Les collègues et amies dAline murmuraient à son sujet elle avait conquis un homme mûr, fortuné et influent. François avait quinze ans de plus quelle et dirigeait une société réputée située au cœur de Lyon, là où Aline venait tout juste d’être embauchée.
À peine arrivée, la voilà déjà fiancée, gloussaient les secrétaires dans la salle de pause, leurs yeux pétillants de convoitise.
Une vraie montée en flèche, de la banlieue à la soie !
Exactement.
Aline navait jamais voulu ébruiter sa liaison avec son supérieur. Leur histoire avait commencé avant même quelle ne sache qui il était ; lors de lentretien dembauche, Aline ignorait encore l’identité de François, et sétait présentée en toute innocence. Elle fut pourtant retenue immédiatement pour le poste, bien que François, la main sur le cœur, lui certifia ne pas avoir participé au choix. Cétait, disait-il, la responsable RH qui avait vu dans son expérience un atout.
Au fil du temps, la rumeur se répandit comme un parfum entêtant, impossible à dissimuler. Désormais, tout le monde savait pour Aline et François, nul ne sétonnait plus de voir le veuf au bras de la jeune recrue.
Aline ne se vantait jamais de sa beauté ; elle se savait compétente et estimait mériter sa place pour plus que de jolis yeux. Mais les mauvaises langues étaient insensibles à ces nuances.
Cela fait à peine deux ans que Claire est partie, et voilà que François pense déjà au mariage, soufflèrent certains.
Claire Roche, ancienne propriétaire de lentreprise et première épouse de François, disparu trop tôt dans un accident. Elle lui avait laissé sa fortune et lentreprise familiale.
François était alors devenu lun des célibataires les plus convoités de la ville. Mais son deuil, palpable, sa retenue élégante et sa tristesse avaient attiré davantage lattention et la sympathie des femmes.
Quel homme fidèle
Tel un cygne, soupiraient-elles, sabandonnant à leur rêve.
François nétait ni un Don Juan ni un Apollon, bien au contraire ; seule sa solvabilité bancaire faisait tourner les têtes des assoiffées daisance. Mais Aline, de toute évidence, nétait pas amoureuse de son compte en banque.
Ils sétaient rencontrés dune façon à la fois banale et cocasse. Dans les rayons dun Monoprix, un accrochage de chariots : François, distrait, déchira les collants dAline et abîma ses escarpins en daim, tout en la réprimandant pour être passée devant lui à la caisse.
Mais Aline ne se laissa pas impressionner ; sa répartie le surprit tant quil finit par payer ses courses, puis la poursuivit jusquà la sortie pour sexcuser.
Pardon, vraiment cétait une journée difficile, sexcusa-t-il dune voix sincère. Laissez-moi vous aider avec les sacs.
Non merci, je suis en voiture, je vais très bien, rétorqua Aline, avec fierté.
En réalité, elle navait pas de voiture et attendit dans lombre quil disparaisse pour filer vers larrêt de bus. Mais, hasard ou destin, il prit la même route, et la retrouva à la station.
Montez, je vous dépose.
Non, ça ira
Je resterai là tant que vous ne montez pas, insista-t-il en bloquant la circulation, jusquà ce que les autres voyageurs la supplient daccepter pour qu’ils puissent continuer leur chemin.
Elle céda. Et François, loin de la caricature du patron glacial, se montra chaleureux et drôle sans lever la voix ni rouler sur les pieds. Aline pensa, lespace dun instant, quils pourraient être amis Mais François voulait davantage. Tombé amoureux presque contre sa volonté lui qui pensait, après Claire, ne jamais retrouver un tel sentiment il fut conquis par cette femme différente en tout.
Sa détermination à la revoir ne faiblit pas. Chaque soir, il venait, patient, attendre Aline sous ses fenêtres, jusquà ce quelle accepte finalement un rendez-vous. Puis, elle rejoignit lentreprise, un concours de circonstances dont personne ne saura jamais la vérité.
François ne se souciait guère des potins dentreprise. Il saffichait, heureux, sans ostentation mais sans réserve. Les présents onéreux nétaient pas son genre, mais il savait offrir son attention, et Aline sen contentait. Elle appréciait tant sa façon de la regarder, son appartement spacieux près de la place Bellecour, la voiture élégante, et la promesse dun horizon sans nuages.
Rapidement, Aline sinstalla chez François et fit la connaissance de sa mère, Madame Bernadette Moreau. Bernadette était une femme effacée, dévouée à son fils. Après la mort de Claire, François lavait accueillie chez lui ; elle soccupait de la maison, préparait des plats délicieux, repassait ses chemises, réglant tout dans lombre.
Larrivée dAline ne changea rien ; Bernadette continua de diriger la maison, et Aline sen accommodait sans chercher à prendre sa place, profitant de ses talents culinaires et de cette harmonie.
Tout allait pour le mieux jusquà ce que François veuille se remarier. Aline narrivait pas à shabituer au fait quil portait toujours son alliance, même après la disparition tragique de Claire.
Je sens un lien persistant avec elle, avoua-t-il un soir tout bas, rendant Aline mal à laise.
Elle lui demanda dôter lanneau.
Daccord si cela te gêne, je le retire, bafouilla-t-il.
