Clés
Je laime ! Tu viens encore me parler de tes bêtises ! Je ne veux plus rien entendre ! Tu es jalouse, cest pour ça que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ! Laisse-moi tranquille, occupe-toi de ta vie !
Claire ne criait pas. Elle hurlait si fort que même le vieux monsieur Bernard, légèrement dur doreille, sinterrompit de bricoler devant son garage à Boulogne-Billancourt pour jeter un œil intrigué. Il faut dire que Claire nétait jamais passée inaperçue, mais là, cétait trop.
Elle avait ses raisons Du moins le croyait-elle.
Pour Claire, être amoureuse, cétait tout un état dâme. Les courts intervalles entre deux hommes étaient si brefs que seuls ceux qui la connaissaient par cœur pouvaient les noter. Or, il ny avait plus queux : sa mère nétait plus, et sa sœur, Sophie, refusait de la comprendre.
Sans lamour, la vie de Claire perdait tout sens. Son regard devenait flou, son esprit séparpillait, si bien que même ses collègues, à la mairie, la fuyaient en chuchotant :
Il faut que tu te calmes, ma petite Claire, tu nous épuises
Claire serrait les lèvres, grinçait des dents, et pensait tout le mal du monde de ces femmes si raisonnables.
Elles, au moins, avaient tout pour être heureuses ! Un mari qui les attend à la maison, des enfants qui sautent partout Elle ? Pas de mari, pas de foyer, et même son fils, Paul, ne semblait pas la consoler. Difficile de dire quil était un enfant facile. Même comparé à ses cousins, Paul ne brillait pas. Chez Sophie, les enfants semblaient être des modèles : laîné, Alexandre, jonglait entre foot et mentions au lycée, et la petite Juliette, à neuf ans à peine, avait déjà écumé tous les concours de chant et danse de la région Île-de-France. En dix ans, Juliette avait déjà vu plus que sa tante en une vie
Cétait vexant. Pourquoi ? Petite, Claire aussi avait suivi mille ateliers, mais sans jamais aboutir. Elle changeait dactivité dès que lenvie lui passait : il fallait vivre au gré de son cœur, disait-elle ! Personne ne nous apportera du bonheur en offrande !
Claire avait intégré ce principe très tôt. Elle ricanaait autrefois, voyant Sophie penchée sur ses cahiers alors quelle sapprêtait à partir en soirée :
Tu vas tout apprendre, et quel garçon voudra de toi après ça ? Souviens-toi, mamie disait : « Une femme ne doit pas être plus intelligente que lhomme » ! Les garçons ne te regardent même pas !
Je nen ai pas besoin pour linstant. Mamie na dailleurs pas dit ça comme ça.
Ah bon ? Il me semble que si !
Non Elle parlait de ne jamais montrer sa supériorité à un homme, quand on laime. Ce nest pas pareil.
Bon, arrête de membrouiller ! Aide-moi à me coiffer, plutôt ! Pierre mattend !
Claire filait au rendez-vous, tandis que Sophie sinstallait avec un roman. Deux heures de silence à la maison, cétait une fête.
Sophie aimait sincèrement sa sœur. Ce nétait pas la méchanceté chez Claire, mais plutôt une sensibilité éparpillée ; elle ramenait toujours des animaux trouvés dans les rues de Nanterre, et grâce à elle, deux chats et un chien avaient vécu longtemps, bichonnés aux petits soins de leur jeune maîtresse. Les parents cédaient à condition que la maison ne devienne pas un zoo. Claire assuma ses responsabilités, jamais elle ne demanda à Sophie daller promener le chien ou de changer la litière.
En revanche, parfois, Sophie trouvait que Claire aimait davantage les animaux que les humains.
Claire, maman voudrait que tu viennes chez mamie pour le ménage
Vas-y toute seule ! Jai à faire !
Quoi donc, cette fois ?
Cest important ! Gaston (le chat) boite, il faut que je lemmène chez le véto.
Voilà déjà une semaine quil boite
Et alors ? Ce nest pas une raison pour délaisser le chat au profit des histoires de mamie ! Gaston, lui, il na personne dautre que moi !
Les sœurs se disputaient, puis partaient chacune de leur côté. Sophie partait aider la grand-mère, et Claire sortait sa plus belle blouse pour rejoindre Pierre.
Leurs chemins divergèrent. Sophie déménagea chez la grand-mère, dont la santé déclinait, lappartement étant proche de la fac, cétait utile à tout le monde. Mamie recevait des soins, Sophie pouvait dormir un peu plus longtemps le matin. Dès quelle présenta son compagnon Thomas à la vieille dame, celle-ci leur ouvrit aussitôt ses portes :
Vivez ici, mes enfants, il y a de la place !
