Les cafards
Dans la tête de Manon, les cafards dansaient une bourrée endiablée. Une musique effrénée résonnait, et ils tapaient du pied, faisaient tournoyer leurs antennes au rythme de cette mélodie qui ne cessait de gagner en intensité.
Dhabitude, ces petits locataires étaient sages dans la tête de Manon. Discrets, raffinés même cest du moins ce quelle samusait à penser, car elle avait longtemps peaufiné leur « génétique ». Sa propre extravagance ne lui suffisait pas, alors elle sétait appliquée à élever des cafards bien à elle.
« Tu sais, les cafards, cest bon signe, ma petite », lui répétait toujours son arrière-grand-mère. Dans la famille, cela voulait dire quon avait du caractère, quon nétait pas banal. Avec une vraie étincelle ! Alors, la vie est plus drôle, et lentourage ne risque pas de sennuyer. Il manque parfois un peu de peps dans le quotidien, ajoutait-elle.
Ce ne sont pas des mots que Manon a inventés. Son arrière-grand-mère, Gabrielle, était une femme moderne, farcie dexpressions à la mode et davis bien arrêtés. À quatre-vingt-deux ans passés, elle restait alerte, pétillante. Il faut dire que pour Manon, Gabrielle était plus quune grand-mère cétait son aïeule. Sa vraie grand-mère sen était allée depuis longtemps, mais Gabrielle avait toujours été là, veillant sur toute la famille avec la fougue dune lionne.
Manon adorait Gabrielle. Comment aurait-il pu en être autrement ? Personne nétait plus proche delle. Sa mère ? Impossible de rivaliser !
Sa mère Une femme rare ! Intelligente, belle et directrice et pas nimporte où : un lycée de la banlieue parisienne. Heureusement, Manon ny était pas élève ; Gabrielle avait insisté pour quon linscrive ailleurs. « Il ne faut pas mêler tes problèmes aux siens, Lise ! Là-bas, elle sera une élève comme les autres, pas simplement la fille de la directrice. Il faut quelle garde une réputation toute neuve, ça peut servir », disait Gabrielle en soupirant.
Gabrielle ne passait jamais par quatre chemins, que ce soit avec Lise ou avec Manon. Elle disait ce quelle pensait : cétait sa façon daimer. Il faut dire quelle avait élevé Lise dès lâge de cinq ans, lorsque la mère de Lise, la propre fille de Gabrielle, nétait plus là. Longtemps, Manon na rien su du drame ni Gabrielle ni Lise ne voulaient évoquer cet hiver tragique.
« Un accident bête, Manon. Une stalactite, un toit mal dégagé, une négligence humaine, et on perd une vie. Heureusement quune, dailleurs Lise était là, aussi ; si Manue navait pas repoussé sa fillette à temps »
« Tu crois quune catastrophe peut arriver à nimporte qui, Gabrielle ? »
« Et comment ! À nimporte qui, même au pape ! Mais ce nest pas une raison pour cesser de vivre, Manon. Il faut croquer chaque minute à pleines dents, comme si cétait la dernière. Laisser un peu de lumière après soi. Le monde est déjà assez sombre sans notre concours »
« Facile à dire, pas à faire »
« Si tu le sais, cest déjà un signe que tes cafards à toi sont futés ! »
Manon ne supportait guère les insectes. Les papillons et les bourdons, passe encore, ils étaient même mignons ; mais les cafards ? Jamais ! Dès quelle en apercevait un : cris, détalage général
« Gabrielle ! Y a un cafard ! »
« Touche pas, il a sûrement des petits ! », lançait Gabrielle tout en lécrasant dun coup sec de savate, regardant ensuite la pièce dun œil de lynx.
« Tu viens décraser leur père, ou leur mère »
Cétait le signal dune grande opération de ménage, et Manon savait que les rejetons du cafard navaient plus aucune chance. Adulte, elle comprendrait que Gabrielle, au fond, la ménageait, sachant que Manon criait plus quelle nagissait. Le cafard pouvait fonder plusieurs générations avant quelle le rattrape.
Cette propension à réfléchir avant dagir, Manon la partageait avec les profs de gymnastique, qui signalaient tous à Gabrielle : « Votre petite est très souple, mais il lui faut du temps pour réagir Ce nest pas sans risque. » Gabrielle, têtue, déplaça alors Manon vers un club déchecs où, cette fois, on la félicita de sa lenteur. Là, Manon sépanouit et y resta longtemps.
Gabrielle était fière de chaque trophée, quelle ramenait chez elle sous le bras pour le montrer à tous les voisins. « Ma petite, tes notre étoile ! »
« Faut pas dire ça, Gabrielle ! Tu disais à maman quêtre une vedette, ça ne portait jamais bonheur ! »
Gabrielle, comme toujours, expliquait et rassurait. Tous les sujets étaient abordés, même les plus sensibles, au grand dam de Lise, la mère de Manon.
