Les fiançailles programmées à la française

Demande en mariage à lagenda

Journal intime de Capucine Bourbon, jeudi

Je suis assise à mon bureau, totalement absorbée par mes dossiers. Devant moi, une pile impressionnante de documents : rapports, factures, devis. Je les trie avec soin, classant le tout dans les chemises appropriées, comparant les chiffres. Je griffonne quelques notes dans mon carnet. Le bureau nest bercé que par un silence feutré seuls quelques échanges filtrent du bureau voisin et, de temps à autre, le cliquetis dun clavier à travers la cloison. Les rayons du soleil simmiscent entre les stores vénitiens, traçant sur mon bureau des lignes pâles et nettes.

Soudain, une sonnerie inattendue retentit. Je sursaute, quitte des yeux mes papiers et me penche pour attraper mon téléphone. Lécran affiche “Maman”. Je fronce les sourcils, un brin perplexe : maman nappelle jamais à cette heure-là ; elle me joint toujours le soir, en rentrant de lhôpital. Or là, il nest que quinze heures. Il a dû se passer quelque chose Ou quelquun.

Jappuie sur “décrocher” et porte lappareil à mon oreille.

Capucine, ma chérie, tu peux venir tout de suite ? La voix de maman tremble légèrement, trahissant un trouble peu familier chez elle. Cest important !

Mon cœur se serre, je me redresse aussitôt sur ma chaise, balayant mes papiers dun geste.

Il y a un souci ? jessaie de garder une voix calme, même si je sens déjà la panique affleurer. Tu es malade ?

Non, ça va, rassure-toi, répond maman, pressée, comme si elle devinait mes pensées sombres. Mais il faut quon discute. Cest urgent.

Jhésite un instant, le regard perdu entre mes dossiers. Mon après-midi est loin dêtre terminé, mais le ton de maman ne laisse aucune place à la discussion.

Daccord, je cède, en jetant un œil à lhorloge du mur. Je serai là dans une heure.

Plutôt si tu peux, ajoute-t-elle à voix basse, sur un ton mystérieux. Il y a du monde qui tattend.

Ce “il y a du monde” résonne étrangement, menveloppant dun voile dincertitude. Quest-ce qui peut bien se tramer chez elle ? Jai mille idées, du pire au plus ridicule. Mais chercher à en savoir plus au téléphone ne servirait à rien. Si maman dit “cest urgent”, alors il faut y aller.

Jempile précipitamment les dossiers, glisse mon carnet et mon portefeuille dans mon sac, attrape ma veste. Je file voir mon responsable pour expliquer la situation fort heureusement, il comprend aussitôt et me laisse partir sans difficulté. À peine sortie, je lance lapplication VTC, choisis ladresse familiale à Fontenay-aux-Roses, valide. Tandis que la voiture approche, jappelle maman pour demander si je dois rapporter quelque chose. Elle coupe court : « Non, viens juste ».

En sortant du bâtiment, je me rends compte que presque je cours. Dans ma tête, les scénarios se bousculent, mais je mefforce de maîtriser mes anticipations angoissées. La voiture arrive vite, je grimpe sur la banquette arrière, donne ladresse. Je nai quune envie : que ça roule plus vite.

Quarante minutes plus tard, pile, jarrive à destination. Jai regardé chaque minute défiler sur lécran, sans prêter la moindre attention aux tours de béton, aux affiches criardes de supérettes, aux bosquets du square voisin. Mon cerveau ressasse sans fin toutes sortes dhypothèses.

Des soucis de boulot pour maman ? Elle mavait parlé dun projet épineux au CHU, dune ambiance tendue entre collègues. Ou alors souci de santé pour la tante Mathilde ? Celle dont maman partage tous les secrets, tout le monde les knows. Non pas convaincant.

Le taxi sarrête devant limmeuble où jai grandi. Je paie la course quelques euros et file dans lescalier. Je saisis ma clé, mais la porte souvre avant même que jaie eu le temps de men servir.

Enfin ! maman mattrape par le bras et me fait entrer sans autre forme de procès. Dépêche-toi, viens !

Lodeur de brioches à la vanille maccueille, réchauffant lair du couloir : la douceur sucrée des grandes occasions. Chez nous, les brioches marquent toujours quelque chose de bon anniversaire, fête, bonne nouvelle. Mais cette fois, le parfum ne va pas avec lambiance fébrile de la maison.

Jenlève mes chaussures, sur mes gardes.

Quest-ce qui se passe ? je demande en traversant le couloir vers le salon.