Le mariage fut modeste mais joyeux. Sophie et Thomas restèrent à lappartement de la grand-mère, qui leur annonça tout de go :
Sophie, il est juste que tu prennes lappart. Pour Claire, la chambre de papi au foyer Cest logique.
Mamie eut la chance de voir naître Alexandre, le premier arrière-petit-fils, et le tint dans ses bras deux ans avant de disparaître dun mauvais AVC. Sophie pleura des jours entiers, après toutes ces années de tendresse.
Les parents de Sophie acceptèrent la décision de la grand-mère : leur fille méritait cet héritage.
Claire, à cette époque, était plongée dans une nouvelle histoire folle : lappartement ne lintéressait guère, elle navait dyeux que pour lamour !
Mais, hélas, impossible dappeler cela de lamour. Claire brûlait de passion, alors que son amant, Arthur, linvitait en tout bien tout honneur à ranger, à cuisiner, mais sans jamais passer la nuit ensemble, sous prétexte de sa vie de « vieux célibataire » incompris.
Je suis un artiste, Claire Il me faut du temps, de lespace Mais tu sais, lart, cest une vocation exigeante.
Claire hochait la tête, pensait à son portrait, commencé puis oublié dans un coin poussiéreux. Personne ne lavait peinte avant. Ce portrait, elle le reçut comme souvenir le jour où elle vint annoncer sa grossesse.
Elle déambulait à Saint-Denis ce jour-là, le soleil la rendait légère. La vie nouvelle en elle, cétait un miracle.
Ce miracle seffondra soudain : Arthur blêmit et lui lança, coupant net son récit exalté :
Un enfant ? Mais tu es folle ?
La fin fut banale et brutale. Lâme de Claire sombra dans une nuit glaciale. Sa fierté piétinée, elle laissa tout derrière elle, ne demanda quà récupérer son portrait.
Pour le souvenir
Il le lui concéda. Ce soir-là, elle le déchira en mille morceaux, marmonnant :
Jaurai ma chance, mais toi, jamais !
Elle ne sut jamais ce quétait devenu Arthur, et cela lui était égal. Son fils Paul naquit, mais il ne lui apporta pas la joie attendue. Elle guettait en lui un reflet du père, une étincelle de talent, sans rien y trouver. Paul, doux garçon, raffolait du foot et des échecs, et cherchait de lui-même les clubs de Montreuil. Quand sa mère insistait :
Mais enfin, quest-ce que tu trouves là-bas ? Tu ne tennuies pas ?
Mais Paul sépanouissait dans ce jeu. Il tournoyait parfois dans sa chambre en silence, comme dans un ballet intérieur, mais seulement lorsque sa mère ne le voyait pas.
Paul, la danse, ce nest pas pour les garçons ! Stop !
La seule à le comprendre était Juliette, sa cousine. La tension entre les sœurs était absurde aux yeux du garçon, mais la grand-mère leur disait : la famille, cest sacré.
Paul adorait Juliette ; elle seule semblait saisir la beauté de ses pensées mathématiques.
Tu lentends, toi aussi ? soufflait Juliette en parlant de la « musique » dans la logique dune partie déchecs.
Oui. Douce, mais magnifique
Moi aussi. Viens, je te montre !
Elle dansait alors, cherchant à traduire en gestes la confiance de son cousin.
Mais les enfants ne décidaient pas de leur famille : cétait selon lhumeur des parents. Claire, souvent, interdisait à Paul de voir ses cousins après quelque dispute.
Paul, impuissant, faisait grève ou piquait des crises, certain quainsi sa mère céderait :
Fais ce que tu veux alors ! Jen peux plus de tentendre pleurnicher !
Longtemps, Paul ignora la vraie cause des tensions entre sa mère et sa tante. Il ne savait pas quaprès sa naissance, Sophie avait aidé Claire, mais quelle fut rejetée après un de ces nombreux échecs amoureux et lhistoire de lappartement de mamie.
Ce nest pas juste ! Je suis autant sa petite-fille que toi !
Claire, je nai rien demandé ! Si tu veux, on vend lappartement et on partage largent ! Je ne veux pas me fâcher avec toi !
Non ! Je ne veux pas de tes miettes ! Mamie ta toujours préférée, cest pour ça quelle ta tout donné ! Moi Personne ne ma jamais aimée vraiment !
Arrête Claire. Et moi ? Et maman, et papa ?
Quelle amour, sils ne me comprennent pas ? Tu crois que jen ai besoin, de cet appart ? Non ! Je voudrais juste savoir que jexiste pour vous !
Claire
Laisse tomber ! Je ne veux plus rien entendre !
