Les Clefs
Je laime, tu comprends ?! Et toi, tu me parles de tes bêtises ! Je ne veux rien entendre ! Tu me jalouses, voilà pourquoi tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ! Laisse-moi tranquille ! Occupe-toi donc de ta propre vie !
Clémence ne criait pas. Elle hurlait si fort que même le voisin dur doreille, Monsieur Victor Leblanc, affairé autour de son garage, sarrêta net, intrigué. Il nétait pas curieux dordinaire, signe que vraiment, Clémence avait dépassé le seuil du raisonnable.
Les raisons à ce débordement Eh bien, à ses yeux, elles ne manquaient pas.
Car pour Clémence, létat amoureux était un état dâme, tout simplement. Les rares pauses dans ses histoires ne duraient que quelques misérables jours, assez brefs pour passer inaperçus sauf aux regards de ceux qui la connaissaient par cœur. Or, il ny en avait plus guère, hormis Édith, sa mère, disparue depuis, et sa sœur, Solène, qui refusait désormais de faire leffort de la comprendre.
Hors de ce bel état amoureux, Clémence était à côté de la vie. Où que son regard se posât, il trahissait le vide, tandis que ses pensées se dispersaient. Parfois ses camarades de bureau la fuyaient, chuchotant sur son passage :
Peut-être quil te faudrait un petit calmant ? Tu deviens dure à suivre, Clémençounette.
Elle, elle serrait les dents, murmurant dans sa tête des méchancetés sur ces filles, persuadée quau fond, elles, elles avaient tout : un mari à la maison, des gosses qui gambadent partout Tandis quelle, rien. Ni foyer, ni époux ! Bon, un fils, tout de même. Mais pas de quoi sen enorgueillir. Gabriel, en comparaison de ses cousins, faisait pâle figure. Chez Solène, la réussite des enfants frôlait la perfection : Adrien, laîné, jouait au foot et brillait à lécole, réfutant le cliché du sportif crétin, et la petite dernière, Élise, chantait et dansait en troupe, voyageant pour concours sur concours. À même pas dix ans, cette fillette avait déjà vu plus de pays que sa tante en toute une vie.
Cela aussi lui donnait le cœur gros. Pourquoi donc ? Elle aussi, petite, sétait investie dans des activités, sans jamais exceller, il est vrai ; à peine tombait-elle dans la routine quelle filait voir ailleurs, selon lélan de son humeur. Après tout, lessentiel dans la vie, nétait-ce pas découter cette voix intérieure ? On na quune vie. Et le bonheur ne tombe pas tout cuit dans lassiette : « Prends, Clémençounette ! Cest pour toi ! Ne te gêne surtout pas ! »
Cette leçon, Clémence lavait apprise tôt. Elle riait devant sa sœur Solène, plongée dans ses bouquins, avant de filer en soirée :
Tu verras, Solène, à trop être studieuse, qui voudra de toi pour mari ? Souviens-toi de ce que disait grand-mère : il ne faut pas quune femme soit plus instruite quun homme ! Aucun garçon ne te regarde !
Tant mieux ! Quils passent leur chemin, ça mest bien égal. Et puis, grand-mère disait tout le contraire !
Ah oui ? Je crois savoir ce que jai entendu !
Tu te trompes. Elle disait quune femme intelligente ne cherche jamais à rabaisser un homme quelle aime. Ce nest pas pareil !
Oh, arrête avec tes morales ! Donne-moi plutôt un coup de main pour ma coiffure, François mattend !
Clémence partait la rejoindre, tandis que Solène se calait sur le canapé, livre en main. Deux heures de silence à la maison, cétait le vrai luxe.
Solène, bien sûr, aimait sa sœur. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Elle la connaissait de lintérieur. Clémence nétait pas méchante. Elle était instable, brouillonne, fragile, mais pas mauvaise. Au contraire, cest chez elle que la tendresse sexprimait sans limite. Clémence ramenait à la maison chats et chiens trouvés errants dans la rue ; il faut lui reconnaître ça, les deux chats et le chien quelle a recueillis ont vécu longtemps grâce à ses soins. Les parents, au fond, avaient cédé, à condition que la maison ne devienne pas une ménagerie et quelle soccupe de tout seule. Et cest ce quelle fit toujours, Solène nayant jamais à sortir le chien ni à nettoyer les litières. Dailleurs, parfois Solène se demandait si Clémence naimait pas davantage les animaux que les humains.