Je marrête, stupéfaite. À la table ronde, recouverte dune nappe immaculée, est assis Luc, le fils dAgnès lamie de maman. Depuis petite, je lai toujours surnommé “la limace” dans ma tête. Trop doux, trop lent, maladroit, mal assuré, toujours à bafouiller. Il madresse un sourire embarrassé, triturant nerveusement le col de sa chemise.

À côté de lui trône Agnès, radieuse comme si une noce allait commencer. Elle irradie une joie si criante que jen reste bouche bée.

Salut, Capucine, Luc se lève, tentant de paraître détendu. Ça fait un bail.

Cest sûr, et ça aurait pu durer, je rétorque sèchement, bras croisés. Jessaie de masquer ma stupéfaction derrière un masque dindifférence. Maman, pourquoi cette urgence ?

Maman joue nerveusement avec la nappe puis les serviettes, puis la nappe encore.

Chérie, Agnès et moi on sest dit que Vous vous connaissez depuis toujours, vous êtes tous les deux stables, adultes

Et alors ? je la fixe, irritée. Quest-ce que jai à voir là-dedans ? Jai quitté mon boulot en pleine journée, laissé tout en plan, pour quoi ?

Agnès nattend pas, elle intervient tout sourire :

Luc a tellement bien évolué ! Un bon job, un appartement à lui il a tout pour plaire.

On voulait juste que vous discutiez, finit par articuler maman, le regard fuyant. Apprendre à mieux vous connaître.

Je sens monter en moi un agacement difficile à contenir. Encore cette manie de me caser avec “le garçon quil faut” comme si je ne savais pas gérer ma vie ! Main crispée, je tente de garder mon calme, mais ma voix tremble.

Maman, je prends une inspiration, expire lentement, je comprends que tu tinquiètes pour moi. Mais cest à MOI de décider avec qui je souhaite discuter.

Luc rougit, sagite sur sa chaise, essaie maladroitement de calmer le jeu :

Capucine, ne sois pas si catégorique On na même pas pris le temps de se parler Peut-être quon pourrait mieux se redécouvrir ? On sentendait bien, plus jeunes. Tu es très jolie, moi aussi je ne suis pas mal

Tu ne mas jamais plu, Luc, je lui réponds franchement, les yeux dans les yeux. Et rien na changé. Je nai pas envie de faire semblant, ni de te donner de faux espoirs.

Il baisse aussitôt la tête, mal à laise.

Mais on pourrait essayer il murmure, tout penaud. Je suis sincère. Jaimerais vraiment quon voit où ça peut mener.

Je ferme les yeux, réfléchis. Je ne veux pas être blessante, mais je ne vais pas non plus faire semblant.

Tu es quelquun de bien, jadoucis ma voix. Sérieux, honnête, posé. Mais ça ne suffit pas pour en faire un couple. Les sentiments, ça ne se décide pas. Et je ne peux pas inventer ce que je ne ressens pas.

La pression retombe doucement en moi, comme un ressort enfin détendu. « Ah maman, quelle idée tu as eue là »

Je pense quil vaut mieux que je rentre, jattrape mon sac, le passe à mon épaule. Désolée de casser votre scénario, mais cest honnête. Il vaut mieux dire les choses franchement.

Capucine ! maman tente de me retenir, bras tendu vers ma manche. Attends parlons calmement. On voulait juste ton bonheur.

Non, je la coupe dun geste, ni dur, ni agressif. Parlons-en plus tard. Quand tu seras prête à mécouter, vraiment mécouter, sans préparer des mises en scène. Là, jai du travail qui mattend. Sil te plaît, ne recommence plus jamais ça. Jai eu une trouille pas possible.

Je quitte lappartement sans attendre la suite. La porte claque doucement derrière moi et je me retrouve dehors. Lair est vif, pur, tout frais de laverse du matin. Je respire à pleins poumons, mallégeant à chaque inspiration.

Pourquoi maman sacharne-t-elle ainsi ? Pourquoi ce besoin obsessionnel de me caser ? Ne voit-elle pas quelle fait complètement fausse route ? Depuis enfant, jai toujours su ce que je voulais. Y compris du côté cœur. Je ne veux pas dun garçon sans assurance, incapable de prendre linitiative, encore moins dun homme qui mêle sa mère à sa vie sentimentale !

Encore bougonne, je coupe par le jardin public mon raccourci depuis toujours. Tout y est fidèle à mon enfance : enfants courant sur les allées, poussettes bavardant, couples âgés se dorant au soleil sur les bancs. Jévite les flaques, prends garde à mes baskets, mais continue davancer sans vraiment voir.