La rancune sinstalla entre les sœurs, tissant son nid perfide de vieux souvenirs mal digérés. Dun côté, chez Claire, un mur. De lautre, chez Sophie, juste quelques brindilles. Un souffle aurait suffi à ouvrir à nouveau son cœur. Et Sophie essayait, soufflait, parfois épuisée des reproches de sa sœur.
Les parents disparurent lun après lautre, soudain, la même année. Le désespoir submergea les deux filles.
Sophie, pourquoi ? Ils étaient si jeunes encore
Claire, la vie ne demande rien. On a fait ce quon a pu. Pour le reste, ce nest pas à nous den décider Sophie étreignait sa sœur en pleurs.
Ce nest pas juste !
La vie nest pas juste, on croit quelle doit lêtre, mais ce nest quune illusion
Oui Tu as raison En vrai, tout est différent.
Le partage de la succession permit enfin une accalmie. Claire prit lappartement des parents.
Je pensais que tu allais tout prendre, lança-t-elle à Sophie devant le notaire.
Pourquoi dis-tu ça, Claire ? On est sœurs, non ?
Je ne sais pas, Sophie. On dirait quon ne se comprend jamais
Peut-être que cest à force dessayer, quon arrive à se comprendre ? Toi, tu le sais si bien : rien narrive tout seul !
Tu parles ! Dans ta vie à toi, tout est facile : mari, maison, enfants Moi, je suis toujours seule !
Claire, sil te plaît Et Paul alors ?
Paul ? Il fait sa vie, il est déjà grand. Je ne le vois presque plus, il passe son temps chez toi, à croire quil préfère ta famille à la sienne !
Il est bien ici. Il sy sent chez lui.
Voilà ! Encore toi, tu ne peux pas tempêcher de me juger une mauvaise mère !
Quand est-ce que jai dit ça ? Arrête de te faire des films, Claire !
Thomas trouva Sophie seule et en larmes au retour.
Pourquoi, pourquoi elle me traite ainsi ? Quai-je fait de mal ?
Il la serra contre lui, murmurant :
Malheur, quel mauvais caractère La vie ne lui a pas assez appris.
Sophie sursauta :
Ne dis pas ça ! Sil devait lui arriver malheur ? Je laime, tu comprends, cest ma sœur
Cest le plus important, répondit Thomas doucement.
Cest tout ce qui compte ! Je continuerai de laimer. Il ne reste que nous ! Paul nest encore quun enfant.
Un compromis, même bancal, vaut mieux quune guerre. Et Sophie fit tout pour maintenir le lien, même si le fil devint ténu et fragile.
Les histoires damour défilaient dans la vie de Claire, sans laisser de traces, sinon lamertume.
On sest dit, pas dattaches, pas vrai ? Tu te souviens ?
Tous prévenaient :
Je ne suis pas prêt pour du sérieux, tu comprends ?
Bien sûr, Claire disait oui, mais oubliait aussitôt laccord. Elle donnait tout, se moulait à lautre, apprenait la pêche, la chasse, selon les passions de chacun. Mais bizarrement, personne ne voulait de ses « clés du bonheur »
Paul, pendant les histoires de sa mère, vivait souvent chez Sophie. Personne ne sen plaignait. Dans la chambre dAlexandre, une double couche, deux PC sur le bureau fabriqué par Thomas, et les garçons samusaient jusquà tard en défiant Juliette :
Juliette ! Tu files trop vite ! Viens jouer en équipe sinon, on na aucune chance !
Sophie, quand elle appelait Claire pour les succès de Paul, soupirait :
Il est doué, tu sais ! Il ferait des miracles au lycée Stanislas.
Non, il est bien à côté dAlexandre, comme ça tu peux veiller sur lui.
Mais il habite loin, il na pas assez de sommeil à la maison.
Quil reste chez toi alors. Tu sais ma situation, je commence à peine à recoller les morceaux.
Pas de souci. Quil reste.
Merci ! Patrick est génial ! Il accepte Paul, il veut quon forme une vraie famille !
Il ta demandé en mariage ?
Pas encore. Mais ça vient ! Ne me mettez pas de bâtons dans les roues, aidez-moi ! Cest ma chance !
Bien sûr
Sophie nappréciait guère ce nouveau compagnon, Patrick : un brin hautain, des blagues parfois douteuses. Il semblait un brin dangereux, glacé sous le vernis. Mais pour Paul, elle restait vigilante.
Elle apprit par hasard que Patrick poussait Claire à vendre lappartement des parents.
Un soir, épuisée, Sophie découvrit les chaussures sales des garçons dans lentrée.
Les garçons ! Cest quoi ce capharnaüm ?!
Juliette, sortant de la chambre, blêmit :
Maman, ne ténerve pas, mais
Mais quoi ?
Cest Paul Il a eu un problème, on lui a mis de la glace mais ça va pas trop.
