Les collègues et amies de Svetlana lui enviaient sa chance — elle avait séduit un homme mûr et fortuné. André, de quinze ans son aîné, dirigeait l’entreprise où elle travaillait.

À lépoque, les collègues et amies de Geneviève lui enviaient ouvertement sa chance : elle avait su conquérir un homme mûr, un patron respecté et fortuné. Laurent avait quinze ans de plus quelle et dirigeait lentreprise où elle venait tout juste dêtre embauchée.

À peine arrivée, et elle met déjà la bague au doigt du directeur ! gloussaient les secrétaires autour de la machine à café.
La voilà qui passe de la province à lavenue Montaigne
Sans aucun doute.

Geneviève, elle, navait jamais souhaité rendre publique leur relation. Leur histoire avait commencé bien avant son arrivée dans lentreprise, lorsquelle ignorait encore que Laurent occupait ce poste de direction prestigieux. Elle était venue à son entretien dembauche « à laveugle », et fut engagée presque sur-le-champ. Laurent prétendait ny être pour rien ; tout sétait joué sur lexpérience et le CV, disait-on en ressources humaines.

Lorsquelle apprit la vérité, Geneviève supplia Laurent de garder leur histoire secrète. Mais, dans Paris, rien ne reste caché bien longtemps : bientôt, toute la société savait pour leur idylle. Les pires rumeurs couraient sur le directeur, veuf et désormais épris dune jolie nouvelle collègue.

Geneviève ne sétait jamais targuée de sa beauté, persuadée de mériter sa place autrement que grâce à ses yeux verts. Mais les bavardages ne sarrêtaient pas.
Deux ans à peine que Pauline est partie, et voilà le patron prêt à remonter à lautel ! répétait-on à voix basse.

Pauline Roche, lépouse défunte de Laurent, avait dirigé la société avec lui pendant dix ans, avant de disparaître tragiquement. Laurent, héritier du patrimoine et de laffaire, était alors devenu le célibataire le plus convoité de Paris. Mais il sétait refermé sur lui-même, vivant son deuil en silence, ce qui attisait dautant plus la curiosité des dames.

Un homme fidèle ! Comme un cygne qui ne se console pas soupiraient les secrétaires en jetant sur lui des regards enamourés.

Laurent nétait ni veule coureur, ni Apollon ; cest son compte en banque, plus que son sourire, qui séduisait les prétendantes. Geneviève, toutefois, lavait aimé pour tout autre chose.

Leur rencontre avait eu lieu un jour daverse, dans une grande surface à Neuilly : il lavait heurtée par mégarde avec son chariot, lui avait abîmé ses bas et tâché ses escarpins, puis sétait emporté quand elle sétait faufilée devant lui à la caisse. Mais Geneviève, vive, lui avait répondu du tac au tac, si bien quil lui offrit ses achats en guise dexcuses et poursuivit sa silhouette dans la galerie pour la supplier de le pardonner.

Je vous en prie, excusez-moi Cétait une journée difficile, balbutia Laurent. Puis-je au moins vous aider à porter vos sacs ?

Non, merci. Jai une voiture, je me débrouillerai, répondit-elle.

En réalité, Geneviève navait pas de voiture. Elle attendit que Laurent disparaisse avant daller vers larrêt du bus. Or, il la revit sur son chemin, stationnée à larrêt, et insista :

Montez, je vous conduis.
Non, vraiment
Je ne partirai pas tant que vous naurez pas accepté, dit-il en arrêtant la voiture devant lautobus, forçant les autres voyageurs à la presser.

Finalement, Geneviève céda. Sous dautres circonstances, ils seraient peut-être devenus amis ; pour Laurent, ce fut le début dune passion. Il crut, après la mort de Pauline, nêtre plus capable daimer ; mais cette jeune femme si différente de son ancienne épouse venait bouleverser ses certitudes.

Laurent trouva le moyen de retrouver Geneviève, se pointant fréquemment chez elle et lattendant à la sortie de son immeuble. Elle finit par céder à ses invitations, et, par hasard ou destin, elle fut engagée dans sa compagnie. Coïncidence ? Peut-être.

Laurent se moquait des propos tenus derrière eux ; il était simplement heureux. Plutôt quavec des cadeaux, il la couvrait dattentions. Geneviève aimait surtout le regard quil posait sur elle, mais aussi le grand appartement rue du Faubourg Saint-Honoré, la belle voiture et la promesse dun avenir serein.

Rapidement, elle emménagea chez lui et fit la connaissance de Madame Sophie Lafont, sa mère, femme discrète, entièrement dévouée à son fils. Après la mort de Pauline, Laurent avait ramené sa mère auprès de lui, où elle entretenait la maison, cuisinait et repassait les chemises.

Larrivée de Geneviève ne changea rien aux habitudes de Sophie ; Geneviève ne cherchait pas à simposer comme maîtresse de maison, se régalant volontiers des plats de sa future belle-mère. Tout semblait paisible jusquà la demande en mariage.

