Les Cafards
Dans la tête de Manon, les cafards dansaient une bourrée effrénée. Une danse gaie, presque endiablée.
Leurs pattes battaient la mesure, mimant les lanternes à la française, ponctuant le rythme par des « deux coups de talon, trois tapes dans les mains » au son dune musique qui, dans la tête de Manon, ne cessait de monter en volume.
Non, dhabitude, ses cafards étaient plutôt discrets. Silencieux, sages, presque distingués, à vrai dire. Ce nétaient pas nimporte quels cafards, ça non ! Manon avait patiemment travaillé leur génétique, à défaut davoir hérité dun mental bien fourni.
Sa grand-mère disait toujours à Manon que les cafards dans la tête, cétait une bonne chose. Une personne avec des petits cafards, c’est forcément originale. Avec du piquant, quoi ! Et dans ce monde sans saveur, on a bien besoin dun peu de folie.
Ce mot, « folie », ce nétait pas de Manon, mais bien de sa grand-mère. Sacrément moderne, la mamie : elle sortait des mots dados, et traînait son élégance octogénaire sans perdre de sa vivacité.
À vrai dire, sa grand-mère nétait pas vraiment sa grand-mère, cétait son arrière-grand-mère. Mais tous ces « arrières-», à quoi bon y tenir quand la grand-mère nest plus là, et que larrière-grand-mère a tout repris à son compte, câlins compris ? On fait sauter les détails inutiles.
Manon aimait sa mamie, cétait tout. Elle était la personne la plus proche pour elle. Sa mère, cétait hors catégorie !
Sa mère Ah, une femme comme ça, ça nexiste pas ! Intelligente, belle, directrice ! Dune école, mais pas celle où Manon était, et tant mieux, à en croire Mamie ! Cest elle qui sétait battue pour que Manon aille dans une autre école ; pas question quelle soit la fille de la directrice dans sa propre classe.
Pourquoi tu veux lui imposer tes problèmes ?
Quels problèmes ?
Ce nest pas à elle de porter ton fardeau ! Là-bas, elle sera juste une élève, ici, elle serait avant tout « ta fille ». Faut pas lui gâcher sa réputation, elle va sûrement en avoir besoin. On la perd vite, une réputation, tu sais et la gagner, cest une autre histoire
Mamie ne mâchait jamais ses mots. Chez elle, on appelait un chat un chat. Cétait sa façon de bien faire. Manon ne savait pas si cétait vraiment juste, mais elle voyait le résultat. Mamie avait élevé maman depuis ses cinq ans, quand la mère de maman, la fille de mamie, était morte. On naimait pas parler de ce drame, ni mamie ni maman.
Une bête histoire, Manon. Un accident. Un glaçon tombé dune gouttière mal dégagée. Une erreur humaine, le prix a été une vie. Heureusement quune ! Ta mère marchait là aussi. Sans lavoir tirée, ma fille, je serais restée toute seule.
Mamie Ça pourrait arriver à nimporte qui ?
Tu veux que je te mente ?
Non.
À nimporte qui, Manon. Toi, moi, le pape Mais ce nest pas une raison pour vivre dans la peur.
Alors pourquoi y penser ?
Pour mieux profiter de la vie ! Pour vivre chaque minute comme si elle était la dernière, offrir au monde ce quon peut, sans rien attendre en retour. Illuminer tout ce que tu peux, ma chérie Il y a déjà assez dombre dans ce monde, inutile den rajouter.
Tu parles, cest facile à dire mais dur à faire.
Justement, cest bien si tu le sais ! Cela veut dire que tes cafards deviennent de vrais costauds.
Mes quoi ? Mamie ! Pourquoi tu parles toujours de cafards ?
Manon naimait pas trop les insectes. Enfin, les papillons et les abeilles, ça allait. Mais ces bestioles à six pattes beurk.
Aaaah ! Mamie, il y a un cafard !
Laisse-le donc ! Peut-être quil a des petits disait mamie en claquant sur lintrus de sa pantoufle, jetant un œil de chasseur.
Mais mamie, tu viens de tuer un père de famille !
Justement, je veux savoir où ils sont cachés, ses petits, hein !
Sensuivait un grand ménage dappartement et, en général, la marmaille des cafards nen sortait pas indemne.
