Les doubles portes souvrirent brusquement, et tout le bar de motards se tourna vers la lumière. Un petit garçon sans abri apparut sur le seuil, tremblant de tout son corps, englouti par léclat du jour, ses vêtements trop grands et sales pendus à ses épaules frêles, ses yeux terrifiés balayant la salle comme sil avait les minutes comptées. Il fendit alors la pièce, serpentant entre les tables de bois, glissant près des hommes deux fois plus grands que lui, frôlant les gilets de cuir, les mains tatouées, les visages burinés qui paraissaient menaçants, même immobiles.
Il sarrêta devant la grande table du chef des motards et agrippa son genou de ses petites mains tremblantes.
« Sil vous plaît, monsieur… aidez-moi. Ils me poursuivent. Mon père a dit de venir ici. »
Le chef savança, sa lourde chaise grinçant sous son poids. Son visage balafré se pencha vers lenfant, sans sourire ni douceur, seulement une concentration soudaine.
« Qui est ton père, gamin ? »
Le petit ravala difficilement sa salive. Les larmes tracèrent deux lignes claires sur ses joues souillées. On aurait pu entendre sa respiration tant le silence régnait. Puis, dun souffle presque inaudible :
« Jean Moreau. »
Un verre glissa dune main et se fracassa sur le sol.
Plus personne ne bougea.
Le visage du chef perdit toute couleur.
« Impossible… »
Le garçon sortit alors de sa poche une vieille pièce couverte de sang, usée jusquaux bords.
Le motard reconnut immédiatement le symbole.
Sa main se mit à trembler.
Dehors, dans la lumière crue, des silhouettes noires se dessinaient.
Le grand chef murmura, la gorge serrée :
« Fermez les portes. »
Personne ne réagit tout de suite.
Parce que la peur avait envahi le lieu avant que les hommes en noir ne franchissent le seuil.
Puis, dans un vacarme, les chaises raclèrent le sol.
Les verrous claquèrent dans leurs gâches, les lourds cadenas glissèrent en place.
En un instant, le bar enfumé de Cognac devint une forteresse.
Le petit garçon restait agrippé au genou du chef, haletant, secoué de spasmes.
Le chef fixait la pièce sanglante avec effroi, car il connaissait ce signe :
Un jeton du marché noir,
bords brûlés,
écusson argenté.
Lancien symbole de La Haute Table.
Mais pas nimporte quelle pièce :
Sur celle-ci, un nom, gravé maladroitement sous la couronne.
Jean Moreau.
Le motard balafré souffla :
« … Seigneur… »
Autour, des hommes endurcis qui ne craignaient presque rien semblaient soudain mal à laise.
Un type près du billard murmura :
« Moreau est mort. »
Le petit leva la tête dun coup.
« Non. »
Sa voix se brisa net.
« Il est blessé. »
Un silence lourd retomba.
Le chef sagenouilla devant lui.
Ses mains énormes étaient soudain précautionneuses, comme si lenfant pouvait se briser.
« Comment tu tappelles ? »
« Éloi. »
« Où est ton père ? »
Les lèvres du garçon tremblèrent plus fort.
« Il ma dit si des hommes en costume nous retrouvaient »
Son regard effrayé glissa vers la porte.
« Je devais porter la pièce à Tonton Romain. »
Le chef se figea. Plus personne ne lappelait ainsi depuis vingt ans, depuis quil avait disparu de Paris, enterrant à jamais ses liens avec Jean Moreau. Plusieurs motards le dévisagèrent, ébahis.
« Romain ? »
Le motard ignora leur surprise ; toute son attention restait sur lenfant.
« Quest-ce qui sest passé ? »
Éloi répondit à voix basse, la gorge serrée.
« Ils ont tiré sur la maison. »
Plus un bruit.
Éloi sortit autre chose dun revers de son manteau trop grand :
une photo pliée, brûlée sur un coin.
Romain la prit doucement.
Et tout le sang quitta son visage.
La photo montrait Jean Moreau
plus vieux, fatigué,
vivant,
debout à côté du petit,
sa main posée sur lépaule dÉloi.
Au dos, gribouillé maladroitement :
**Sil arrive jusquà toi, cest que jai échoué.**
Romain ferma les yeux.
Un motard près du comptoir siffla :
« Seigneur Dieu »
Puis
BOUM.
Quelque chose frappa la porte dentrée assez fort pour secouer les murs.
Éloi sursauta.
Romain fit instinctivement écran de son corps.
Un autre coup, plus fort.
BOUM.
Puis une voix calme retentit dehors :
« Rendez lenfant. »
Tous les motards dégainèrent sans attendre.
Romain se leva lentement, dangereusement lentement.
Il avait reconnu cette voix.
Le Messager.
La salle se métamorphosa à vue dœil.
Même parmi des tueurs, certains noms pouvaient glacer lair lui-même.
Romain se pencha vers Éloi.
« Ton père ta-t-il dit pourquoi ils te veulent ? »
Le gamin secoua la tête, de nouvelles larmes roulant sur son visage.
« Il a dit que je devais survivre. »
Romain serra la mâchoire. Jean Moreau ne fuyait jamais. Il ne se cachait pas, à moins que la mort ne soit pas la pire chose à redouter.
Encore une voix, plus froide, séleva derrière la porte.
« Lenfant appartient à la Table. »
Des jurons sifflèrent.
Romain fixa de nouveau Éloi, plus attentif maintenant.
Et tout à coup, il le vit.
Les yeux du petit.
Ce nétaient pas ceux de Jean.
Mais ceux dune autre.
Une femme que Romain connaissait autrefois, bien avant que le sang et la violence naient tout dévoré.
Son visage se figea. Lhorreur remplaça la stupeur.
Il sagenouilla de nouveau.
« Comment sappelait ta maman ? »
Éloi essuya dun revers ses larmes.
Dune voix douce, il répondit :
« Solène. »
Plus personne ne respirait.
Car officiellement, Solène Moreau navait jamais eu denfant.
Romain détailla lenfant, bouleversé.
Éloi murmura enfin la phrase qui expliquait pourquoi la Haute Table traquait un gosse des rues :
« Papa disait que si jamais ils me retrouvaient… »
Ses doigts serrèrent la pièce gravée.
« …Ils sauraient quil a enfreint la seule règle que personne na jamais transgressée sans mourir. »
Cette nuit-là, assis contre la porte avec Éloi blotti contre moi, jai compris quon ne choisit pas toujours sa famille, mais on peut choisir davoir du courage pour ceux qui nont plus personne. Cest cela, être un homme.