Les Clés

Mais je laime, moi ! Et toi, tu viens encore me parler de bêtises ! Jen ai rien à faire, arrête ! Tes juste jalouse, voilà tout ! Fous-moi la paix ! Occupe-toi de tes affaires !

Capucine ne criait pas. Non, elle hurlait tellement fort que même Monsieur Bernard, le voisin un peu dur doreille qui bricolait devant son garage, sétait arrêté, jetant un coup dœil intrigué. Lui qui nétait pas du genre curieux Il ny avait quune explication à ça : Capucine, elle, faisait vraiment trop de bruit.

Elle en avait des raisons, elle pensait.

Parce que tomber amoureuse, pour Capucine, cétait presque un état dâme. Et les pauses dans sa vie sentimentale, quand il y en avait, ne duraient jamais très longtemps. Seules deux personnes sen rendaient compte : sa mère et sa sœur. Sa mère nétait plus là, et sa sœur, Camille, refusait de la comprendre.

Parce que sans cette sensation dêtre amoureuse, Capucine ne vivait pas vraiment, elle survivait. Elle devenait ailleurs, perdue dans ses pensées, incapable de rester concentrée. Les collègues sécartaient delle, lui glissant à demi-mots :

Capucine, tu devrais peut-être prendre un peu de tilleul Cest devenue compliqué, avec toi.

Elle pinçait les lèvres, serrait les dents, bouillonnant à lintérieur contre ces femmes qui, forcément, avaient tout ce quelle naurait jamais : un mari qui les attend le soir, des enfants qui rient dans le salon Mais elle ? Ni mari, ni foyer. Même pas la perspective Oui, il y avait Paul, son fils, mais franchement, il nétait pas lexemple du gamin « exemplaire ». Comparé aux enfants de Camille, il ne faisait pas le poids. Chez Camille, cétait la perfection : laîné, Théo, jouait au foot, il ramenait des 20 partout, en plus ! Et la petite, Eva, entre la chorale et la danse, elle voyageait déjà dans tous les coins de France pour les concours. À même pas dix ans, Eva avait déjà vu plus de choses que sa tante dans toute sa vie.

Et ça, franchement, ça piquait. Pourquoi ? Capucine aussi faisait plein dactivités enfant, mais elle laissait tout tomber dès quelle sennuyait. Son truc à elle, cétait découter son cœur. Si ça la branche plus, eh bien elle partait, elle cherchait autre chose.

Vivre, cest écouter sa petite voix intérieure ! On a quune vie, tu comprends Personne ne va venir tapporter le bonheur sur un plateau dargent : « Tiens, Capucine, ne te gêne pas, cest rien que pour toi ! »

Ça, elle lavait compris tôt en voyant Camille penchée sur ses bouquins alors quelle, Capucine, se préparait à sortir :

Fais attention, Camille, à force dêtre trop calée, tauras plus un mec qui voudra de toi ! Tu te rappelles ce que disait mamie ? Quune fille doit jamais être plus intelligente quun garçon ! Tas vu, yen a pas un qui te regarde.

Et alors ? On sen fout deux. Et puis, mamie na jamais dit ça exactement.

Mais si ! Je men souviens très bien !

Mais non. Elle disait quune fille intelligente ne le montre pas trop à son mec si elle laime vraiment. Cest pas la même chose, tu trouves pas ?

Oh, écoute, arrête de me prendre la tête ! Aide-moi plutôt à me coiffer, je dois retrouver Hugo !

Et hop, Capucine filait au rendez-vous amoureux, pendant que Camille ouvrait un bouquin sur le canapé. Deux heures de silence, la paix royale à la maison.

Camille, elle lui en voulait jamais trop. Faut dire quelles navaient que lune et lautre Et puis, Camille la connaissait par cœur. Capucine, elle nétait pas méchante, juste un peu paumée, vite débordée par ses émotions. Mais la tendresse, ça, elle en avait à revendre ! Capucine ramenait tous les animaux errants, et il faut lui reconnaître, les deux chats et le chien quelle avait recueillis ont vécu des années grâce à elle. Les parents, à condition quil ny en ait pas dautres, avaient accepté. Et Capucine avait assumé. Jamais elle na demandé à Camille daider avec les animaux. Elle aimait ça, et parfois, Camille se disait que Capucine préférait encore les animaux aux humains.

