LES ÉPIS
Il y a environ vingt-cinq ans, alors que jétais encore jeune et assez naïf, le médecin de quartier, malgré toutes mes protestations, ma envoyé dans le service de médecine générale. Javais alors vingt-trois ans, et mon épouse, Solange un prénom bien français en avait vingt-six. Solange travaillait comme ingénieur dans un bureau détudes, tandis que jachevais mes études à la fac. Nous étions mariés depuis deux ans déjà et nous navions pas encore songé à avoir des enfants ; les couches et layettes ne faisaient pas partie de nos projets pour linstant.
À mes yeux, jétais un mari modèle, quasiment dépourvu de défauts. Mais chez Solange, je décelais de plus en plus de travers ; elle passait, selon moi, bien trop de temps sur sa vieille Triumph que sur notre couple. Je pensais alors pouvoir corriger chez elle tout ce qui me dérangeait. Mais la vie ma vite appris que cétait moi quil fallait changer.
Après une session dexamens pénible et éreintante, mon estomac a fini par me lâcher. Javais des nausées, impossible davaler quoi que ce soit.
Mon petit, disait tristement le docteur René Lefèvre, en ajustant ses lunettes sur son nez, prends soin de ta santé pendant quelle est encore bonne, et, en ce qui concerne les vêtements, autant en acheter des neufs. Et ne discute pas, Guillaume, il faut vraiment texaminer convenablement et te soigner. Dautres excellents collègues soccuperont de toi désormais.
Il me tendit un courrier dadmission à lhôpital, et, en pleurant, jy allai pour minscrire.
Dans ma chambre, nous étions quatre : deux femmes dans la cinquantaine, une vieille dame au foulard à pois blanc prénommée Blanche-Marie et moi. Les noms des deux autres méchappent déjà.
Je navais aucune envie de communiquer avec qui que ce soit. Jen voulais à la terre entière, et surtout à mon épouse que jestimais vouloir se débarrasser de moi puisque selon moi elle navait pas insisté pour que je sois soigné en ambulatoire.
Jétais recroquevillé sur mon lit étroit, tourné face au mur, ruminant ma colère et accusant le monde entier de mes malheurs.
Prends donc tes bocaux et ta tambouille, jen veux pas, répétais-je sèchement à Solange chaque fois quelle venait avec un sac de victuailles.
Guillaume, voyons, le docteur a dit que le poisson cuit à la vapeur était exactement ce quil te fallait, insistait ma femme en me suppliant de goûter. Jai vraiment fait un effort, tu sais. Même la purée de pommes de terre ! Juste une cuillère, sil te plaît.
Ninsiste pas, marmonnais-je, je nen veux pas. Cette bouillie, file-la aux chats du quartier. Encore queux nen voudraient même pas !
Solange soupirait lourdement et repartait déçue. Moi, je marrangeais pour la blesser avec quelques mots vexants.
Ne reviens plus me voir ! lui répétais-je à chaque visite.
Malgré tout, elle continuait inlassablement à me rendre visite, avant et après le travail. Chaque matin sur ma petite table, il y avait le repas du jour, soigneusement emballé par ses soins, les bocaux enveloppés dans une couverture en laine pour que cela reste chaud. Mais moi, je ne savais pas apprécier sa patience ni son dévouement.
Je ne comprenais pas à quel point cela devait lui coûter, un vrai supplice avec un mari aussi insupportable.
Les médocs, les piqûres, les perfusions ne donnaient rien. Je dépérissais à vue dœil ; mes joues se creusaient, de grands cernes sous les yeux. Après moult examens, le verdict est tombé : gastrite chronique. Pas bien grave, dîtes-vous ? Mais pour moi, ce fut un vrai test.
Après toutes ces procédures, je métendais sur mon lit grinçant et fixais le vide. Personne ne venait me voir, je nattirais que de la négativité, et je le sentais, mais étais incapable de sortir de là.
Un soir, deux de mes compagnes de chambre reçurent lautorisation de passer la nuit chez elles et je restai seul avec Blanche-Marie.
Tu dors, Guillaume ? me demanda-t-elle doucement.
Non. Jai mal au ventre, lui répondis-je de mauvaise humeur, tournant le dos.
Tu sais, mon garçon, moi aussi jai un bête de gastrite, ça fait trois fois dans lannée que je viens ici, rien que pour surveiller la santé. On peut gérer ça chez soi, tu sais.
Vous nallez quand même pas me jouer la leçon sur la diététique, hein ? grognai-je. Ce nest pas la peine, je sais tout ça.
Tu mas mal compris, Guillaume, répondit-elle calmement. En fait, tu me rappelles moi, il y a plus de soixante ans, tout aussi bougon et entêté.