Clém, maman ma demandé daller chez mamie pour faire un peu de ménage. Tu viens ?
Vasy donc seule, tas pas vu que javais à faire ? Oscar boite, je dois lemmener chez le vétérinaire.
Ça fait une semaine quil boite…
Et alors ? Tu voudrais que je le troque contre les problèmes de mamie ? Elle se débrouille très bien, baroudeuse quelle est ! Mais Oscar, lui, il compte sur moi.
Elles se disputaient. Puis Solène montait chez la grand-mère, et Clémence enfilait son plus beau chemisier, prête à rejoindre François qui lattendait dehors. Oscar nétait quun prétexte pour éviter le supplice du ménage.
Leur scolarité fut tout aussi différente. Solène sortit du lycée avec toutes les distinctions, Clémence moins. Moyenne.
Pour Clémence, le choix professionnel, lui, tombait comme une évidence : devenir pâtissière. Depuis sa petite enfance déjà, elle collait à la vitrine des pâtisseries, admirait les gâteaux, puis partageait les choux ou les religieuses avec sa sœur, pour sessayer ensuite à modeler les mêmes en pâte à modeler.
Elles prirent encore des chemins divergents.
Pour ses études, Solène sinstalla chez leur grand-mère malade, ce qui arrangeait tout le monde : lappartement non loin de la fac, du calme, et la tendresse de laïeule en prime. Cest chez elle que Solène présenta son fiancé, Henri, à toute la famille :
Restez donc ici, mes enfants, il y a de la place pour vous tous !
La noce fut simple, mais chaleureuse. Ils sinstallèrent chez la grand-mère, qui navait pas caché ses intentions concernant lappartement :
Ce serait juste, Solène, que tu gardes le mien, et à Clémence, la petite chambre héritée du grand-père, celle quil avait en colocation. Je regrette bien de ne pas voir vos enfants, jaurais tant aimé !
Toutefois, la chance permit à la grandmère de voir naître son premier arrièrepetit-fils. Elle sest éteinte alors que le petit Adrien venait datteindre deux ans. Pendant un an encore, elle sest battue avec courage contre les conséquences dun AVC, rêvant de reparler, de marcher, mais son cœur a cédé ; Solène la pleura longuement.
Les parents validèrent la répartition décidée par la grand-mère, estimant que Solène sétait occupée delle avec mérite.
Clémence, elle, navait rien à redire à lépoque, plongée dans une de ses histoires. À qui irait lhéritage, peu lui importait : elle vivait pour lamour !
Enfin parler damour était un grand mot. Clémence sembrasait, mais lhomme quelle aimait, lui, regardait déjà ailleurs. Ça lui convenait parfaitement : Clémence venait chez lui, faisait le ménage, la cuisine, la lessive, mais, jamais, il ne linvitait à passer la nuit.
Je suis un vieux célibataire, Clém, ça me semble difficile.
Yeux au ciel, il la priait de ranger son « atelier » puis la raccompagnait, répétant :
Lart, Clémençounette, exige des sacrifices, quon sabandonne à lui ! Mais tu sais, je ne peux pas, jai trop de choses, lamour, des responsabilités, des affaires Je suis épuisé.
Clémence hochait la tête, attendrie, tout en pensant à ce portrait bancal quil avait peint delle, et quil laissait traîner dans un coin de la pièce. Jamais personne ne lavait dessinée avant. Ce portrait était la preuve quelle pouvait inspirer quelquun.
Ce fameux portrait, elle le reçut en cadeau, le jour où elle apprit à son amant quelle attendait un enfant.
Ce jour-là, elle avançait sous le soleil de Paris, le cœur flottant, ivre de bonheur. Cette promesse de vie nouvelle, tombée du ciel, cétait un miracle.
Ce miracle se dissipa en une seconde. Son amant fronça les sourcils, interrompant violemment ses élans de tendresse :
Un enfant ? Mais tu es folle ?!
La suite, classique et vide, lavait brisée, son âme réduite en miettes sous le coup du sort. Ses rêves furent pulvérisés en chair à pâté, en poussière si fine que même le meilleur restaurateur naurait pu les raccommoder. Sa fierté piétinée, Clémence ne chercha même pas à la recoller. Elle demanda poliment la permission demporter son portrait :
Un souvenir, cest tout…
On la lui accorda généreusement. Le soir venu, elle le découpa en mille morceaux, murmurant :
Jaurai encore tout, moi ! Mais toi sûrement pas !