Capucine, maman veut que tu ailles aider mamie à la maison.

Va-y toi, tu veux ? Jai des trucs à faire !

Quels trucs, encore ?

Bah ça te regarde pas ! Important ! Grisou boite, je dois lemmener chez le véto.

Mais il boite depuis une semaine !

Et alors ? Cest pas une raison pour troquer Grisou contre les histoires de mamie ! Elle est pas encore vieille à ce point ! Grisou cest un chat, il se soigne pas tout seul.

Elles se disputaient, signoraient un temps, et Camille allait aider la grand-mère, alors que Capucine sortait sa plus jolie blouse. Hugo déjà en bas, et Grisou nétait quune excuse pour zapper le ménage.

Les deux sœurs ont eu des parcours scolaires très différents. Camille, le bac mention très bien. Capucinebof, lessentiel obtenu, quoi.

Le choix de métier ne sest jamais posé, elle, cétait pâtissière ou rien. Obsédée par les gâteaux, les éclairs, les religieuses Toute petite, elle collait au comptoir de la boulangerie, chouinant jusquà ce quon cède. Mais elle nétait pas si gourmande que ça, elle partageait toujours avec sa sœur. Ce quelle aimait, cétait la déco, et elle sentraînait à reproduire les jolies fleurs en pâte à modeler.

Et puis à nouveau, leurs routes ont divergé.

Camille a emménagé chez leur grand-mère, malade et pas loin de la fac. Tout le monde était content : la mamie était soignée, Camille gagnait une heure de sommeil en plus. Elles vivaient en harmonie et Camille a présenté son copain, Thomas, à la grand-mère la première de toute la famille.

Installez-vous, les enfants ! Ya de la place pour tout le monde ici !

Ils ont fait un petit mariage plein de joie, puis se sont installés là. La grand-mère na jamais caché ses intentions pour lhéritage :

Ce sera logique, Camille. La chambre du grand-père à Capucine, celle de la coloc. Et lappartement, à toi et Thomas. Avec un peu de chance, je verrai vos enfants !

Elle a vu son premier arrière-petit-fils, Lucas. Il avait deux ans quand la grand-mère est partie. Une dernière année difficile, les séquelles dun AVC Mais Camille la accompagnée jusquau bout. Les parents nont rien contesté pour lhéritage, trouvant ça logique.

Capucine, elle sen fichait. Perdue dans une nouvelle histoire damour, elle se moquait bien de qui héritait de quoi. Elle, elle était amoureuse !

Bon, en vrai, cétait plus de la passion que de lamour. Son amant, lui, avait la tête ailleurs. Capucine venait, nettoyait, cuisinait, mais il ne la gardait jamais la nuit :

Je suis un vieux célibataire, Capucine, cest compliqué pour moi

Il roulait des yeux romantiques et lui confiait la mission de ranger son « atelier », puis la poussait gentiment vers la sortie avec son discours dartiste torturé :

Lart a tout mon temps, Capucine, et je dois my donner sans réserve. Tu sais bien ! Ma vie est pleine de contraintes ! Lamour, les responsabilités Jsuis lessivé !

Capucine hochait la tête, regardant son portrait qu’il avait peint et oublié dans un coin. Jamais personne ne lavait immortalisée avant. Pour elle, cétait la preuve vivante quelle pouvait inspirer un homme.

Elle a eu ce portrait en guise de souvenir, le jour où elle lui a annoncé quelle était enceinte.

Ce jour-là, il faisait un grand soleil sur le boulevard, Capucine se sentait planer. La nouvelle était inespérée, une vraie grâce. Mais tout sest écroulé quand il a lancé, sec :

Un enfant ? Mais tes folle ?

La suite a été banale, triste. Le monde sest fissuré, lespoir sest brisé en mille miettes, quaucun restaurateur naurait pu recoller. Elle na même pas tenté de réparer sa fierté ; elle a juste demandé son portrait en souvenir.

