il me regarde au dîner, les yeux suppliants, alors que je pique machinalement dans mes coquillettes-jambon.
Camille, encore un appel de maman. Elle dit quon ne vient jamais, quon a oublié sa tête. On ne pourrait pas passer ce week-end chez eux ? Trois jours, pas plus. Allez, sil te plaît.
Marc, jai rendez-vous chez lesthéticienne samedi jessaie de protester, mais je sais très bien que mes arguments sont faibles.
Tu peux bien reporter, non ? fait-il dun geste, comme si cétait la chose la plus simple au monde. Tu sais bien, maman va faire la tête. Elle a promis de faire des steaks hachés maison, des tartes Elle nous attend.
Et ton père, il va mieux ? Je demande, surtout parce quil faut bien dire quelque chose. Jai des relations très neutres avec mon beau-père.
Oh tu sais, il râle tout le temps. Je crois que tout va bien. Bref, jai décidé, on y va. Vendredi soir, on part, dimanche soir, retour. Je vais prévenir maman.
Je soupire mais je cède, comme à chaque fois que Marc a « décidé ». Le contrer, jai appris avec le temps, cest comme interdire à un chat de grimper sur une armoire.
Vendredi venu, on met notre sac et le caddie de courses dans le coffre : Marc a choisi une couverture moelleuse pour sa mère, une bouteille de cognac pour son père. Deux heures de route, si tout va bien. Jobserve par la fenêtre les champs moroses du Limousin, les chênes tordus, les auberges de bord de route aux noms ridicules. Marc chantonne avec la radio, et je me force à croire que tout se passera bien ; trois jours, ce nest rien, et sa mère, malgré tout, est une brave femme.
On arrive à la tombée de la nuit. Au bout du chemin, la maison des Dubois, sous une lumière fatiguée de lampadaire public. Marc gare la voiture sur le gravier, coupe le contact. Aussitôt, un halo jaune à la porte dentrée, tout souvre en grand : cest Claire Dubois, ronde, petite et souple, dans son tablier à fleurs, le visage fendu par un immense sourire.
Marcou ! crie-t-elle dans la rue, courant vers son fils à peine sorti du véhicule. Je croyais que vous ne viendriez jamais ! Jai cuisiné toute la journée, tu nimagines pas ! Camille, ma chérie, entre, ne traîne pas dehors !
Je sors de la voiture, remets ma veste, souris poliment, la laisse membrasser. Elle sent loignon frit et un parfum sucré, entêtant, qui me chatouille le nez.
Dedans, lodeur de repas sature lair chaud. Ça frétille à la poêle. Sur la table du salon : saucisson, pain, cornichons, compote de pommes faite maison, demi-miche de campagne. Jean Dubois, le père, est devant les infos. Il se lève pour venir nous saluer, réservé.
Ça y est, vous voilà, il serre la main de Marc, hoche la tête vers moi : Bienvenue, ma fille. Posez vos affaires, on va dîner.
Jai préparé mes steaks à la Claire ! lance ma belle-mère depuis la cuisine, en réarrangeant frénétiquement les plats. Avec des pommes de terre, un peu de jus. Marcou, tu ten souviens, mes steaks ?
Je les adore, maman, tu sais bien, Marc retire sa veste, file déjà fouiller les casseroles, déclenchant une nouvelle vague de fierté maternelle.
Jenlève mon manteau, traversant le long couloir. La cuisine de Claire nest pas grande, mais une idée du « cosy » à la française : chaque surface envahie de bocaux, dépices, de torchons et de pots de confiture. Ça sent le terroir, la vie.
Assieds-toi, ma Camille, Claire me tire une chaise, la frotte du bout du tablier. Tu as dû te fatiguer dans la voiture, repose-toi.
Elle tourne, attrape, pose, rouvre le four, doù séchappe un parfum alléchant de viande frite. Mon estomac crie famine on na fait quavaler un café à la va-vite sur une aire dautoroute.
Cest en levant les yeux que je la vois : devant elle, un bol de farce crue, rose-gris, déjà façonnée en petits steaks bien ronds, serrés sur une planche enfarinée. Ma belle-mère attrape une boule de farce, la roule habilement, laplatit et là, sans transition, sa main qui vient de presser la viande va se glisser toute entière sous son aisselle gauche.
