Les circonstances ne viennent pas delles-mêmes. Ce sont les hommes qui les bâtissent. Tu as créé des circonstances, celles qui font quun être vivant se retrouve abandonné dans la rue. Et puis tu souhaites les changer, quand cela tarrange.
Luc marchait vers chez lui, quittant le bureau. Cétait une soirée dhiver comme les autres : le brouillard de lassitude enveloppait la ville. Tout semblait baigner dans lindifférence grise des rues de Lyon. Devant une boulangerie, il aperçoit un chien. Un bâtard, pelage fauve, ébouriffé. Les yeux : ceux dun enfant égaré.
Quest-ce que tu veux ici ? marmonna Luc, sans cesser de marcher.
Le chien leva la tête, croisa son regard. Il ne demandait rien. Son regard flottait sur Luc, silencieux.
Il doit attendre ses maîtres, songea-t-il, poursuivant sa route, indifférent.
Le lendemain, pourtant, le décor na pas changé. Le surlendemain non plus. Le chien semblait soudé au trottoir, devenu la propre ombre de la boulangerie. Luc commença à remarquer : les passants ignorent, certains jettent un morceau de pain, dautres un bout de jambon.
Pourquoi restes-tu là ? demanda-t-il un soir, accroupi à côté. Tes maîtres, ils sont où ?
Le chien sapprocha, hésitant, puis posa sa tête contre la jambe de Luc.
Luc fut saisi. À quand remonte la dernière caresse ? Trois ans depuis le divorce. Son appartement semblait une grotte déserte : juste le travail, la télé, le frigo.
Ma Félicie murmura-t-il sans savoir doù ce prénom jaillissait.
Le lendemain, il revint avec des saucisses.
Une semaine plus tard, il posta une annonce : « Chienne trouvée. Recherche propriétaires. »
Personne ne répondit.
Un mois passe, et alors quil rentre dun chantier lingénierie, parfois des nuits entières sur site Luc aperçoit une agitation devant la boulangerie.
Quest-ce quil sest passé ? interrogea-t-il sa voisine.
Oh, le chien Celui qui traînait ici. Il a été renversé. On la amené à la clinique vétérinaire sur le cours Victor Hugo. Mais ils demandent une fortune Et qui va sen occuper, franchement ?
Le cœur de Luc seffondra plus bas que terre.
Où est-elle ?
Là-bas, à la clinique. Mais, vous savez cest très cher.
Luc ne répondit pas. Il tourna les talons et se mit à courir.
Au cabinet, le vétérinaire secoua la tête :
Fractures et hémorragie interne. Les soins vont coûter cher, et lissue est incertaine.
Soignez-la dit Luc. Je paierai ce quil faut.
Lorsquelle fut autorisée à sortir, il la ramena chez lui.
Et, pour la première fois depuis trois ans, son appartement se peupla de vie.
Tout bascula.
Luc ne se réveillait plus au son du réveil ; cétait Félicie qui effleurait sa main avec son museau, signalant quil fallait se lever. Et Luc se levait. Avec le sourire.
Avant, les matinées souvraient sur café noir et journaux. Maintenant, elles commençaient sous les platanes du parc de la Tête dOr.
Allons respirer lair, ma petite disait-il, et Félicie remuait joyeusement la queue.
À la clinique, il fit enregistrer tous les papiers. Passeport, vaccins, tout était officiel. Désormais, elle était sa chienne. Luc photographiait chaque justificatif, par précaution.
Les collègues sétonnaient :
Luc, tu rajeunis ou quoi ? Tu as une sacrée énergie !
Il se sentait utile. Pour la première fois depuis des années.
Félicie se révéla incroyablement intelligente. Elle comprenait presque tout. Lorsque Luc tardait, elle lattendait à la porte, les yeux pleins dinquiétude.
Le soir, ils arpentaient le parc ensemble. Luc lui racontait tout : le boulot, ses pensées, sa solitude. Ridicule ? Peut-être. Mais elle écoutait, attentive, parfois une plainte douce en écho.
Tu sais, Félicie, je croyais quêtre seul serait plus simple. Personne ne dérange, rien ne peut blesser. Mais il la caressait doucement cétait juste la peur de réapprendre à aimer.
Les voisins shabituèrent. La tante Mireille du rez-de-chaussée gardait toujours un os derrière la porte.
Elle est mignonne, ta chienne. On voit quelle est choyée.
Le temps glissait, un mois, puis un autre.