Pour me rappeler

Un geste généreux lui rendit le tableau. Le soir, de retour chez elle, Capucine la déchiré morceau par morceau, se répétant :

Jy arriverai ! Toi, peut-être pas

La vie de cet homme ? Capucine nen a jamais rien su, ni voulu savoir. Elle, elle avait assez de tracas. Son fils, Paul, est né, mais ce nest jamais devenu sa grande joie. Elle cherchait en lui le miracle, et elle ne trouvait rien. Paul était calme, discret, pas du tout artiste, il préférait le foot dans la cour de limmeuble et les échecs. Il a trouvé tout seul un club et sy rendait après lécole, levant les épaules aux remarques de sa mère :

Mais quest-ce que tu fais là ? Cest nul, non ?

Pour Paul, ce nétait pas du tout ennuyeux. Aux échecs, il retrouvait une sorte de danse, délicate et logique à la fois. Parfois, après une belle partie, il se levait et tournait dans sa chambre, suivant une musique silencieuse quil était seul à entendre. Sauf quil ne faisait ça que lorsquil était sûr que sa mère ne verrait pas. Capucine naimait pas ça, ça la dérangeait.

La danse, cest pour les filles ! Arrête

La seule qui comprenait Paul, cétait Eva, sa cousine. Les tensions entre sa mère et sa tante, il ne les comprenait pas, mais la grand-mère répétait que la famille, on ne la choisit pas. Paul gardait la phrase en mémoire, même sil ne saisissait pas pourquoi sa propre mère en voulait à sa tante. Avec Théo, cétait cordial, mais Eva, ça, il ladorait. Elle savait écouter, elle comprenait sa vision des choses bizarres, comme la musique silencieuse.

Tu lentends, toi ?

Oui, mais très doucement Attends, je tente un truc !

Et Eva dansait dans la pièce, cherchant à traduire ce qui vibrait dans son cœur, pendant que Paul comprenait quil nétait pas seul. Il y aurait toujours quelquun pour le soutenir.

Mais on ne choisit pas sa famille Cela dépend du bon vouloir des parents. Et Capucine, souvent en froid avec sa sœur pour des broutilles, interdisait parfois à Paul de voir ses cousins.

Il supportait comme il pouvait ces caprices dadulte, organisant ses petites révolutions : refus de manger, mutisme, jusquà ce que la mère, lasse, cède :

Bon, fais ce que tu veux, hein ! Ça suffit, tes jérémiades !

Paul ne comprit ses histoires de grandes personnes que bien plus tard. Après sa naissance, Camille avait aidé sa mère, mais Capucine lavait vite éjectée quand leur grand-mère avait légué lappartement à Camille.

Cest injuste ! On est sœurs !

Mais je tai rien demandé, Capucine ! Si tu veux, on vend lappart et on partage en deux, mais je ten supplie, on va pas se fâcher pour ça !

Non ! Garde tout, ça mintéresse pas ! Grand-mère ta toujours préférée !

Cest faux, Capucine ! Et moi, alors ? Maman et papa, tu crois que cétait rien non plus ?

Si on maime pas, cest quon me comprend pas ! Je voulais juste savoir que jai une famille

Capucine

Ça suffit ! On arrête là !

La rancune sest installée. Chacune ressassait les mauvais souvenirs, même les plus futiles : la poupée de Camille en robe rose alors que la sienne était verte alors quelle voulait la rose ; un tube de mascara offert à Camille et pas à elle Toutes ces petites ou grandes jalousies saccumulaient, grimpaient les unes sur les autres, constituaient les murs fissurés dune maison où Capucine navait jamais trouvé sa place, ou alors jamais assez de place.