Plus tard, Manon comprit : mamie la ménageait. Elle savait que Manon avait la voix plus forte que laction. Pendant que Manon paniquait, les cafards auraient eu le temps de fonder toute une dynastie !
Tout le monde savait ça sur Manon, de mamie jusquaux coachs de gym.
Il faudrait autre chose pour votre Manon. Elle est souple, elle a le niveau, mais elle a besoin de réfléchir longtemps avant dagir, et parfois, il faut se décider vite. Réfléchissez-y, je vous en prie.
Je vais voir et mamie la menée au club déchecs.
Là, personne ne pressait Manon. Elle pouvait cogiter autant quelle voulait, et on la félicitait même ! Un vrai paradis. Elle y est restée longtemps.
Mamie était fière de ses victoires. Le trophée remporté, elle le ramenait bien à la vue, juste histoire que tous les voisins admirent sa championne.
Manon, tu es une étoile !
Tu me fais peur, mamie !
Pourquoi ?
Tu as bien dit à maman quêtre étoile, cest la galère Moi, je préfère éviter ce genre de bonheur !
Tu comprends tout de travers !
Explique alors ! Je ne suis quune enfant.
Mamie expliquait. Toujours, avec passion, conviction. Pas toujours du goût de maman.
Mamie, tu lui as ENCORE raconté quoi ? Elle ma demandé ce que ça veut dire « en avoir dans le tablier » Tu te rends compte ? Elle a treize ans !
Et alors ? Les enfants aujourdhui sont précoces tu sais. Tu devrais voir les ragots dans sa classe Une vraie série télé ! Je me croirais jeune fille de pension, alors que jen ai vu ! Et pourtant, jy comprends rien !
Manon ne men parle jamais
Tu ne demandes pas. Faut comprendre, on est faits comme ça dans la famille Martin Calmes en surface, mais dans la tête, cest la fête ! Parle-lui, ne ten fais pas. Je nai rien révélé dinapproprié. Elle a la mémoire vive, ta fille.
Elle est trop intelligente. Parfois, elle me pose des questions déplacées. Je suis perdue avec elle.
Alors fais comme moi avec toi : ne rien cacher. La vie se chargera bien assez tôt de la secouer. Autant que ce soit moi qui lavertisse. Regarde, tu étais prévenue, mais tu as fait ta fille à dix-neuf ans, toute seule. Est-ce que cétait le mieux ?
Mamie !
Allons, je comprends Cest la vie. Lamour, tout ça Tu ne connaissais rien des parents de Manon Tant pis, son père est parti, mais on a gagné Manon. Reste que tu es seule, et ça me contrarie.
Mamie, commence pas
Vas-y, tournes la page. Une erreur ne signe pas la fin du monde.
Manon nest pas une erreur ! Je ne regrette rien.
Évidemment, je parlais de tes choix. Tu te souviens, quand tu es partie de la maison ? Je tai cherchée partout.
Oui Tu mas retrouvée, tu as apporté ta tarte à la courge, tu as mis la table comme si de rien nétait. Mamie Je taime.
Je sais bien. Mais laisse-moi élever notre enfant
Bien sûr
Le bonheur de sa mère, pourtant, a fini par la rattraper. Manon venait davoir seize ans quand Élisabeth, sa mère, sest lancée dans une relation sérieuse, mais sans jamais en parler à la famille.
Manon a tout découvert par hasard, en croisant sa mère au café, main dans la main avec un homme inconnu. Les filles nont pas compris son brusque départ. Sa mère na rien vu non plus, trop occupée à sourire Un sourire que Manon navait jamais vu, comme une transformation qui la rajeunissait.
En marchant sous la pluie jusquà la maison, Manon comprit enfin : oui, sa mère a le droit au bonheur.
Mamie, tu savais ?
Quelle voyait quelquun ? Javais des soupçons.
Je ne veux pas mimposer
Alors ne timpose pas ! Où est le problème ?
Et sil lui fait du mal ?
Mamie, qui confectionnait alors des quenelles dans la cuisine, sessuya les mains et serra sa petite-fille contre elle.
Il ny a pas de danger ; ta mère nest pas seule. On veille.
