Les gens restèrent ébahis : la chienne du vieux pavillon nourrissait des êtres bien différents de ses chiots
Cela fait bien des années déjà, mais je me souviens encore du jour où tout le quartier fut bouleversé par une histoire quon raconte aujourdhui encore dans les ruelles de notre Paris populaire.
Clémence Dubois, une femme aux cheveux grisonnants et au regard fatigué, revenait du marché avec de lourds cabas, préoccupée par ses pensées. Ses genoux nen finissaient plus de la faire souffrir, sa petite-fille lui avait promis dappeler sans jamais se manifester, et cet hiver-là nen finissait pas de la surprendre : tour à tour tempêtes de neige, puis pluie et gadoue à nen plus finir. Les soucis défilaient dans son esprit lorsquelle faillit trébucher au coin dun trottoir glissant.
En se retournant, elle aperçut une silhouette rousse filer entre ses jambes : une chienne bâtarde, maigre à faire peur, ses côtes proéminentes sous un pelage hirsute, semblait pressée.
Où tu vas comme ça, sale cabotine ! laissa-t-elle échapper dun ton bourru.
La chienne ne ralentit pas. Son allure était celle dun animal qui a rendez-vous quelque part. Entre ses dents, Clémence crut distinguer un morceau de baguette dur comme de la pierre.
Des chiots planqués quelque part, sûrement marmonna Clémence. Le printemps approche, la nature suit son cours
Elle haussa ses cabas, pressa le pas, mais un mauvais pressentiment persistait. Quelque chose sonnait faux dans cette scène.
Le lendemain, rebelote. La même silhouette roussâtre, le même morceau de pain, la même direction : vers la vieille maison abandonnée au bout de la cour, celle où vivait autrefois la défunte Madame Germaine. Depuis quelle avait quitté ce monde, cela faisait déjà six mois, la maison demeurait vide et sombre.
Regarde, Clémence, ta copine la chienne recommence ! sexclama sa voisine, Lucienne, du haut du balcon. Toujours la même chose. Où trouve-t-elle tout ce quelle rapporte ?
Quest-ce quelle grignote ? demanda Clémence en sarrêtant.
Un morceau de pain, va savoir Elle doit fouiller les poubelles, cest sûr. Elle allait nourrit ses petits, instinct maternel, tu sais
Es-tu certaine que ce sont des chiots ?
Ben voyons, qui dautre ? Les femelles sont prises par la saison.
Clémence observa la cour, mais le doute sinstalla. Bien sûr, les chiots, cétait logique. Mais quelque chose échappait à cette logique
La chienne rousse disparut encore entre les planches branlantes de la clôture avant de sengouffrer dans la cour du vieux pavillon. Impulsivement, Clémence décida de la suivre tout le quartier en discutait, après tout.
Elle se faufila dans la même ouverture. Les planches geignirent mais tinrent bon sous son poids. Le jardin nétait que friche : orties à hauteur de genoux, débris de verre, ferraille rouillée.
Depuis lombre des dépendances, un gémissement ténu se fit entendre.
Clémence suivit le son, longea le petit appentis démoli, et simmobilisa.
La chienne rousse s’était assise devant une niche délabrée. Couchée à ses pieds, une grande chienne noire au museau grisonnant était attachée à un pieu par une vieille chaîne rouillée.
Aveugle.
Ses yeux nétaient que deux voiles laiteux. Épuisée, émaciée, elle ne respirait plus quà peine.
La rousse déposa doucement son pain devant elle, le poussa du museau, se figea.
La vieille noire remua faiblement, trouva le pain, le dévora goulûment. La rousse, stoïque, la regardait simplement.
Quand il ny eut plus une mie, elle lui lécha doucement le museau, puis se coucha à côté delle.
Clémence resta figée, les larmes aux yeux.
Bon sang elle la nourrit. Toujours affamée, mais elle partage.
Combien de temps resta-t-elle là ? Impossible à dire. Elle reprit ses esprits quand la chienne rousse releva la tête en la dévisageant. Ce regard semblait dire : « Quest-ce que tu attends ? Pars ou viens, mais fais quelque chose ! »
Attends-moi un peu souffla Clémence, tremblante.
Elle fit demi-tour, regagna au pas de course comme elle navait plus couru depuis deux décennies son appartement. Ses genoux criaient, son cœur cognait, mais elle ne sarrêta pas.