Que devint son ex, elle ne le sut ni ne sen soucia. Elle avait bien assez à faire. Son fils, ce bébé tant espéré, naquit, mais ne suscita pas la joie escomptée. Clémence cherchait en lui les traits du père, en vain. Gabriel grandissait tranquille et silencieux, sans le moindre talent artistique, préférant le ballon ou les échecs. Il trouva de lui-même un club et sy rendait après lécole, écartant avec nonchalance les questions de sa mère :
Mais pourquoi tu y vas ? Cest tellement ennuyeux !
Pour Gabriel, il ny avait rien dennuyeux. Ce jeu complexe lui semblait être une sorte de danse, simple et magnifique. Parfois, récapitulant les parties, il se levait, tournoyait sur place, comme sil entendait une mélodie dans sa tête. Mais il ne le faisait jamais devant sa mère, car Clémence naimait pas ces « danses », qui leffrayaient.
La danse, cest pas pour les garçons ! Arrête ça !
La seule qui partageait cette sensibilité, cétait sa cousine Élise. Les relations tendues entre sa mère et sa tante lui échappaient, mais la grand-mère répétait que la famille, « cest la famille », et quil était idiot de sen priver. Même sans tout comprendre, il retenait ces mots précieusement en lui. Avec Adrien, cétait un camarade tranquille, mais Élise, il laimait profondément ; elle avait su trouver la clef de son âme et écoutait passionnément ses explications sur la « musique des mathématiques » et ses secrets.
Tu lentends, toi aussi ? murmura Élise en le regardant, hypnotisée.
Oui. Elle est douce, mais elle est vraiment belle
Je crois que je lentends aussi Viens, je te montre !
Alors elle virevoltait dans la chambre, mue par ce quelle ressentait grâce à la confiance de Gabriel, et lui comprenait quil nétait pas seul. Quil y avait quelquun, toujours là pour lui.
Mais les enfants ne choisissent pas toujours qui voir. Cela dépend des humeurs parentales. Or Clémence était capricieuse, trop. Il suffisait dune broutille pour quelle interdise à son fils de voir ses cousins.
Contre ce genre de tyrannie, Gabriel luttait à sa façon. Il boudait, faisait la grève du dîner, sachant que sa mère céderait tôt ou tard en disant :
Bon, fais ce que tu veux ! Tu mas assez cassé les oreilles !
Les causes des disputes familiales, Gabriel ne les comprit que bien plus tard. Il ignorait qu’après sa naissance, Solène avait soutenu leur mère, mais quun jour, fâchées, une histoire dhéritage déclencha leur rupture.
Ce nest pas juste ! Je suis autant sa petite-fille que toi !
Je nai jamais rien demandé ! On peut vendre lappart, partager largent, je ne tiens pas à être fâchée avec toi !
Je nai pas besoin de tes miettes ! Grand-mère ta toujours préférée ! Moi On ne ma jamais vraiment aimée !
Clémence, tu exagères ! Et moi, alors ? Et maman, et papa ?
Tu crois que cest de lamour si personne ne me comprend ? Tu penses que je veux cet appartement ? Non ! Je veux savoir que jai de la place dans cette famille !
Clémence
Laisse-moi ! Cest tout !
La rancune sinstalla entre elles. Tapie dans un coin, elle remuait de vieux souvenirs, réveillant lamertume.
Regarde, Clémençounette, souviens-toi ! Quand Solène a reçu la poupée en robe rose, alors que la tienne était verte… Tu la voulais, la rose, tu te rappelles ? Ce sont ces détails qui bâtissent ta maison intérieure, faite de jalousies, de petites vexations, de cadeaux manqués, damours déçues Tout cela, Clémence, ce sont des briques dans la maison de tes rêves bancale, laide, inachevée, et vide. Tout ce qui aurait pu la rendre vivable est allé à ta sœur ! Mais en quoi estelle meilleure que toi ? En rien, tout simplement ! Elle, il lui manque lessentiel : livresse, le rêve, le goût de vivre sans compter, le souffle de lamour véritable ! Elle nen sait rien, Solène, de ces clefs qui ouvrent le bonheur Non, ce secret, seule toi le connais, Clémençounette ! Lamour, cest le vol, cest la vie, lamour possède les clefs du bonheur, et ne les remet pas à tout le monde ! Solène sait-elle cela ? Évidemment que non !