Capucine se répétait : « Regarde, chérie ! Tu te souviens quand Camille a eu ce quelle voulait, pas toi ? Tu las pas oublié » Et au fil du temps, tout ça, ça pèse : la vie, ce nest quune montagne de détails frustrants, tous au bénéfice de Camille ! Mais est-ce quelle valait plus ? Bien sûr que non ! Lessentiel lui manquait : lélan, la fantaisie, le goût de vivre tout à fond, daimer sans compter ! Camille, elle, elle ne sait pas ce que sont les clés du bonheur, pas comme Capucine

Camille aussi avait parfois un pincement, mais elle gardait moins de mauvais souvenirs. Lamertume, chez elle, formait un tout petit nid branlant, alors que chez Capucine, il était solide, ce nid, construit brindille par brindille. Mais Camille, elle soufflait dessus aussi fort quelle pouvait, espérant ouvrir une brèche pour recoller les morceaux. Mais ce nétait pas facile.

Lorsque les parents sont partis, à six mois dintervalle, le monde sest écroulé :

Camille, cest pas possible ! Pourquoi ça ?! Ils étaient jeunes !

Capucine La vie décide, cest tout. On a fait de notre mieux. Il faut avancer Camille serrait sa sœur en larmes.

Ce nest pas juste !

On croit toujours que la vie est juste Mais en vrai, pas du tout.

Une fois la succession réglée, un calme est revenu, le temps que Capucine soccupe de quelques papiers pour hériter de lappartement des parents.

Tu croyais que tallais garder celui-là aussi ?

Capucine lançait ça, lair de rien, devant le notaire en ajustant nerveusement son écharpe, fuyant le regard de sa sœur.

Les deux se retrouvaient à attendre Thomas, qui venait les chercher.

Pourquoi tes comme ça ? On nest pas étrangères, quand même ?

Je sais pas On est de la même famille, jimagine. Mais on ne se comprend pas.

Peut-être que comprendre à tout prix, cest pas le plus important ?

Bien sûr que si ! Si on ne se comprend pas, à quoi bon être ensemble ?

Peut-être pour essayer de comprendre, justement Tu le sais bien, non ? Que rien narrive tout seul

Ça, je le sais, va ! Dans ta vie, tout est simple, toi : mari, maison, enfants Moi, je suis seule. Toujours seule !

Capucine, tu te trompes Et Paul, alors ?

Paul ! On se voit à peine. Je bosse tout le temps, il se gère. Chez toi, il passe plus de temps quà la maison !

Il sy sent bien. Cest calme chez nous

Tu vois ! Voilà ! Tu me prends pour une mauvaise mère, cest ça ?

Je nai jamais dit ça ! Texagères !

Depuis toujours ! Tes parfaite, tes enfants aussi Mais pas moi ! Et Paul, le pauvre Paul Dès quil en a marre dêtre à la maison, il file chez toi !

Mais non, Capucine ! Tu técoutes parler ?

Quand Thomas arriva, il trouva Camille en larmes, seule dans la rue.

Mais pourquoi elle agit comme ça ? Jai fait quoi, moi ?

Il la prit dans ses bras, et, tentant de la réconforter :

Elle a un fichu caractère. La vie la pas encore assez secouée

Pendant une seconde, Camille oublia de pleurer, choquée :

Ne dis pas ça ! Cest pas gentil Et si un jour, il lui arrive un truc vraiment grave ? Tu sais, Thomas ça me ferait trop de peine.

Cest bon signe !

Quoi donc ?

Que tu sois encore touchée par elle Cest ça, lamour, tu vois. Peut-être quelle comprendra, un jour.

Mais moi, cest ma sœur, quoi quil arrive ! Je peux pas ne pas laimer ! Et d’essuyer ses larmes. Qui le ferait sinon ? Paul est encore trop jeune.

Un mauvais compromis vaut mieux quune bonne guerre, et Camille était prête à tout pour garder le fil qui les reliait, même si ce nétait plus quun fil, fin, effiloché, presque décoloré Mais il résistait, et il fallait quil tienne.

Les hommes défilaient dans la vie de Capucine et disparaissaient sans un mot, la laissant avec son éternelle impression dincompréhension. Elle voulait tout donner, elle voulait être la femme unique, mais les hommes nen demandaient jamais tant.

Capucine, ne te prends pas la tête ! Tas compris, hein ? Un amour libre, comme on a dit ?

Cétait toujours la même rengaine. Toujours prévenus davance : « Je ne veux rien de sérieux, tu comprends ? Cest compliqué » Et Capucine, toujours trop compréhensive, oubliait vite quelle avait accepté les règles du jeu, et se retrouvait à nouveau humiliée quand lhistoire prenait fin.