Sophie ne réfléchit pas, fonça dans la chambre, gravit léchelle du lit superposé, trouva Paul le visage gonflé, ses larmes roulant.
Ça va, mon grand ? Quest-ce qui sest passé ?
Rien
Sophie grimpa à côté de lui, lui caressa le front :
Viens, parle-moi
Non !
Cétait grave. Elle fit sortir les autres enfants puis revint, se glissa auprès de lui, lentoura dans ses bras. Il finit par éclater en sanglots contre elle, le visage marqué
Patrick lavait giflé violemment en le traitant dinsolent alors que Paul navait fait que défendre sa mère. La nuit même, Paul fit son sac et retourna chez sa tante, là où il savait quon lattendait, quon le comprenait.
Sophie, aussitôt prévenue, chercha à joindre Claire ; sans succès. Elle appela Thomas.
Tu peux maccompagner chez Claire ? Je texpliquerai en route.
Arrivées, elles trouvèrent Claire en pleurs dans la cour, Patrick ayant quitté la scène en linsultant généreusement.
Tu ne comprends pas, je laime ! hurla-t-elle, refusant de répondre, incapable de se justifier.
Qui aimes-tu, Claire ? Un homme qui frappe ton fils ? Tu perds la tête ? Tu passes ta vie à courir après le bonheur, sans voir quil est là, juste à côté de toi ! Que ta fait Paul pour mériter ça ? Il nest pas responsable de tes échecs !
Ce nest plus mon fils, cest le tien maintenant ! Tu las pris ! Il ne vit plus quavec toi ! Tout ça, cest à cause de toi, tu as tout pris !
Quoi ? Quest-ce que je tai pris ?
Ma vie ! Mes clés !
Quelles clés ?
Sophie, déconcertée, sarrêta. Elles se voyaient, hurlant dans la cour, comme deux étrangères. Était-ce ce que leurs parents voulaient pour elles ? Non.
Sophie reprit doucement :
Quelles clés, Claire ? Quest-ce que tu veux dire ?
Les clés du bonheur Toi, tu les as. Mais moi ?
Là, Sophie comprit enfin. Elle inspira longuement, puis prit Claire dans ses bras, comme autrefois leur mère savait le faire :
Viens là ! Oh Claire Pourquoi tu es si
Bête ? Cest ça que tu veux dire ? balbutia Claire, mais Sophie ne la lâcha pas.
Non. Pas bête. Juste trop sensible. Trop avide damour Je peux le comprendre. Mais moi aussi jai mes clés, et je les garde pour moi. Toi, tu veux absolument les donner à quelquun. Qui a raison ? Je lignore. La vie te le dira.
Elle la déjà fait Comment faire maintenant ? Jai limpression de ne servir à rien Dêtre inutile !
Tu es importante pour moi. Et pour Paul. Ce nest pas assez ?
Je ne sais pas
Commence par cela. Le reste viendra, Claire.
Et si ce nest pas le cas ?
Alors cest que tes clés ne sont pas faites pour la bonne porte. Tu veux rester toute ta vie sur le palier ?
Non !
Voilà, cest ça. Tu viens voir Paul ?
Il ne me pardonnera pas
Si. Mais il est très blessé. Ça ne sera pas facile. Il faut que tu te montres à la hauteur. Est-ce que tu es sa mère ou bien juste une semblant de tante ?
Sophie !
Allez, zou ! Thomas, donne-lui des mouchoirs, elle en a grand besoin. On y va, les enfants nattendent plus que ça !
Plus tard, Paul aura vraiment un beau-père. Claire finira par trouver léquilibre quelle cherchait tant. Paul gardera préférence pour la famille de Sophie, choisissant dy habiter, mais Claire mettra enfin tout en œuvre pour faire sentir à son fils quil est attendu et aimé. Lhomme qui entrera enfin dans leur vie sera sage, patient, et saura tisser ce lien qui, au fil des années, se fera solide, bien plus peut-être que des liens du sang.
Au départ en service militaire de Paul, une étreinte, une poignée de main virile au beau-père, et ce mot :
Prends soin de maman.
Le grand homme grisonnant répondra dune voix grave :
Et toi, prends soin de toi, mon fils. On tattend.
Je le sais.
Ce soir-là, assis dans mon salon, le carnet ouvert sur mes genoux, je comprends enfin : lamour ne se donne pas comme un trousseau de clés. On apprend à quelles portes elles ouvrent. La tendresse nest pas exclusive, ni un contrat gelé entre deux cœurs. Il faut savoir la préserver, lapprivoiser, en garder la plus belle part pour ceux qui nous accompagnent. Voilà la leçon que jai retenue, au bout du compte : cest auprès des miens que je trouve enfin la bonne serrure.