À la maison, elle réunit tout ce quelle pouvait offrir : du poulet bouilli, un reste de purée, un talon de saucisson, un grand bol deau. Puis elle fila vers le vieux pavillon.
Rien navait bougé : la rousse veillait sur laveugle.
Tenez, murmura-t-elle, essoufflée, en posant le plat.
Elle tendit le poulet à la rousse, mais celle-ci ne toucha rien, lœil uniquement fixé sur la noire.
Allons, tu meurs de faim protesta Clémence.
Mais elle comprit, alors elle posa le poulet tout contre la truffe de la noire. Celle-ci sanima aussitôt, trouva la viande et la dévora.
La rousse avala sa salive mais ne bougea pas ; elle attendit loyalement que laveugle soit rassasiée avant de goûter le moindre morceau.
Voilà souffla Clémence, émue.
Les deux chiennes burent longtemps. Elle les observait, les paupières brouillées de larmes.
Tu fais quoi là ?! sexclama la voix de Lucienne derrière elle.
Sa voisine trônait à lentrée du jardin, médusée.
Voilà qui elle nourrit, confia Clémence dun ton éteint. Pas de chiots.
Lucienne resta muette, puis renifla bruyamment.
Qui a pu labandonner ainsi ?
Germaine, sûrement. Elle lattachait là. Après sa mort, tout le monde a oublié la bête.
Elle survit ici depuis six mois
Oui Seule. Seule jusquà ce que la rousse la prenne en pitié Elle la nourrit chaque jour.
Lucienne sagenouilla, caressa la rousse.
Brave bête vraiment brave.
Le soir venu, tout limmeuble se retrouva dans la cour. Certains apportèrent de quoi manger, dautres de vieux édredons. Les hommes sacharnèrent sur la chaîne, mais elle était bien trop solide.
Il faudrait une disqueuse ! trancha loncle Marcel. Jen amènerai une demain.
Le lendemain, Marcel arriva avec son outil. Le quartier, silencieux, se réunit autour de la scène.
Doucement, Marcel ! Surveilla Lucienne. Ne la fais pas peur
La disqueuse cracha des étincelles. La chienne noire sursauta, tenta de se replier.
La chaîne céda.
Ça y est, elle est libre, souffla Marcel, sépongeant le front.
Clémence sagenouilla près de la chienne libérée, caressa doucement sa tête.
Viens chez moi, dit-elle tout bas. Je te nourrirai. Chez moi, il fait chaud. La petite rousse viendra aussi. Vous deux, chez moi.
La noire agita imperceptiblement la queue, comme si elle comprenait.
Clémence voulut la soulever, mais ny parvint pas.
Laisse-moi faire, proposa doucement Marcel, la prenant dans ses bras. Cest où ?
Troisième étage. Appartement vingt-et-un.
Au passage dans la cour, les voisins sécartèrent, silencieux, pour les laisser passer. La rousse trottinait derrière, oreilles basses et queue rentrée.
Naies pas peur, souffla Clémence à la rousse. Vous venez toutes les deux.
À lentrée déjà se tenaient les éternelles grand-mères.
Tu vas ramener ces chiens chez toi, Clémence ? grommela lune delles, réprobatrice.
Oui, fit-elle dune voix ferme.
Mais ils sont sales ! Pleins de puces ! Ça va sentir !
Je les laverai.
Et si les voisins se plaignent ?
Quils disent donc ! sécria Clémence à tel point quelle se surprit. Six mois que cette chienne est restée enchaînée ici, aveugle, affamée ! Personne na vu ! Sauf elle, la rousse. Et nous ? On est passés cent fois devant !
Sa voix trembla, se brisa. Les mamies baissèrent les yeux, penaudes.
Je ne savais pas bredouilla lune. Après, la mort de Germaine, plus personne na pensé au chien.
Voilà justement. Personne ny a pensé ! sexclama Clémence, essuyant ses larmes.
Puis elle prit la tête du cortège. Marcel suivait, la rousse aussi.
Chez elle, elle étala une vieille couverture par terre, et Marcel y déposa la chienne noire avec douceur.
Tu veux de laide ? proposa-t-il.
Non merci. Je vais men occuper.