Luc envisagea de créer un compte Instagram pour Félicie. Elle était photogénique. Au soleil, sa fourrure rousse brillait comme de lor.
Mais un jour, limprévu surgit.
Une balade dans le parc, comme les autres. Félicie reniflait les buissons ; Luc scrollait sur son portable, assis sur un banc.
Athéna ! Athéna !
Luc releva la tête. Une femme approchait, la trentaine, blond platine, maquillée, survêtement de luxe. Félicie devint méfiante, les oreilles baissées.
Désolé dit Luc vous faites erreur. Cest ma chienne.
La femme planta ses poings sur les hanches.
Quest-ce que vous racontez ?! Je ne suis pas folle, cest mon Athéna ! Je lai perdue il y a six mois !
Comment ça ?
Exactement ! Elle sest échappée devant chez moi, je lai cherchée partout ! Vous lavez volée !
Luc sentit le sol tanguer.
Attendez, comment lavez-vous perdue ? Je lai recueillie devant la boulangerie, elle y est restée un mois, sans toit ni maître !
Elle était juste perdue ! Je ladore ! Avec mon mari, on la payée une fortune, elle est de race !
De race ? Luc regarda Félicie. Cest un croisé, ça.
Mélange, oui ! Mais très chère !
Luc se leva. Félicie se pressa contre ses jambes.
Si cest votre chienne, montrez les papiers.
Quels papiers ?
Passeport vétérinaire. Certifs de vaccins. Ce que vous voulez.
La femme hésita :
Ils sont chez moi. Mais ça na pas dimportance ! Je la reconnais, cest ma Athéna ! Athéna, viens !
Félicie ne bougea pas.
Athéna ! Viens immédiatement !
La chienne se serra encore plus contre Luc.
Vous voyez ? murmura-t-il. Elle ne vous connaît pas.
Elle boude, cest tout, parce que je lai perdue ! Mais cest MA chienne, et je réclame de la récupérer !
Jai les papiers répondit Luc calmement les soins à la clinique, le passeport, les tickets pour la nourriture, les jouets.
Je me fiche de vos papiers ! Du vol !
Les promeneurs sarrêtèrent, intrigués.
Écoutez Luc sortit son portable réglons ça légalement. Jappelle la police.
Faites ! cracha la femme Jai des témoins !
Quels témoins ?
Les voisins mont vue quand elle sest échappée !
Luc composa le numéro. Son cœur battait fort. Et si elle disait vrai ? Et si Félicie avait vraiment fui ?
Mais alors pourquoi ce mois dattente devant la boulangerie ? Pourquoi na-t-elle pas cherché à rentrer chez elle ?
Et pourquoi tremble-t-elle maintenant contre lui, cherchant refuge ?
Allô ? La police ? Il y a un problème de chien ici
La femme ricana :
Vous verrez, la justice triomphera. Rendez-moi mon chien !
Et Félicie collée contre Luc, tout entière.
Luc comprit soudain : il se battrait pour elle. Jusquau bout.
Car en quelques mois, Félicie était devenue bien plus quun chien.
Elle était sa famille.
Le commissaire arriva une demi-heure plus tard. Sergent Mercier, un homme placide, solide. Luc le connaissait déjà grâce à limmeuble.
Allez, racontez. dit-il, carnet à la main.
La femme débita son histoire, vite, mélangée :
Cest mon chien ! Athéna ! On la payée cinq mille euros ! Elle sest perdue il y a six mois ! Ce monsieur me la volée !
Non, je lai recueillie Luc répondit calmement devant la boulangerie. Un mois entière, affamée.
Juste perdue, vous comprenez !
Mercier observa Félicie, toujours blottie contre Luc.
Vous avez des papiers ?
Oui Luc tendit le dossier, quil navait, par hasard, pas rangé à la maison après le dernier passage à la clinique.
Voici la feuille des soins, le certificat après laccident, le passeport. Tous les vaccins à jour.
Le sergent regarda les documents.
Et vous, madame, des preuves ?
Tout est chez moi ! Mais ça ne change rien ! Je reconnais Athéna !
Vous pouvez raconter précisement comment vous lavez perdue ? demanda Mercier.
On se promenait, elle a filé du collier et sest enfuie. Jai affiché des annonces partout.
Où ?
Au parc. Celui juste à côté.
Où habitez-vous ?
Cours Victor Hugo.