Manon sen remis à la sagesse de mamie. Elle savait tout. Même vieille, en tablier, en train de rouler des quenelles et de rassurer sa petite-fille, cétait une ancienne commissaire. Elle avait arrêté deux tueurs en série ! Elle en connaissait un rayon sur les cafards.
André Dubois, le nouvel homme dans la vie de sa mère, vint un soir chez elles demander la main dÉlisabeth. Manon dut donner sa bénédiction, car dans la voix dAndré, il ny avait pas de comédie. Et sur le front de sa mère, la ride de famille – ce petit pli dinquiétude – avait soudain disparu.
La jalousie, pourtant, dura longtemps. Après la naissance du petit frère de Manon, tout saccéléra : maman rayonnait. Un soir, Manon craqua devant mamie.
On ta mal élevée ! Tu mérites une fessée, semporta mamie.
Mamie !
Tes vraiment égoïste ! Je pensais que tu étais grande Je croyais que tu ne voulais pas gêner les jeunes mariés, ça me rassurait. Et voilà que je me trompais. Je vieillis vraiment
Mais… je ne suis pas contre, cest juste que
Cest difficile, hein ? Tas du mal à partager lamour Mais tu nes plus seule ! Ni moi, ni maman ne serons éternelles. Et maintenant, jai confiance.
Jai essayé, mais ça reste dur !
Tu es normale, rien danormal là-dedans. Il faut juste thabituer à donner un peu plus Être auprès de ta maman, cest tout ! Elle ten sera reconnaissante. Recevoir, cest facile, mais offrir, ça sapprend. Et lamour, cest ça : plus on donne, plus on reçoit. Tu doutes de lamour de ta mère ?
Non.
Alors, calme tes cafards ! Lannée prochaine ou lautre, tu te marieras peut-être. Allez, il faut grandir, Manon.
Là, cétait un brin exagéré ; elle avait déjà bien assez à faire. Entre le bac, les révisions, sans parler de Denis, ce grand échalas du lycée dà côté avec qui elle était en guerre ouverte.
Ils sétaient croisés pour la première fois lors de la cérémonie de la rentrée. Manon, très apprêtée, filait voir la directrice et manqua une marche. Elle se tordit la cheville et Denis, alors un garçon effacé, lui lança :
Faut être plus prudente !
Merci du conseil ! Viens maider plutôt !
Cest ce que je fais. Tu es illogique.
Manon fulmina. Lénervement à létat pur. Elle refusa son aide et boita jusquau bureau de Madame Dupuis, la CPE adorée.
Que sest-il passé ?
Rien de grave, je viens de me fouler la cheville.
Il faut absolument te rendre à linfirmerie !
Denis suivit, déposa le sac de Manon puis demanda :
Tu veux que je taccompagne chez linfirmière ? Pour vérifier ce bobo.
Va donc voir ailleurs ! Je men occupe
Il haussa les épaules et partit. Mais Madame Dupuis intervint.
Pourquoi tu es aussi rude ? Denis est charmant. Il est le meilleur élève, il veut devenir médecin, tout comme toi.
Oui répondit Manon, intriguée.
Médecin le métier idéal ! Elle na jamais voulu la facilité. Plus cest compliqué, plus ça lintéresse !
Les défis, Manon adorait, surtout les insolites. Comme son petit frère, Alexis, bébé énergique et câlin à la fois, qui lui accapara assez vite le cœur. Elle restait souvent avec lui le week-end pour aider sa mère.
Soccuper dAlexis fit germer le doute : avait-elle choisi la bonne voie ?
Mamie, si je naime pas vraiment les enfants, ce nest pas pour moi !
Et qui a dit que tu ne les aimais pas tous, sans exception ?
Je ne sais pas répondit Manon, déconcertée.
Tu te fais des idées. Prends du recul ! Si tu étais méchante, je tenverrai partout sauf auprès des enfants.
Et mamie, toujours rusée, lui proposa une mission : aider chez une de ses amies, une maman avec une famille nombreuse et remuante.
Mamie versa un verre deau, songea longuement, puis raconta lhistoire de cette amie, Véronique.
Véronique avait déposé plainte contre son beau-père, persuadée quil avait fait disparaître sa mère. Personne ny croyait, la mère étant coutumière des absences, revenant parfois avec un nouvel enfant mais après sen être prise à Véronique, cétait trop. Son petit frère lavait protégée. Le jeu changea grâce au petit copain de Véronique et sa famille, qui firent pression sur la justice. Le dossier aboutit ; la mère fut retrouvée, dautres victimes aussi Le beau-père ne sera jamais jugé, sétant donné la mort.