Elle faisait tout pour plaire : apprenait à tirer au fusil si cétait la passion de lamoureux, préparait des appâts si cétait un pêcheur Toujours prête à remettre ses clés du bonheur à quelquun, sans jamais que personne ne veuille vraiment les prendre.

Paul, pendant les histoires damour de sa mère, vivait la plupart du temps chez Camille. Ni Thomas ni Camille ny voyaient dinconvénient, ils laimaient comme leur fils. Dans la chambre de Théo, ils avaient installé deux lits superposés, deux bureaux côte à côte pour les jeux ensemble Le soir, cétait Bronca :

Eva ! Tes trop forte ! Viens jouer avec nous en équipe ! Contre toi, cest la honte !

Camille, qui racontait les progrès de Paul à sa sœur, soupirait :

Il est brillant, Paul ! Tu devrais penser à linscrire dans une école de maths.

Il est très bien où il est, il y est avec Théo. Comme ça, tu surveilles facilement et moi aussi, jai la tête tranquille !

Oui, mais cest loin. Quand il dors chez toi, il est épuisé.

Sil préfère, il peut dormir chez vous un temps, tu sais que ça marrange, je remets de lordre dans ma vie. Avec Benoît, ça se passe bien, il veut quon forme une famille !

Il ta demandé en mariage ?

Pas encore, mais ça va arriver ! Faut pas que tu me portes la poisse, Camille ! Cest mon tour dêtre heureuse !

Allez, pas de souci.

Camille mentait un peu. Benoît, elle ne le sentait pas. Un peu arrogant, des blagues douteuses, un humour étrange Paul sécartait, passait toujours plus de temps chez sa tante pendant que Capucine, elle, ne voyait rien, toute à son histoire avec Benoît.

Un soir, Camille a compris ce que Benoît exigeait vraiment : vendre lappart’ hérité des parents de Capucine.

En rentrant du boulot, elle trouva le couloir rempli de chaussures sales. Les baskets de Théo et de Paul trempées de boue. Elle râla :

Les garçons ! Qui est là ? Cest quoi ce chantier ?

Eva, qui sortait de la chambre, se figea, toute piteuse.

Maman

Il se passe quoi, là ? Camille sentit linquiétude.

Maman Ténerve pas, hein ? Paul

Quoi Paul ? Eva, taccouches ?!

Eva se mit à pleurer, serrant le bras de sa mère.

Paul a pris un coup Théo a mis de la glace, mais ça marche pas

Camille fonça à lessentiel, réconforta sa fille puis monta à létage.

Paul était recroquevillé sur le lit du haut des lits superposés, le visage tourné contre le mur, tenant un sac de glace sur la joue.

Paul ? Elle murmura.

Rien.

La voix sourde et blessée de Paul ne trompait pas Camille ; il y avait eu un truc grave. Paul navait pas ce genre de secrets dhabitude.

Elle grimpa à côté de lui, posa la main sur sa tête, toucha la bosse sous son œil.

Cest Benoît, hein ?

Paul éclata en larmes, il savait que sa tante, elle, comprendrait. Il ny a rien de juste à se faire frapper par un adulte pour avoir voulu défendre sa mère.

Jamais Benoît ne sétait montré comme ça Dun coup, il se révéla : il avait attrapé Capucine par le bras en linsultant, et Paul, paniqué, sétait interposé. Résultat : une claque monumentale. Puis Benoît avait lâché :

Tu vas mapprendre la vie ? Mais tes qui, toi ? Va pleurer ailleurs, petit môme !

Les propos sonnaient encore dans la tête du gamin. Vika lui avait dit un jour : « Quand quelquun taime, tu le vois. » Paul commençait à deviner que, non, cet homme naimait pas sa mère. Son intérêt était ailleurs.

Il avait fini par se lever, asseoir la honte et aller se réfugier chez Camille, où il savait quil pouvait pleurer sans craindre d’être jugé. Là, il serait accueilli.