Après tout, tu nes plus marié, et sinon, jai juste limpression de sortir avec un homme engagé, lui expliqua-t-elle.
François rangea lalliance, oubliant rapidement son existence. Cependant, au moment de la demande, il vint avec une boîte héritée, contenant la bague familiale, sertie dun diamant unique.
Tout était parfait : un dîner romantique, des musiciens dans un restaurant chic, un verre de Châteauneuf-du-Pape, et au fond du verre la fameuse bague.
Aline faillit sétouffer en la découvrant.
Veux-tu mépouser ? demanda François, le regard brillant, prenant lanneau pour le glisser à son doigt. Mais elle recula.
Non.
Quoi ? Comment ça, non ?
Je refuse de porter cette bague.
Mais cest un bijou de famille ! Tu nimagines pas sa valeur ! semporta-t-il, blessé dans sa fierté.
Je me fiche du prix. Je ne veux pas porter ce qua porté ta défunte épouse.
Pourquoi ?
Parce que c’est de mauvais augure
Ne sois pas superstitieuse !
Tu veux que je mette aussi sa robe de mariée tant quà faire ? Ta mère ma dit quelle traînait toujours au grenier.
On peut en acheter une neuve. Mais une bague de cette qualité, cela ne se trouve plus. Regarde la finesse du travail, la pureté de lor…
Non François. Je ne veux rien doccasion. Et je ne souhaite plus voir cette alliance à ton doigt non plus. Tu connais mon avis.
Ta décision est définitive ? demanda-t-il, sombre.
Oui je suis désolée, répondit Aline en se levant de table, brisant la soirée.
Peut-être quune pause serait nécessaire, dit François dune voix lasse.
Je pensais la même chose.
Aline partit ; il ne la retint pas. La musique continuait, les serveurs apportaient le plat principal, mais la bague demeurait, oubliée, au fond de son écrin.
Au bureau, Aline sarrangea pour éviter François, qui senferma dans son bureau, lair plus renfermé que jamais. Un soir, elle rentra se réfugier chez ses parents, qui lui conseillèrent de tout quitter et de trouver un garçon de son âge.
Tu es belle et intelligente ! Pourquoi choisir François ? Il est bien plus âgé et veuf, sindigna son père.
Aline navait pas de réponse. Dun côté, François avait tout du bon parti ; de lautre, son attachement à Claire la dérangeait profondément.
Les jours suivants furent angoissants. François resta silencieux ; Aline finit par prendre un congé maladie, prétextant une fatigue quelle ne savait guère nommer. Les rumeurs enflèrent, et le personnel assez cruel pour murmurer sur leur rupture.
François, de plus en plus morose, se montrait intraitable. Même sa mère en fit les frais ; Bernadette tenta maladroitement de lui parler, mais ne récolta que froideur et mensonges.
Cela peinait la mère aimante. Elle voyait la détresse de son fils, son incapacité à affronter le passé. Alors elle prit sur elle daller voir Aline.
Madame Moreau ?! sexclama Aline en ouvrant la porte à limproviste.
Bonjour Aline, comment vas-tu ?
Jai un coup de fatigue.
Cest pour ça que tu as préféré téloigner ? Pour ne pas me transmettre ton virus ? plaisanta-t-elle.
Disons pas tout à fait, murmura Aline, rougissante.
Retourne à la maison. François est perdu sans toi
Je ne le vois pas perdu.
Il est fier. Il ma à peine expliqué ce qui sest passé entre vous. Mais vous vous aimez, non ? insista Bernadette.
Il veut que je porte la bague de son épouse disparue.
Je comprends Ce serait différent sil ny avait que cette bague ?
Il faut sen débarrasser la vendre, en acheter une autre. Porter un bijou chargé de souvenirs et démotions, ce serait trop lourd à porter.
Je te comprends, Aline. François nest sans doute pas prêt à tirer un trait sur Claire, tout simplement.
On ne bâtit pas lavenir sur des restes du passé, Bernadette, murmura Aline. Merci dêtre venue ça ma fait du bien.
Bernadette repartit, affectée par ce dialogue. Son fils et Aline sétaient disputés pour si peu, mais elle savait que ce détail révélait de vieilles blessures.
Au bout dune semaine, Aline dut reprendre le travail. Elle nosait croiser François, qui ne lui avait jamais écrit. Piquée par la blessure, elle prit sa décision : elle rédigea sa lettre de démission, décidée à refaire sa vie ailleurs.
François la signa sans mot dire, assis derrière son bureau, fermé à double tour derrière ses réserves.
Tu te comportes comme un enfant, tu sais, lâcha-t-elle en partant.
Cest toi la fautive ! On ne ma jamais dit non
Elle najouta rien. Sur sa main, elle aperçut léclat doré de lancienne alliance, au moment de la signature.
« Jai fait ce quil fallait. Il ne se séparera jamais de son passé, » pensa-t-elle, rassemblant ses affaires.
Elle sentit, au fond de son cœur, salléger une peine sourde. Aucun regret ; elle savait enfin que la liberté valait mieux que dêtre lombre dune femme disparue. François, quant à lui, resta longtemps meurtri et incompris, incapable de saisir pourquoi Aline avait refusé de devenir son épouse, si convoitée.