Quand la porte se referma, Clémence sy adossa, épuisée. La rousse sassit près de la noire et dévisagea la maîtresse avec une reconnaissance telle que Clémence sentit son cœur se serrer.
Eh bien fit-elle à mi-voix. Il faut nous présenter, non ? Moi, cest Clémence. Et vous ?
La rousse poussa un léger jappement.
Tu tappelleras Rousse. Toi, fit-elle en se tournant vers la noire, tu seras Noiraude. Marché conclu ?
Elle apporta une gamelle de riz et de viande devant Noiraude. Celle-ci la renifla, hésitante, troublée par ce nouvel environnement.
Vas-y dit doucement Clémence, lui tendant un petit morceau.
Noiraude le prit précautionneusement dans sa gueule.
Voilà, ma belle mange, mange.
Clémence la nourrit lentement, une bouchée après lautre, avec patience et tendresse. Rousse veilla à ses côtés, puis posa soudainement sa tête sur les genoux de Clémence. Alors, elle sentit, au fin fond de son âme, la chaleur dune gratitude sans bornes.
Le soir, Lucienne téléphona.
Alors ? Comment vont-elles ?
Vivantes répondit Clémence, épuisée. Elles dorment.
Tu ne dors pas, toi ?
Impossible.
Tu rumines, hein ?
Clémence garda le silence un moment.
Je me dis quon est parfois pires que les bêtes. La chienne, elle a pas oublié sa compagne. Mais nous, on les ignore, on passe sans voir On ne veut pas voir.
Allons, calme-toi, Clémence.
Je ne peux pas ! sécria-t-elle. Cest la honte, Lucienne, tu comprends ? Jai honte, à cause de ce chien !
Elle raccrocha, sassit près des deux chiennes endormies, serra ses genoux dans ses bras, et laissa couler ses larmes.
Les jours passèrent. Noiraude se remit peu à peu : dabord trop faible pour marcher, elle réussit au fil des semaines à se hisser sur ses pattes, hésitante, mais debout. Et Rousse ne quittait jamais son côté, toujours prête à guider.
Voilà ton guide, Noiraude, disait Clémence en souriant. On nen trouve pas de meilleurs.
Lhistoire fit bien vite le tour du quartier il faut dire que Lucienne sen chargea.
Tas entendu ? Clémence a recueilli deux chiens, chuchotaient les vieilles dames.
Oui, paraît que lune était aveugle, attachée six mois sans voir personne.
Et que lautre la nourrissait ! Incroyable.
Si, si ! Lucienne la vu de ses propres yeux
Quand Clémence sortait promener les chiennes, les passants sarrêtaient, souriaient ou secouaient la tête.
Clémence, tes quelquun de bien, lui avait dit un jour Marcel. Une vraie humaine.
Si tu veux mon avis, cest Rousse la vraie humaine ici. Moi, jai juste pas su détourner les yeux, répondit-elle.
Un soir, on frappa à la porte. Une jeune femme se tenait devant.
Bonjour, cest bien chez Madame Dubois ?
Oui, cest moi Et vous êtes ?
Je mappelle Solène. Jai entendu parler de vos chiennes et de ce que vous avez fait. Jaimerais vous aider. Je suis vétérinaire. Je peux examiner Noiraude, si vous lautorisez Gratuitement.
Clémence fut décontenancée.
Gratuitement ?
Bien sûr. Cest un cadeau. Pour vous et tous ceux qui ont été touchés par votre histoire.
Solène ausculta Noiraude longuement, puis déclara :
Elle est âgée et bien malade. Elle ne verra plus jamais, mais avec de bons soins, elle pourra vivre encore de beaux jours.
Quest-ce quil faut faire ?
Solène sortit des médicaments :
Ceci, ce sont des vitamines. Cela, pour les articulations, et ici une pommade pour les coussinets. Je vous explique comment tout donner.
Combien je vous dois ?
Rien du tout. Cest notre reconnaissance à nous tous.
Les larmes montèrent encore aux yeux de Clémence.
Merci
Non, c’est à vous qu’il faut dire merci, répondit Solène en caressant Rousse.
Une fois la porte refermée, Clémence sassit au salon. Noiraude, posée à ses pieds, Rousse blottie contre elle. Pour la première fois depuis tant dannées, Clémence ressentit ce sentiment oublié : celui dêtre vraiment indispensable à quelquun.
Et cétait cela, le bonheur.