Véronique a élevé ses frères avec brio et trois enfants à elle. Ma mamie est devenue amie, contre toute attente, de cette femme forte.
Cest auprès de Véronique et de sa joyeuse fratrie que Manon comprit quelle était faite pour soigner les enfants. Elle mit donc les bouchées doubles pour intégrer médecine.
Elle y entra sans souci, mais restait déçue de son score. Son étonnement fut grand quand, dans les couloirs, elle croisa Denis.
Tiens, toi aussi ici, lui lança-t-il dun ton imperturbable.
Oui, et toi alors ?
Jétudie.
Il nétait pas bavard, Denis ; il préférait laction. Pendant presque un an, ils sévitèrent, Manon lui lançant des regards noirs aux pauses-café. Il ne sen formalisait pas.
Cest durant une visite à lhôpital, avec la troupe des étudiants-clowns pour enfants malades, que Denis remarqua vraiment Manon. Elle saffairait à enfiler une perruque orange ridicule lorsquil lâcha :
Toi ici ? Tu tes perdue ?
Ce jour-là, ils firent un tabac auprès des enfants, qui ignoraient tout des tensions entre les clowns. Entre deux grimaces, Manon comprit quelle ne lui en voulait plus à Denis. Il jouait avec les enfants, riait, créait à partir de simples ballons, et comptait plus damis que Manon ne voulait lavouer.
Après le spectacle, Denis offrit à Manon une fleur en ballon :
Tiens, tu as assuré. Cétait chouette de bosser avec toi.
Merci, dit-elle, émue.
Un café après ? Jai une heure avant mes cours particuliers.
Cest comme ça quelle apprit que Denis vivait seul avec sa mère et devait travailler à côté. Elle découvrit que ses cafards, à lui aussi, étaient les cousins des siens. Et cela, ça na pas de prix. Mamie avait toujours dit :
Chéris ceux qui ont les mêmes petits cafards dans la tête que toi. Sur cette planète, ils ne sont pas si nombreux. Si tu en rencontres, attrape-les à bras-le-corps ! Tu nas peut-être quune seule chance
Et toi, mamie, tu as trouvé des gens comme ça ?
Évidemment. Les trois hommes de ma vie étaient de grands amateurs de mes beaux cafards, et ils nétaient pas en reste avec les leurs.
Pourquoi tu tes séparée deux alors ?
Peut-être quun jour je te raconterai. Je peux te dire que ce nétait pas faute damour ou dincompréhension. On est restés amis, tu le sais Peut-être quun jour, toi aussi, tu verras. Pour linstant, vis ta vie.
Daccord Denis te plaît, hein ?
Oui, cest un garçon bien. Presque autant que toi.
Presque ?
Il est encore plus patient ! Il te supporte !
Mamie !
Cest vrai ! Il ta déjà fait sa demande ?
Pas encore.
Prépare-toi alors ! À mon avis, ce sera bientôt. Tu laimes, ce Denis ?
Je crois
Alors, cest parfait ! Maintenant, je peux préparer mes pantoufles pour le mariage.
Mamie !
Je tiens à voir vos enfants un jour, hein ! Mais jai le temps
Et cest ainsi que les cafards de Manon reprenaient une bourrée
Parce que mamie avait raison : Denis, peu après, fit sa demande dans les formes, avec la bague et tout le tralala.
Sa mère éclata en sanglots de bonheur, mamie battait des mains sans penser à son arthrose, et Véronique, venue avec toute sa famille, sémut et glissa à Manon :
Il est bien ton Denis, il ne faut pas le laisser filer.
Pas possible, tante Véro, même si je le voulais.
Et pourquoi ?
Je crois que nos cafards sont de la même famille Mamie dit quil ne faut pas rater ces occasions. On nen retrouve pas !
Ah ! sexclama-t-elle en mimant une danse de lanterne, alors bienvenue dans la famille ! Félicitations, ma grande. Je vais faire un câlin à ta mamie, et puis à Denis aussi. Tu as raison, avec de telles personnes, on est bien partis !