Chez Solène, la rancœur tentait parfois de laffleurer, mais seffilochait, son âme étant dune autre étoffe. Les souvenirs pénibles étaient moins nombreux, ou alors le nid de sa rancune était fragile, vite emporté par le vent ; aussitôt, elle tendait la main à Clémence, tentant dentretenir la dernière petite ficelle qui les reliait, tenue, mais jamais rompue, malgré tout.
Le temps passa. Leurs parents disparurent, la même année, sans crier gare. Le désespoir emporta les deux sœurs.
Solène, pourquoi ? Ils étaient encore si jeunes, ils avaient tant à vivre
Clém, la vie ne demande pas la permission. La santé, cest le seul vrai bien incertain. On a fait ce quon a pu, le reste nest pas entre nos mains, répondit Solène, serrant sa sœur secouée de sanglots.
Ce nest pas juste !
La vie nest jamais juste, tu sais. Elle devrait récompenser chacun à sa mesure, mais en vrai…
Oui, tu as raison. En vrai, tout est autrement…
Solène, pour calmer les choses, accepta de céder sa part de succession à Clémence, qui put alors hériter de lappartement familial.
Je pensais que tu prendrais aussi celui-là.
Clémence lança cela, traçant nerveusement le zip de sa doudoune, sans oser croiser le regard de sa sœur.
Elles attendaient devant létude du notaire, Henri devant arriver avec la voiture.
Pourquoi tu dis ça ? On nest pas étrangères ?
Je ne sais pas, Solène. On est censées être proches, mais tu ne mas jamais comprise.
Et toi donc ? Mais est-ce si grave ?
Bien sûr ! Quand on ne se comprend pas, à quoi bon rester ensemble ?
Peut-être pour essayer, justement. Car rien nest acquis. Tu le sais mieux que personne !
Oui, hélas ! Dans ta vie, tout a toujours été simple ! Un mari, un cheztoi, des enfants. Moi, toujours seule !
Clémence, tu tégares… Daccord, moi. Mais Gabriel ? Il est à l’écart aussi ?
Gabriel est indépendant. Il a grandi. Je ne le vois presque plus, je bosse tout le temps, il est toujours chez toi, plus quà la maison !
Il est bien, cest calme…
Voilà ! Tu vois ! Pourquoi tu insinues que je suis une mauvaise mère ? Quaije fait pour mériter ça ?
Clémence, ne crie pas ! Je tai jamais traitée de mauvaise mère ! Tu inventes !
Si, toujours ! Tu es parfaite, tes enfants sont parfaits, et moi… Moi, je ne suis pas comme vous ! Et Gabriel non plus ! Ça tinsupporte !
Mais enfin, Clémence ! Tu entends ce que tu dis ?
Quand Henri arriva, il trouva sa femme seule et en pleurs.
Pourquoi me traite-t-elle comme ça ? Quest-ce que je lui ai fait ?
Il la serra dans ses bras.
Elle a un sale caractère. Elle na pas encore goûté aux vraies épreuves.
Solène releva la tête, choquée :
Ne dis pas ça ! Tu sais, jaurais tellement pitié delle si quelque chose arrivait…
Alors cest bon signe.
Quoi donc ?
Ta compassion. Elle ne sait pas encore qui laime vraiment. Peut-être ne le sauratelle jamais.
Peut-être. Mais cest quand même ma sœur, et quoi quil arrive, je laimerai, cest tout ! Il ny a que moi !
« Mieux vaut une mauvaise paix quune bonne guerre », et Solène fit tout pour recoller les morceaux. La ficelle était minuscule, délavée, usée, mais elle subsistait. Pas question pour elle de la rompre.
Les hommes allaient et venaient dans la vie de Clémence, ne laissant quune amertume supplémentaire. Elle ne comprenait jamais ce qui clochait chez elle pour que ses élans ne soient accueillis que par des sourires narquois :
Clémençounette, ne ten fais pas ! On a dit quon restait libres, tu te rappelles ? On avait un deal.
Cétait vrai. Presque tous les prétendants la prévenaient :
Je ne veux rien de sérieux. Cest compliqué. Tu comprends ?