Pas juste une petite égratignure distraite. Non. Elle senfouit, doigts écartés, gratte à fond, soffre ce soulagement profond quon ne sautorise quà labri du regard. Et tout de suite, sans même se laver, sans sessuyer, elle reprend la viande, roule la prochaine boulette.
Je sens la nausée me monter. Fascinée, je fixe sa main alliance trop serrée sur lannulaire, ongles courts et carrés, rides discrètes. Cette même main, sous laisselle, puis dans la viande crue. Cette viande dont elle nous remplit le congélateur et quon cuisine chez nous ; viande que jai louée au téléphone (« Claire, vos steak sont fabuleux ! ») car oui, ils sont réellement bons
Maman, lance Marc, tu as du thé ? On a froid !
Jarrive, répond Claire tout en modelant les steaks. Encore quelques-uns et on mange, cest prêt.
Je remarque alors de légères traces grises sur la planche où sa paume sest un instant posée. Est-ce un éclair de mon imagination ? Je cille, tout redevient normal la planche, la farce, la main qui façonne.
Vous voulez de laide, Claire ? Je peux finir les steaks pendant que vous mettez le thé.
Oh non ma chérie, tu es linvitée ! sexclame-t-elle, agitant les mains, me glaçant intérieurement. Reste assise, jai presque fini.
Elle façonne le dernier steak, le pose dans la rangée. Satisfaite, elle rince rapidement ses mains sous leau, sans savon, trois secondes tout au plus, puis les essuie sur son tablier.
Je la regarde, pleine de dégoût.
Je me raisonne. Après tout, ma propre grand-mère, que Dieu ait son âme, remuait la pâte à gâteaux tout en repoussant une mèche de cheveux et personne nen est mort. Je me traque trop Peut-être.
Mais la scène saccroche à ma mémoire : main, aisselle, main, farce.
Dîner. Grande nappe enduite couverte de petites fleurs, vieille vaisselle. Claire débarque la poêle fumante de steaks, dorés à souhait, leur parfum fait dhabitude saliver Mais jai la bouche sèche. À côté : purée au beurre, tomates, pain, pickles, compote maison.
Servez-vous, mes enfants ! Claire me tend lassiette des steaks, propose les plus dorés. Jai pensé à vous.
Je les regarde. Ils sont beaux, ils sentent bon. Marc sen sert deux, ajoute une montagne de purée, attaque lassiette avec appétit.
Mmm Maman, cest trop bon !
Dieu merci, exulte Claire, sinstallant en face de moi. Javais peur davoir manqué de sel ou doignons
Tout est parfait, Marc engloutit sa première bouchée. Son père mange en silence, approuvant par des hochements de tête un homme de peu de mots.
Camille, tu ne manges pas ? Claire sinquiète, les yeux sur mon assiette intacte. Ça ne te plaît pas ? Cest trop salé ?
Mais si, mais si, je bredouille, paniquée à lidée de la vexer. Je suis un peu barbouillée par la route Je vais goûter.
Je prends un morceau, tout minuscule le bord croustillant. Lodeur me tente, mais dès que je pense à cette main, à laisselle, à la farce, la bouchée se bloque dans ma gorge. Je peine à avaler.
Très bon, je marmonne. Je vais prendre de la purée et des tomates pour alléger
Oh, pauvre petite, Claire sapitoie. Je vous emballerai des steaks pour la semaine. Jen ai préparé beaucoup, je pensais que vous auriez faim !
Marc me lance un regard furtif et poursuit son repas, imperturbable pas une pensée pour la cuisine ni pour la provenance des steaks.
Je repousse purée et pickles, me rabats sur les tomates, essayant de chasser la scène de mes pensées. Des millions de gens mangent la cuisine familiale, atteignent cent ans et en rient. Mais le film repasse en boucle : main, aisselle, main, farce.
Après le repas, Claire débarrasse. Marc et Jean filent au garage voir le moteur du tracteur. Je reste seule avec ma belle-mère, qui prépare du thé dans sa vieille théière ébréchée.
Je te remercie dêtre venue, Camille, confie Claire en versant leau bouillante. Je comprends : la ville, la carrière On se voit peu, mais jespère que tout va bien chez vous.
Oui, tout va bien, je réponds, serrant ma tasse. Travail, maison, la routine.