Après quelques minutes, mon téléphone vibre dans ma poche. Cest “Maman” à nouveau. Je finis par répondre.

Capucine, pourquoi es-tu partie comme ça ? Son ton est irrité, mais pas autoritaire. Plutôt blessé.

Maman, je ne peux pas me “caser” avec un gars juste parce que toi et la tante Agnès êtes amies depuis vingt ans, je marche en gardant la voix douce. Ce sont des questions trop sérieuses pour être réglées sur la base de votre amitié.

Je ne tai pas dit de lépouser ! sagace-t-elle. Mais tu pourrais au moins le voir, il na que des qualités : travail stable, bonne éducation, pas dexcès. Il est bien élevé

Je ne nie rien de tout cela, jacquiesce, même si elle ne me voit pas. Mais ce nest pas suffisant.

Alors qui te conviendrait ? soupire-t-elle, lasse, comme si elle avait déjà eu mille fois la discussion. Ça fait trois ans que tu es seule, tu ne rencontres personne. Qu’est-ce que tu attends ?

Rien de particulier, je marrête près dun banc en bois. Je nai pas envie de choisir juste parce quon attend que je le fasse. Oui, les rencontres, daccord. Mais que ça vienne de moi, pas dun “projet de mères réunies”.

Ton choix, cest bosser tard, manger devant la télé, ne fréquenter que tes collègues ? Un peu damertume dans sa voix. Capu, je veux juste ton bonheur.

Mais je le suis, je lui dis en regardant les enfants qui jouent devant moi. Mon bonheur ne ressemble pas à un schéma préétabli. Jaime ce que je fais, jaime ma vie. Non, je ne veux pas choisir nimporte qui et surtout pas parce que cest votre désir.

Silence à lautre bout. Je devine que maman soupire, téléphone un peu détourné.

Excuse-moi. Je minquiète. Tu sais jai peur que tu te retrouves seule, plus tard, sans nous.

Je comprends, je murmure, adoucie par sa voix fatiguée. Mais, promets-moi, plus de “surprises” de ce genre. Tu ne sais pas à quel point je me suis fait des films.

Promis, répond-elle, et je sens quelle sourit de lautre côté. Mais si un jour quelquun te touche vraiment, dis-le-moi, daccord ? Sois franche avec moi, la première.

Bien sûr, je ramasse mon sac, me lève. Je te le dirai. Jy vais, le boulot mattend. Bisous.

Bisous, ma grande. Prends soin de toi.

Je raccroche, lève les yeux vers le ciel. Les nuages se déchirent lentement, laissant paraître des pans de bleu éclatant. Les rayons solaires frisent entre les arbres, dorant les toits voisins. Un peu plus loin, jentends le rire de deux filles en goguette. Un joggeur file, précédé dune grande chienne rousse, la langue pendante.

Jaspire lair en profondeur. Tout vit les gens, les enfants, les terrasses. Jobserve, et soudain un sentiment dapaisement menvahit. Tant de chemins existent, tant de rencontres fortuites, tant de possibles. Pourquoi se forcer à entrer dans le moule ?

Les jours suivants, jévite de repenser à cet épisode rocambolesque. Lagence de communication déborde de projets : lancement dun nouveau client, urgence tous les jours ! Jarrive la première le matin, repars dernière le soir, planche sur les budgets, débriefe les plannings. Entre deux réunions, je moffre un thé, dévore un croissant vite fait, puis cest reparti. Éreintée, je me glisse sous la couette parfois sans même dîner.

Et pourtant la nuit, tout me revient. Les regards, le malaise de Luc, le sourire crispé dAgnès. Je ne regrette rien : jai fait ce quil fallait, même si ça a blessé.

Le vendredi soir, je tombe sur un mail dun collègue : « Je fête mon anniversaire samedi, viens ! On samuse, tu rencontreras du monde. Promis, il y aura de la bonne musique ! » Je tergiverse : sortir alors que jai rêvé de mon canapé toute la semaine ? Mais je me rends compte que je commence à me sentir coincée dans ma routine.

« Pourquoi pas ! » Je tape “jarrive !” et envoie.

La fête se tient dans un petit bistrot convivial du XXe, tout en murs de briques et en grandes banquettes de cuir. En entrant, je suis happée par lodeur de café, de quiches maison, de parfum. Le jazz discret, les rires, la chaleur humaine tout me fait du bien.