Cette fois, jécoutai ses paroles et me tournai vers elle.
Elle était petite, voûtée, fragile, mais un grand regard bleu ciel doù émanait une lumière incroyable. Elle rayonnait de chaleur ! Je réalisai soudain que presque tout le monde venait la voir : personnel, patients, hommes et femmes, pour lui confier leurs peines. Elle écoutait sans les interrompre, hochait la tête, glissait ensuite quelques mots doux, et de temps en temps, les visiteurs repartaient en souriant, parfois encore en larmes. Mais tous la remerciaient, lui laissaient un paquet de biscuits, une bouteille de lait, un pot de confiture, du chocolat ou des bonbons, en guise de gratitude pour ses conseils.
Blanche-Marie les remerciait de tout cœur, puis les embrassait. Une fois seuls, elle séchait ses yeux humides à laide dun coin de son foulard.
Dis-moi, si tu veux bien mécouter, je vais te conter une histoire de ma vie, me dit-elle soudain.
Ses lèvres souriaient mais ses yeux restaient tristes, remplis dune douleur muette. Jen avais honte de ma conduite exécrable.
Ses rides se sont un instant effacées, elle a pris lallure dune petite fille effrayée et sans défense.
Excuse-moi, madame Blanche-Marie, je vous écoute avec plaisir.
Mais dabord, goûte un peu du pot au feu que Solange ta apporté, fit-elle en me montrant la boîte enveloppée dune écharpe.
Je pris docilement la boîte, portai une cuillère à ma bouche, mapprêtais à faire la grimace, mais je me retins. À ma grande surprise, la douleur cessa, après quelques bouchées ! Javalai presque la moitié du pot. Et jai trouvé ça délicieux.
Alors, cétait bon, difficile ? demanda la vieille dame.
Oui, vraiment bon.
Doucement, ne va pas trop vite, ton estomac est fragile après le traitement que tu lui as infligé. Mange peu, mais régulièrement. Tout ira mieux, mais il faudra apprendre à respecter les autres, surtout ta femme. Elle taime. Ne la repousse pas. Mais bon, parlons dautre chose. Je vais te partager la confidence que je nai confiée à personne.
Elle prit une gorgée de tisane dans sa tasse en métal, trempa un morceau de pain sec dedans.
Jai grandi au sein dune famille nombreuse, sept frères et sœurs. Laîné, Gaspard, est mort enfant de tuberculose, la petite dernière, Margot, a été emportée par une fièvre alors que javais sept ans. Mon père travaillait à lusine et ma mère soccupait de la maison et des enfants. Elle cousait à merveille, beaucoup de villageois portaient ses vêtements.
Jaimais lire et jétais une bonne élève. Après lécole, jai intégré lÉcole Normale pour devenir institutrice dans un village. De retour chez mes parents, les jeunes valaient défiler pour demander ma main. Je les renvoyais tous chez eux, bien sec.
Qui ? Lucien ? Un palefrenier ? Moi ? Jamais ! Il a toujours les mains sales, il sent le cheval. Claude, notre voisin, toujours à picoler, et puis Didier avec son accordéon et son air de bon vivant… Non, non, non.
Mes parents haussaient les épaules, mais ne réussirent jamais à me faire changer davis.
Un jour, un nouveau directeur décole, Georges, fut affecté dans notre village près de Tours. Grand, mince, des yeux bleus, séduisant, il ma tout de suite plu. Les enfants ladmiraient tous calme, posé, patient, il consacrait son temps après la classe à aider les plus faibles, gratuitement et de bon cœur.
On sest mariés peu après.
Blanche-Marie se releva, arrangea un peu mon oreiller, puis poursuivit :
Ma mère me répétait toujours : « Sois tendre envers ton mari, ne prends pas la grosse tête. Il est bon, respecte-le. » Mais je faisais tout à ma manière
Avec Georges, nous étions enseignants. Trois ans après, notre première fille est née, Violette. La pauvre était fragile, malade du cœur. Elle est morte à onze ans, juste avant la guerre. La deuxième fille, Valentine, le portrait de son père, belle, intelligente, très habile de ses mains.
Georges allait souvent en ville et me ramenait des coupons de tissu pour que ma mère me fasse des robes et des jupes. Jétais la coquette du village ! Mais jamais satisfaite : trop sombre, trop clair, pas assez fleuri, bref, jétais toujours difficile. Pauvre Georges
En 1933, la famine a frappé. On devait diviser chaque mois nos maigres vivres en trente portions, pour tenir jusquau suivant. Tu sais, Guillaume, je garde toujours les graines de melon et de pastèque, impossible de les jeter.