Bien sûr, elle disait oui, croyant comprendre. Mais elle oubliait vite les règles du jeu, et sitôt abandonnée, elle retombait de haut.
Son âme souffrait et aspirait à se donner toute entière. Elle était prête à tout offrir, à se transformer selon les passions de lun ou de lautre : la chasse, elle sy initiait ; la pêche, elle préparait les appâts. Mais, curieusement, personne ne voulait vraiment la clef de son bonheur
Pendant ces épisodes, Gabriel vivait la plupart du temps chez Solène. Ni Henri, ni sa tante ny voyaient dinconvénient, ils le considéraient comme lun des leurs. Dans la chambre dAdrien, les deux garçons jouaient sur lordinateur, disputant des matches endiablés sous lœil moqueur dÉlise :
Élise, tu es trop forte ! Viens en mode équipe, cest impossible contre toi !
Solène, tenant sa sœur au courant des progrès scolaires de Gabriel, soupirait :
Il est brillant, Clémence, tu devrais le mettre dans une prépa maths.
Il est très bien là où il est. Je peux surveiller de loin, et puis il a Adrien avec lui.
Mais il doit traverser Paris, et sil dors ici, il récupère mieux.
Alors quil reste chez toi quelque temps. Tu sais ma situation, tout commence à peine à sarranger.
Oui, je sais. Quil reste.
Merci ! Arnaud est top ! Il veut que nous devenions une vraie famille !
Il ta demandé en mariage ?
Pas encore, mais cest pour bientôt ! Cest mon unique chance, jai besoin de votre soutien, surtout ne me mettez pas de bâtons dans les roues !
Tu peux compter sur moi, Clémence, ne ten fais pas.
Solène naimait pas Arnaud. Un brin snob et arrogant, avec un humour étrange, ses blagues détournaient parfois les sens, laissant Solène désemparée. Pour Gabriel, cétait pire : il séloignait encore de sa mère, passant plus de temps chez sa tante.
Un jour, Solène découvrit par hasard quArnaud poussait Clémence à vendre lappartement hérité. Elle entra un soir, fatiguée du travail, chaussures dAdrien et de Gabriel traînant dans lentrée, boueuses à souhait :
Les garçons ! Cest quoi ce bazar ?!
Élise sortit de la chambre en chuchotant, visiblement bouleversée :
Maman Naie pas peur… Gabriel…
Quoi, Gabriel, parlez ! Je vais finir par avoir une attaque !
Il a mal, on lui a mis de la glace, ça na rien fait…
Solène ne perdit pas une seconde. Gabriel, allongé en haut du lit superposé, tourné contre le mur, serrait un sac de glaçons contre sa joue gonflée.
Gaby ! Quest-ce qui se passe ?
Rien
Sa voix étouffée. Elle comprit aussitôt : quelque chose de grave. Elle grimpa, vint sallonger à ses côtés, lenlaça, effleura doucement la marque violette qui montait.
Arnaud ?
Gabriel éclata en sanglots contre cette épaule qui voulait lécouter. Il savait quici, il serait compris. Jamais il navait supporté linjustice : défendre sa mère face à un homme adulte qui lui assénait une gifle sans sommation, en grondant :
Tu vas mapprendre la vie, toi ? Pour qui tu te prends ? Essuie ton nez !
Gabriel ne lavait jamais vu ainsi. Le masque était tombé. Et il comprit : cet homme naimait pas sa mère. Il en voulait à autre chose. Élise le répétait :
On le voit, quand on aime. Cest si difficile, Gaby ?
Très difficile…
Étrange Toi qui entends la musique…
Oui, mais lamour ?…
Peut-être que ta maman ne lentend pas, ni ne la voit. Elle voudrait, mais elle ny arrive pas.
Ça me rend triste, pour elle…
Moi aussi.
Gabriel sétait jeté sur Arnaud pour défendre sa mère. On larrêta brutalement. Quand il reprit ses esprits, il vit les yeux effrayés de sa mère et son chuchotement :
Pourquoi tes-tu battu, Gabriel ?
Il ne répondit pas. Lhumiliation dans le ventre, il sisola dans la chambre damis, pleurant, lui, un garçon. Arnaud, à ses plaintes, répliquait toujours :
On pleure pas, tes un homme ! Range-moi ça fissa !