Et mes steaks, vous les aimez, je le sais. Marc men demande chaque fois. On ne trouve pas ça dans le commerce, tous ces additifs Ici, la viande est du village, le hachis, je le fais toujours moi-même, je nai confiance quen moi.
Je bois une gorgée trop chaude et la nausée revient en force. À quoi bon penser à lhygiène de ses mains, à la vaisselle quelle touche ? Je repose la tasse, soudain incapable de continuer.
Je crois que je vais aller mallonger, Claire, ma tête me tourne un peu.
Va, va ma chérie, sagite-t-elle, il y a du linge propre dans larmoire, Marc saura. Si besoin, tu appelles.
Je traverse le couloir, me réfugie dans la « chambre damis », massieds sur le lit, prise dun haut-le-cœur.
Aux toilettes, au bout du couloir, je me retiens de justesse, puis massois là de longues minutes, tâchant de retrouver mon souffle.
Marc me retrouve plus tard, assise sur le lit, blême.
Tu es malade ? demande-t-il en sasseyant près de moi.
Marc, je dois te raconter quelque chose Ne te moque pas, sil te plaît.
Vas-y, répond-il sérieux.
Je lui raconte tout, à voix basse : la main, laisselle, la farce, la nausée. Dun coup, me sentant ridicule, honteuse, mais soulagée.
Il mobserve, indéchiffrable, entre scepticisme, irritation, et incompréhension.
Écoute, maman ne la pas fait exprès. Qui ne se gratte pas, parfois ? Tu crois que nos grands-mères désinfectaient après chaque éternuement ? Cest la cuisine de campagne, Camille, la vraie vie.
Marc, elle na même pas lavé ses mains, ma voix tremble. Elle a replongé ses doigts pleins de sueur dans la viande. Jy repense à tout ce quon nous a envoyé ici, et franchement
Que proposes-tu ? Quon le dise à maman ? Tu veux la vexer à vie ? Elle fait ça par amour, pour nous !
Je ne veux rien lui dire, je pleure presque. Mais je ne peux plus manger sa cuisine. Je ne peux juste pas.
Marc fait les cent pas, énervé, un geste dans les cheveux signe quil bouillonne.
Camille, tu exagères. Cest normal, elle nest pas chirurgienne non plus ! Tu crois que moi, en cuisinant, je ne me touche jamais ? Que cest tout propre ailleurs ? Si tu veux tout contrôler, tu deviens folle.
Je lave mes mains, je souffle. Avant, après, toujours.
Bravo, il sourit, plus dur. Mais ma mère a toujours cuisiné comme ça. Je suis en parfaite santé. Tu les as trouvés bons, ses steaks.
Je ne savais pas Maintenant je sais.
Laisse tomber, tranche-t-il. Franchement, cest pas comme si cétait pire. Pense aux restos là, tu ne vois même pas ce quil se passe en cuisine !
Marc, je sens les larmes monter ne me parle pas des restos. Ça na rien à voir.
Bon, écoute, tu ne manges plus si tu veux. Je dirai à maman que tu es malade. Nen parle pas, daccord ? Elle ne comprendrait pas. Et elle serait blessée.
Je ne dirai rien, je sanglote contre lui. Je veux juste partir dici.
On part demain, il promet. Je dirai que tu as de la fièvre et quon doit rentrer. Ça ira ?
Daccord, même si rien ne va.
On sendort dans le noir, écoutant la télévision des parents derrière le mur, les bruits familiers de vaisselle, le soupir du vieux plancher.
Je fixe le plafond, repassant tout. Trois ans et demi que je mangeais ces steaks, inconsciente de ce secret de fabrication. Je me remémore les compliments, la sollicitation de recettes, mon admiration sincère pour la saveur de ces steaks. Peut-être est-ce « lingrédient secret » qui donnait ce goût unique ?
Le matin, jémerge épuisée. Marc a rejoint ses parents à la cuisine, déjà plongé dans la conversation. Je sais quil faut sortir de cette chambre. Je me lave le visage à leau froide, respire et vais à la cuisine.
Oh, Camille ! sécrie Claire. Marc ma dit que tu étais mal. Tu as de la fièvre ? Je vais te préparer un thé à la framboise maison, ça te requinque !
Merci, Claire, je massieds, fuyant du regard la grande assiette de steaks sous une gaze, vestiges du dîner. Je vais mieux, sûrement un coup de fatigue.