Camille, après ça, na pas attendu. Elle a sorti son téléphone, a appelé Capucine. Elle a sonné dans le vide, puis tenté Thomas.

Thomas, tu viens ? Passe me chercher, on va chez ma sœur. Jarrive.

Elle a envoyé les enfants veiller sur Paul, puis a filé chez Capucine.

Dans la cour, Capucine pleurait, effondrée. Benoît avait plié bagages après un énième clash, en linsultant au passage.

Mais tu comprends pas, Camille, je laime, moi !

Mais qui ? Un type qui frappe ton fils ? Tu réalises ? Tu passes ta vie à courir après le bonheur, alors quil est juste là ! Et Paul dans tout ça ? Cest ton gosse !

Non, cest ton fils maintenant, toi tu me las volé ! Il vit chez vous, il me parle plus, il men veut ! Cest ta faute à toi, tas tout pris !

Moi ? Jai tout pris ? Mais quoi ?

Ma vie ! Mes clés du bonheur !

Quelles clés ?

Tout à coup, Camille a eu comme un flash, se voyant, elle et sa sœur, deux gamines disputant à voix haute dans la cour Cest ça que voulaient leurs parents, leur grand-mère ? Vraiment ? Vraiment ?

Sa voix sest calmée, plus posée.

Quelles clés, Capucine ? Dis-moi ce que tu veux dire.

Les clés du bonheur Tu les as, toi ! Et moi ?

Camille a soufflé, puis sest approchée, a attiré Capucine dans ses bras comme leur mère autrefois.

Eh, viens là, Capu ! Tes pas elle ne finit pas sa phrase, Capucine, déjà, tentait de se dégager.

Bête ? Cest ce que tu penses ?

Non, pas ça. Tu es hypersensible, cest tout. Tas toujours faim damour Je le comprends. Mais je ne comprendrai jamais quon place quelquun dautre avant son enfant. Ce nest pas juste, Capucine, et tu le sais. Pour tes clés Je ne tai rien pris ! Déjà que jai du mal avec les miennes Mais cest vrai, toi, tu veux toujours donner tes clés à quelquun dautre, alors que moi, je les garde.

Et alors ? Cest qui qui fait bien ?

Je ne sais pas. On verra bien.

Jai compris Mais comment continuer comme ça ? Je ne compte pour personne.

Tu comptes pour moi. Ça te suffit pas ? Et Paul aussi. Voilà déjà deux personnes, Capucine.

Je ne sais plus

Commence par ça, et le reste viendra.

Et si ça vient pas ?

Alors, tes clés, elles ouvrent pas la bonne porte, cest tout. Peut-être quun jour tu trouveras la bonne. Tu veux vraiment rester dans le couloir toute ta vie, à faire la navette devant une porte fermée ?

Non !

Alors, hop ! On va voir Paul ?

Il ne me pardonnera jamais

Capucine ! Ton Paul, il en sait plus sur la vie que toi, crois-moi. Ce sera pas simple, il est très blessé. Prends sur toi. Tu es une maman, ou une simple tante ?

Camille !

Quoi ? Allez, viens en voiture, on va pas te laisser mijoter là ! Thomas, passe-lui des mouchoirs, yen a dans la boîte à gants. Capucine, nettoie-toi un peu, et on y va ! Les enfants tattendent.

Paul aura un beau-père, plus tard, et Capucine finira par trouver léquilibre dont elle rêvait. Même si son fils reste plus souvent chez Camille, à préférer la stabilité de ce foyer-là, alors que lappartement de sa mère résonnera bientôt des cris de sa petite sœur, Capucine fera tout pour lui montrer quelle laime et quil compte.

Lhomme quelle rencontrera alors sera patient, assez sage pour laisser à Paul le temps de sapprivoiser. Et, avec les années, ils tisseront un lien bien plus solide que le sang.

Et un jour, sur le quai de la gare avant de partir en stage, Paul dira au revoir à tout le monde, prendra la main de son beau-père et, sérieusement :

Prends soin de maman.

Et le grand homme, quelques cheveux gris, serrera cette main et répondra :

Et toi, prends soin de toi, fiston. On tattend.

Oui, je sais.

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