Une fois calmé, il mit ses affaires dans son sac à dos et partit chez Solène. Là, il naurait pas honte. Là, on le comprendrait.
Solène, en apprenant tout, appela tout de suite sa sœur. Nobtenant pas de réponse, elle rejoignit Henri et descendit à la hâte.
Que se passe-t-il ?! Henri fronça les sourcils dès quelle entra, haletante.
Je texplique en voiture. On y va !
Le dialogue senlisa aussitôt. Clémence, en bas de son HLM, pleurait à chaudes larmes : Arnaud venait de claquer la porte, lui envoyant de cruelles injures.
Tu ne comprends rien ! Je laime !
Qui aimes-tu, Clémence ? Un homme qui frappe ton fils ? Tu es folle ou quoi ? Ça suffit, de courir après le bonheur sans voir quil est sous tes yeux ! Et Gabriel, tu loublies ? Tu trahis ton propre fils ! Il a besoin de toi !
Tu me las arraché ! Il vit chez toi ! Il ne veut plus me voir ! Tout ça, cest ta faute ! Tu as tout pris !
Quoi, tout pris ?
Ma vie ! Mes clefs !
Quelles clefs ?
Solène se tut, prise dun vertige, se voyant soudain, elle et Clémence, telles deux étrangères hurlant sur le trottoir. Le fil qui les unit était-il en train de casser ?
Sa voix devint plus douce :
Quelles clefs, Clémence ? Quest-ce que tu veux dire ?
Les clefs du bonheur Toi, tu les as ! Et moi ?
Alors seulement Solène comprit. Elle soupira, puis, sapprocha, attira Clémence contre elle, la berça comme autrefois leur mère.
Viens là, Clém. Mais questce qui tarrive
Stupide, hein ? Tu voulais dire ça ?
Non, pas du tout. Tu es trop sensible, trop tendre Tu nauras jamais assez damour, je comprends. Mais je comprends pas quon échange son enfant contre un homme. Cest pas ça, la vie ! Et ces clefs-là, je te les ai jamais prises ! Déjà que jessaie de gérer les miennes Mais oui, il y a une différence entre nous.
Laquelle ? Clémence, détendue, laissa sa tête contre lépaule de sa sœur.
Toi, tu offres tout le temps tes clefs à quelquun dautre, alors que moi, je garde les miennes.
Et cest ça, le secret ?
Aucune idée. La vie le dira.
Elle a déjà choisi Comment faire maintenant ? Personne na besoin de moi.
Moi, jai besoin de toi. Gabriel, aussi. Ce nest pas assez ?
Je ne sais pas
Commence déjà par là. Le reste viendra, Clémence.
Et si ça ne marche pas ?
Alors, cest juste que tes clefs nouvrent pas la bonne porte. Mais laisse-les à la porte qui te correspond, et elle souvrira peut-être enfin Tu veux vraiment passer ta vie sur le palier sans entrer ?
Non !
Parfait. Tu vas voir Gabriel ?
Il ne me pardonnera jamais…
Oh Clémence ! Ton fils en sait bien plus sur la vie que toi. Mais la discussion sera difficile. Il ten veut vraiment.
Je sais
Fonce ! Tu es sa mère, non ? Ou juste la tante ?
Solène !
Oui ? Alors bouge-toi ! Henri, donne-lui des mouchoirs ! Jai vu la boîte dans la boîte à gants. Et on y va, les enfants attendent !
Un jour, Gabriel aura un beau-père, bien plus tard. Clémence, à son tour, rencontrera celui qui saura laimer comme elle la toujours espéré. Gabriel choisira toujours de rester chez Solène, dans cette maison qui est devenue la sienne, même quand naîtra dans le nouvel appartement une petite sœur. Mais Clémence fera tout pour lui prouver quil est aimé, quil compte. Son compagnon, homme de sagesse, laissera le temps faire son œuvre, et bâtira peu à peu un lien qui, avec les années, deviendra plus fort que le sang.
Et, un jour, sur le quai de la gare, avant de partir accomplir son service, Gabriel embrassera sa famille, serrera la main de son beau-père, et lui dira :
Prends soin de maman !
Lhomme robuste, aux tempes déjà grisonnantes, hocheront la tête avec gravité :
Et toi, mon fils, prends soin de toi ! On tattend.
Je le sais !