À quatre, on partageait trois pommes de terre pour la journée, une poignée de semoule, un oignon, une carotte, quelques graines, une cuillerée de saindoux, un verre de farine noire. Je cachais nos provisions, sinon on aurait tout mangé dun coup, comme beaucoup de voisins, morts de faim peu après.
Derrière notre village, un vaste champ de blé, surveillé nuit et jour. La tentation était forte de glaner quelques épis, mais on risquait la prison. Une nuit, avec Georges, poussés par la faim et surtout en voyant les enfants amaigris, nous avons osé.
Le soir, après avoir couché les petites, nous avons traversé les potagers jusquau champ. À peine étions-nous en train de ramasser des épis que nous avons entendu les sabots du garde-champêtre ! Nous avons tout lâché et fui derrière la haie de lilas. Il ne nous a pas vus.
De retour à la maison, jai réalisé que javais perdu ma jupe, trop mince, elle était tombée dans le champ lorsque jy avais vidé le tablier dépis
Blanche-Marie trempa un croûton de pain sucré dans sa tisane et le mâcha avec plaisir.
Je me suis mis à pleurer toutes les larmes de mon corps si on retrouvait cette jupe, tout le monde dans le village saurait quelle était à moi, et la prison mattendait ! Les filles se sont réveillées et ont pleuré avec moi
Ça suffit, a dit Georges, de sa voix grave. Allez vous coucher. Je retrouverai ta jupe à laube, Blanche.
Non, je nai pas fermé lœil de la nuit. Je me voyais déjà sur la paille en prison, mes enfants orphelines.
À laube, Georges rentra avec la jupe, quil avait trouvée cachée sous un bouquet dépis.
Blanche-Marie posa sa tasse sur la table, remit sur moi la couverture tombée à terre.
Depuis ce jour, jai regardé mon mari autrement, avec respect et reconnaissance. Jai appris à me taire et à ne plus médire sur lui.
Et après ? demandai-je doucement.
Ensuite On a survécu tant bien que mal, en remerciant le Ciel quaucun de nous nait succombé à la faim Puis la guerre est arrivée, en 1940. Georges est parti volontaire au front. Valentine et moi sommes restées seules. Les Allemands sont venus, ont incendié notre maison car jai refusé de collaborer. Ma fille Ils lont martyrisée. Valentine na pas supporté, elle est morte. Jétais enceinte Jai perdu lenfant. Nous attendions un garçon.
Je lentendis sangloter. Jallai alors la serrer tout doucement dans mes bras. Nous sommes restés ainsi enlacés jusquà laube.
De quoi avons-nous parlé ? Je ne men souviens pas.
Quand le soleil sest levé, elle me confia :
En 1943, jai reçu la lettre officielle : Georges, disparu au champ dhonneur, présumé mort. Toute ma vie, jai cherché à savoir où il reposait. Après la guerre, jai erré de village en village. Jai travaillé partout comme institutrice. Ma nièce ma ramenée ici, à Lyon, dans son petit F2. Et je viens de temps à autre ici à lhôpital, ça marrange, ça la soulage elle, et je fais des économies sur ma pension. Tamara elle adore le chocolat, alors à chaque retraite, je lui en achète. Pour elle, cest comme des diamants ! Et elle me dit de ne pas dépenser pour elle.
Jobservai cette femme extraordinaire, admirant sa force, sa bonté et son exemplarité. Tant dépreuves, sans jamais saigrir. Elle aidait les autres, souvent. Si je lui avais dit tout cela, elle ne laurait sûrement pas compris ! Et moi, qui avais tant de raisons dêtre heureux : une femme aimante, ma famille en bonne santé
Ma santé a finalement commencé à saméliorer. Je mangeais peu à peu, mes douleurs disparurent.
Un an plus tard, Solange et moi avons eu notre premier fils, Michel, puis quatre ans après, notre précieuse fille à qui nous avons donné le nom de Blanche.
Depuis, enfin, le voile sest levé de mes yeux. Jai compris combien Solange était formidable : soigneuse, débrouillarde, patiente. Jai dû beaucoup changer en moi et arrêter de toujours lui chercher des excuses ou des défauts.
Et quand la tentation me reprend dêtre désagréable avec mon épouse, je me souviens du récit de Blanche-Marie, de ses épis, et de toute la sollicitude de ma propre femme lors de ma maladie. Et, à force daider les autres, jai réellement appris à être heureux moi-même.
Parfois je me dis : ma maladie ne venait-elle pas tout simplement de mon fichu caractère ? Quen pensez-vous ?