Luc tressaillit :
Attendez. Cest à deux kilomètres de la boulangerie où je lai trouvée. Si elle sest perdue au parc, comment a-t-elle atterri là-bas ?
Elle sest perdue, tout simplement !
Les chiens retrouvent souvent leur chemin.
La femme rougit :
Vous ny connaissez rien en chien !
Je sais murmura Luc quun chien aimé ne reste pas un mois affamé au même endroit. Il cherche ses maîtres.
Une question ? Mercier intervint Vous dites avoir cherché votre chien, affiché partout. Pourquoi navoir pas contacté la police ?
La police ? Bah, je ny ai pas pensé.
Six mois ? Un chien à cinq mille euros perdu, et pas de déclaration ?
Je croyais quelle reviendrait !
Mercier fronça les sourcils :
Votre pièce didentité ?
Oui, voilà.
Mercier lut :
Daccord. Vous habitez bien cours Victor Hugo, numéro 17. Appartement ?
Le 32.
Compris. Et la date précise de la perte ?
Il y a six mois, environ. Autour du 18 janvier.
Luc consulta son téléphone :
Je lai recueillie le 22 janvier. Et elle était déjà là depuis quasiment un mois.
Donc, la chienne a été « perdue » plus tôt.
Jai dû me tromper de date ! la femme commença à sagiter, nerveuse.
Soudain, elle seffondra :
Daccord ! Prenez-la Mais je laimais vraiment !
Silence.
Comment ? murmura Luc.
Mon mari a voulu déménager. Pas question dun chien dans le nouvel appart en location. Et comme elle nétait pas vraiment de race Impossible de la vendre. Alors, je lai laissée devant la boulangerie. Je pensais que quelquun la prendrait.
Luc sentit tout chavirer en lui.
Vous lavez abandonnée ?
Non juste laissée Des gens au grand cœur, ça existe !
Pourquoi vouloir la récupérer maintenant ?
La femme sanglota :
Mon mari est parti. Je suis seule. Elle me manque tellement Jaimais Athéna !
Luc la regarda sans parvenir à comprendre.
Aimée ? répéta-t-il lentement. On nabandonne pas ceux quon aime.
Mercier referma son carnet :
Cest clair. Daprès les documents, le chien appartient à monsieur il vérifia le passeport Martin. Il la soignée, enregistrée, nourrie. Tout est en ordre légalement.
La femme pleura :
Mais jai changé davis ! Je veux la récupérer !
Trop tard répondit le sergent, sec labandon, cest définitif.
Luc saccroupit auprès de Félicie, la serra contre lui :
Ça va, ma belle. Tout va bien.
Puis-je la caresser au moins une dernière fois ? demanda la femme.
Luc attendit Félicie. Elle baissa les oreilles, se colla sous sa main.
Vous voyez ? Elle a peur de vous.
Je nai pas fait exprès. Les circonstances
Vous savez, Luc se leva les circonstances ne simposent pas. Ce sont les gens qui les créent. Vous avez créé celles qui lont mise à la rue. Et maintenant, vous voulez tout changer, à votre convenance.
La femme pleura :
Je comprends. Mais cest si dur, la solitude.
Et elle, vous croyez quelle était heureuse à attendre un mois devant la boulangerie ?
Silence.
Athéna appela-t-elle dans un souffle.
La chienne ne bougea pas.
Alors la femme séloigna. Vite, sans jamais regarder en arrière.
Mercier posa une main sur lépaule de Luc :
Bonne décision. On voit quelle vous aime.
Merci. Pour votre compréhension.
Entre amateurs de chiens, on se comprend.
Quand le sergent partit, Luc et Félicie restèrent seuls.
Eh bien murmura Luc, caressant sa tête plus rien ne peut nous séparer. Promis.
Félicie leva les yeux vers lui. Et Luc lut dedans plus que de la reconnaissance. De lamour, infini et limpide.
Lamour
On rentre à la maison ?
Elle aboya gaiement et trottina à ses côtés.
En chemin, Luc songea : cette femme avait raison sur un point. Les circonstances changent, le travail, la maison, largent
Mais il est des choses quon ne doit jamais perdre. La responsabilité, lamour, la compassion.
Chez eux, Félicie se coucha sur son tapis favori. Luc fit infuser du thé, sassit tout près.
Tu sais, Félicie murmura-t-il pensif peut-être que tout est pour le mieux. Maintenant, on sait vraiment quon compte lun pour lautre.
Félicie soupira, rassurée.