Ces cafés dautoroute soupire Claire en posant la tasse et la confiture maison. Je dis toujours à Jean : rien ne vaut ce quon cuisine chez soi. Ils font nimporte quoi là-bas.
Maman, Marc intervient, on na rien mangé dehors, juste bu un café dans la voiture.
Alors, cest autre chose. Le corps est sensible, que veux-tu. Bois vite ça, tu verras !
Je prends une mini-gorgée, luttant pour ne pas imaginer si Claire sest lavé les mains ce matin. Je comprends que si je continue comme ça, je vais sombrer. Il faut accepter, ou ne jamais revenir.
Claire, jannonce doucement, merci pour tout, mais je crois quil vaut mieux que je rentre. Marc ma dit quon partirait aujourdhui.
Déjà ? Claire est déçue. Je comptais faire une tourte, une soupe pour vous. Marc aime mes soupes.
Ce sera pour une prochaine fois, maman, propose Marc en embrassant sa mère. Camille nest vraiment pas bien. Je viendrai aider papa dans quinze jours et là, tu nous gâteras !
Claire me regarde un instant, puis Marc, puis à nouveau moi. Son regard me glace ; jai limpression quelle a tout compris, absolument tout, sur la situation.
Comme vous voudrez, tranche-t-elle sèchement. Je vous mets des steaks surgelés de côté, jen ai plein au congélateur.
Je sens mon visage se décomposer.
Merci beaucoup, Claire. Vous êtes adorable.
On plie vite bagage. Marc charge le coffre, pendant que je dis au revoir à Jean, qui me serre la main, sobre : « Remets-toi vite, ma fille. Revenez vite. » Claire apporte le sac et le tend à Marc.
Voilà, des steaks, de la confiture, un peu de mon lard Mangez bien.
Merci, maman, Marc lembrasse sur la joue. Cette fois, aucun sourire sur le visage de Claire, juste un hochement de tête avant de foncer à lintérieur.
Le trajet du retour se passe dans le silence. Jai limpression de sentir, dans le coffre, la présence physique des steaks comme une menace invisible. Marc aussi ne parle pas vexé, les mains crispées sur le volant, accélérant de façon brusque.
Tu peux les manger, murmuré-je enfin. Je ny toucherai pas.
Tu te rends compte quelle a compris ? souffle Marc.
Compris quoi ?
Tout. Elle nest pas idiote. Elle a vu que tu nas rien mangé, et que tu as été malade juste après, puis le départ précipité Elle a compris. Ça lui fait de la peine, tu comprends ?
Et moi, tu me comprends ?
Silence.
À la maison, jouvre le frigo, je contemple mes ustensiles propres, mes surfaces impeccables, mon ordinaire familier. Ici, les mains se lavent avant de cuisiner.
Marc range le sac de steaks dans le congélateur, ferme la porte.
Tu nen veux pas ? me demande-t-il.
Non.
Moi si, répond-il, et dans sa voix, un défi. Ce sont ceux de ma mère. Jen ai toujours mangé.
Il file à la salle de bains, me laissant seule dans la cuisine. Sans réfléchir, jouvre leau chaude, prends du savon, me lave longuement, jusquaux coudes, comme avant une opération. Je sèche mes mains dans un torchon propre, me pose une question : tout cela a-t-il encore un sens, quand la mémoire est contaminée ?
Je nen sais rien.
Mais une certitude : plus jamais, je ne mangerai un steak fait de la main de Claire Dubois. Aucun argument, aucune larme, aucune excuse du « elle ne la pas fait exprès » ny suffiront.
Trois jours plus tard, Marc fait frire quatre steaks, sert de la purée, prépare les pickles sattable.
Tu en veux ? propose-t-il, brandissant une fourchette.
Non, je réponds. Merci.
Je vais au salon, allume la télévision, hausse le son pour ne pas entendre Marc mâcher.
Je sais que ce séjour a fissuré quelque chose dans notre couple. Peut-être, une fêlure irréversible. À cause dune main, dun geste minuscule, anodin main de femme, main de mère, qui a gratté là où ça démangeait.
Je ferme les yeux : il faudra décider de ne plus y penser. Sinon, rester forte, cuisiner moi-même, et ne plus jamais avaler quoique ce soit fait par une autre main que la mienne.