Le fêté, Hugo, maccueille dun grand sourire, lève les bras, me prend dans ses bras.

Je me disais que tu déclinerais ! sexclame-t-il.

Il fallait bien que je change de souffle ! je ris. Joyeux anniversaire au passage !

On échange quelques mots, il me montre une table près de la baie vitrée : « Va là-bas, mes potes sont sympas. Je te rejoins après ».

Je prends un verre de jus, jette un œil aux convives. À la table indiquée, quelquun est en pleine imitation de je ne sais qui, tout le monde éclate de rire. Je minstalle, salue tout le monde, et sens céder la tension de la semaine peu à peu.

Salut ! Un garçon souriant, presque châtain, se penche vers moi. Tu dois être Capucine ? Je suis Mathieu, du service marketing.

Oui, je glisse, amusée. On ne sest jamais parlé ?

Si, à la réunion de lautre jour. Tu bosses sur le gros dossier SNCF, non ?

Je suis surprise quil sen souvienne.

Cest ça. Et toi, tu fais quoi ?

Je moccupe des analyses de marché Jai bossé sur tes tableaux la semaine dernière !

La discussion senclenche, simple, naturelle. Mathieu est brillant sans être prétentieux, drôle sans forcer, attentif sans jouer un rôle. Et plus la soirée avance, moins jai envie de rentrer.

Le bar devient bruyant, le voisin de table lance une vanne et toute la bande explose. Mathieu me chuchote à loreille :

On sort prendre lair ? On sentend plus là-dedans.

Jaccepte avec plaisir. Dehors, la nuit est claire, les étoiles clignotent entre les immeubles. Au loin, une sirène, des passants qui papotent. On sapproche du petit pont au bout de la rue.

Et sinon, tu aimes quoi dans la vie ? me demande-t-il en sy accoudant.

Lire, marcher, me balader à la mer dès que possible. Aller au cinéma quand le film en vaut la peine Et toi ?

Voyager ! son visage sanime. Lété dernier, la Corse. Fous paysages et des gens cools. Jai presque pleuré en quittant le maquis à laube.

Raconte ! Jai envie découter, je me rapproche.

Mathieu se met à décrire ses randos, le parfum du maquis, les baignades dans des criques désertes, laccueil des Corses “si tu respectes la Corse, elle tadopte”. Je ferme les yeux ; je my crois.

Et toi, un endroit rêvé ?

LAtlantique. Le bruit des vagues, lodeur du sel. Mais ça reste rare tu connais le boulot.

Il faut remédier à ça, il me lance un clin dœil sans insister. On ne partirait pas ensemble lété prochain ?

Surprise, je ris.

Tu ne perds pas de temps

Je préfère lhonnêteté, il répond tout simplement. Jai envie dapprendre à te connaître.

Je sonde son regard. Pas de lourdeur, juste de la franchise, et ça change tout.

Pourquoi pas, dis-je. Mais sans précipiter les choses, daccord ?

Promis ! Tu veux prendre un café demain, juste pour discuter ?

Volontiers, je sens monter en moi une chaleur nouvelle.

En rentrant, je retire à peine mes bottines que mon téléphone sonne à nouveau. “Maman”. Jhésite, puis décroche aussitôt cette fois.

Capucine, ça va ? Sa voix est prudente.

Parfait, je maffale sur le canapé. Je sors dune super soirée avec les collègues. Et jai rencontré un garçon.

Vraiment ? Elle est mi-surprise, mi-méfiante. Alors, il est comment ?

Plutôt bien ! je ris. Intelligent, drôle, indépendant, surtout pas du genre à courir chercher conseil chez maman au moindre accroc.

Maman rit, soulagée.

Je suis contente pour toi. Je minquiétais sûrement pour rien ?

Je prends un moment avant de répondre.

Non, ce nest jamais pour rien quand il sagit de moi. Mais tu peux relâcher un peu la pression, ok ? Je gère, je te le promets.

Daccord, elle souffle, lair ému. Je taime ma chérie.

Moi aussi, maman.

Je pose le téléphone, regarde par la fenêtre. Paris sétire en lumières jusquà lhorizon, des rubans jaunes et blancs flottant dans la nuit. Au loin, quelques voitures filent, des voix montent des terrasses. Je respire, enfin apaisée : ce soir a un goût douverture, de promesse. Je ne sais pas ce que demain me réserve, mais enfin, je sens que tout va dans le bon sens.

La ville scintille, et moi, sur ce canapé, dans cette lumière feutrée, je me dis : javance à mon rythme, et cest bien.

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