Geneviève fut troublée que, deux ans après la mort de Pauline, Laurent portât toujours son alliance.
Jéprouve encore un lien avec Pauline, confia-t-il un soir.
La demande de Geneviève fut simple : quil retire cette bague.
Si cela te gêne, je lenlèverai, promit-il, désarçonné.

Quand Laurent décida de la demander en mariage, il retrouva dans le coffre lécrin contenant une bague ancienne, magnifique, sertie dun diamant familial. Tout fut orchestré : restaurant intimiste, musique dambiance, verre de Bourgogne À la surprise de Geneviève, la bague apparut au fond de son verre.

Veux-tu mépouser ? demanda Laurent, prêt à lui passer la bague au doigt.
Mais elle repoussa sa main.

Non.

Comment, non ?

Je refuse de porter cette bague.

Mais cest une relique ! Tu imagines sa valeur ?! semporta-t-il, le visage cramoisi.

Je men moque. Je ne porterai pas un bijou qui a appartenu à feu ton épouse.

Pourquoi donc ?

Cest de mauvais augure

Ne dis pas de sottises !

Et puis, tant quà faire, je devrais enfiler sa robe blanche qui dort encore dans le grenier parental ? Ta mère me la montrée
On achètera une robe, bien sûr. Mais une bague avec pareille histoire, pareille qualité ! Regarde cet or, ce travail

Non. Je ne veux rien dusagé. Et je naccepte pas que toi non plus tu continues à porter lalliance.

Cest ta décision définitive ? demanda-t-il, assombri.

Oui. Je suis désolée.

Geneviève quitta la table, laissant la soirée en ruines. Laurent suggéra une pause, quelle accepta sans protester.

Les jours suivants, elle évita Laurent au bureau, où il senfermait dans son bureau. Le soir, elle rentra chez ses parents, qui lui conseillèrent doublier Laurent et de chercher un compagnon de son âge.

Tu es une belle fille, intelligente ! Pourquoi tenchaîner à un homme qui ta tant dannées de plus, et veuf, en plus ! lui dirent-ils.

Geneviève demeura indécise. Laurent offrait un bel avenir mais sa fidélité au passé linquiétait.

Limpasse dura plusieurs jours ; Laurent ne lappela pas, elle se mit en arrêt maladie. Les cancans allèrent bon train : le patron et sa belle se seraient séparés. Laurent, de plus en plus taciturne, se montrait désagréable, même avec sa mère.

Sophie Lafont, inquiète pour son fils, décida alors daller voir Geneviève.

Madame Lafont ?! sétonna Geneviève en ouvrant la porte.

Bonjour, ma petite. Comment vas-tu ?

Un peu fatiguée, jai pris froid.

Alors tu tes isolée pour ne pas nous contaminer ? dit-elle en plissant les yeux.

Pas exactement répondit-elle en rougissant.

Il faut revenir, tu sais. Laurent dépérit sans toi.

Ça ne se voit pas.

Tu connais les hommes fiers Il ne ma rien expliqué, mais vous vous aimez, cest évident.

Il exige que je porte la bague de son ex-femme…

Si ce nétait que la bague tout irait bien ?

Il faut sen débarrasser, la vendre, en acheter une autre. Je ne veux pas porter ce quune autre femme a porté avant moi. Les pierres conservent lâme de leur ancienne propriétaire…

Tu as raison, Geneviève. Laurent nest pas prêt ; il na pas su dire adieu à Pauline, même sil t’aime sincèrement.

On ne bâtit rien sur des ruines, Madame Lafont.

Merci de mavoir reçue Tu sais, c’est dommage Vous vous aimez.

Sophie repartit, triste pour les deux jeunes gens. Derrière ce désaccord, il y avait en réalité des blessures mal refermées.

Le congé maladie toucha à sa fin. Geneviève navait aucune envie de retourner dans le même bureau que Laurent. Durant cette semaine, il ne donna aucun signe de vie. Vexée, elle rédigea sa lettre de démission, déterminée à refaire sa vie ailleurs.

Laurent signa sans un mot, le visage fermé.

Adulte, vraiment ? Tu te comportes comme un enfant, lâcha-t-elle en quittant la pièce.

Personne ne ma jamais refusé quoi que ce soit, grommela-t-il.

Geneviève séclipsa sans répondre. Elle comprenait quelle avait fait le bon choix. En signant, le reflet de la vieille bague brilla sur la main de Laurent.

« Jai agi comme il le fallait, pensa-t-elle. Il ne pourra jamais tourner la page. »

Elle retrouva enfin la paix, et son cœur, allégé, ne la troubla plus de doutes. Laurent, lui, mit longtemps à comprendre pourquoi Geneviève avait refusé de devenir son épouse, lui, le meilleur parti de tout Paris.

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