« Mais Gabrielle, tu retires quoi à Manon encore ? Aujourdhui, elle ma demandé ce que veut dire enceinte hors-mariage ! Calme, elle na que treize ans ! »
« Les jeunes aujourdhui, tu sais bien Et puis, elle est très futée, ta fille ! Demande-lui ce qui se passe dans sa classe Les histoires damour, ça fuse ! Je me sens vieille fille, moi qui me suis pourtant mariée trois fois ! »
« Manon ne me raconte jamais tout ça »
« Parce que tu ne demandes pas ! Chez les Lefèvre, on est tous comme ça, discrets dehors, mais avec une armée de cafards qui défile dans la tête. Discute avec elle, ma grande, et ne tinquiète pas trop. »
Lise peinait, parfois, à comprendre sa fille et demandait conseil à Gabrielle. Celle-ci la rassurait toujours, sans jugement, prête à la soutenir même face à ses erreurs.
Gabrielle ne jugeait jamais même lorsque Lise était partie vivre seule à dix-neuf ans et que Manon était née hors mariage. Elle comprenait tout, même cette jeunesse qui fait des choix imprudents. Ce qui leffrayait, cest de voir Lise seule, sans vie amoureuse. Mais Gabrielle se gardait bien de le lui reprocher.
Finalement, Lise aurait droit à son bonheur. Manon avait tout juste seize ans quand Lise, après un an de relation discrète, fut démasquée par sa fille, qui laperçut par hasard à un café, la main dans celle dun inconnu, un air heureux sur le visage quelle navait jamais vu. Manon fut dabord bouleversée, puis, sur le chemin du retour, réalisa que sa mère, elle, était encore pleine de vie et de rêves.
« Gabrielle, tu savais ? »
« Je men doutais, oui. »
« Je ne veux pas lui mettre des bâtons dans les roues »
« Alors, ne le fais pas. On est là, toutes les deux, pour elle. Personne na le droit de lui faire du mal. »
Gabrielle, ex-enquêtrice, nétait pas du genre à laisser sa famille sans défense. Manon savait, en la voyant affairée à faire des quenelles dans la cuisine, que si Gabrielle nétait pas inquiète, cest que tout était sous contrôle.
Quelque temps plus tard, le nouveau compagnon de Lise, Pierre-Augustin, vint officiellement demander la main de Lise et celle de Manon pour approuver le mariage. Son amour était sincère, et pour la première fois de sa vie, Manon vit sa mère complètement épanouie.
Lajustement fut difficile pour Manon. Difficile de partager une mère quon a eue pour soi si longtemps, surtout lorsque paraît un demi-frère, Alexandre, qui fait éclore une nouvelle jeunesse chez Lise. Manon avoua à Gabrielle sa jalousie, ce qui déclencha une réprimande affectueuse.
« On ta mal élevée, ma petite Tes bien trop égoïste ! »
« Mais je ne suis pas contre cest juste que »
« Tu avais lhabitude que ta mère ne soccupe que de toi. Maintenant, il va falloir apprendre à donner. Être aimée, ça ne pose jamais de difficulté ; rendre lamour, en revanche, cest une autre histoire. »
Manon, elle, préféra garder une certaine distance, ne sinstallant chez sa mère et Pierre-Augustin que pour donner un coup de main le week-end. Mais en gardant son demi-frère, elle finit par sattacher à lui, même sil lui fallut du temps pour lavouer.
Cest justement Alexandre qui remit en question ses choix dorientation. Médecine pédiatrique était une évidence pour elle, mais lincertitude persistait Aimait-elle vraiment tous les enfants ? Gabrielle lorienta alors chez une vieille amie, Véronique, mère de famille nombreuse, pour une sorte de « stage » grandeur nature.
Gabrielle confia plus tard à Manon la douloureuse histoire de Véronique, qui avait survécu à une enfance malmenée, élevé ses frères malgré ladversité, et mené avec bravoure sa propre famille. Là, Manon comprit quelle était à sa place. Ces enfants, apprivoisés un à un, avaient révélé sa vocation.
Admise à luniversité de médecine de Paris, Manon fut frustrée par ses résultats, quelle jugea pourtant honorables. Et surprise de retrouver dans les couloirs Denis.
« Tiens, toi aussi, te voilà ici ! »
Dry, peu loquace, Denis nétait guère différent du garçon croisé au lycée lors de lincident dans lescalier là où Manon sétait foulée la cheville sans même un merci pour lui. Il lagaçait, mais le destin les avait réunis. Pas tout de suite amis, mais le destin avait ses plans. Denis travaillait comme répétiteur, aidait sa mère seule Et sa discrétion cachait beaucoup de bienveillance.
Le déclic eut lieu lors dune visite clownesque à lhôpital, organisée par des volontaires pour distraire les enfants hospitalisés. Denis, habillé en clown, rivalisait de facéties avec Manon. Ce jour-là, elle comprit que Denis et ses cafards à lui, cétait la même famille que les siens.
De retour chez Gabrielle, Manon eut droit à un dernier conseil :
« Garde précieusement ceux dont les cafards dansent la même bourrée que les tiens, Manon. Cest rare, tu sais. Quand tu en trouves un, ne le lâche pas ! »
Gabrielle lui confia que, dans sa vie, tous ses maris partageaient ce trait : cette folie douce et assumée, ce goût du singulier. Elle lui expliqua que lamour nest pas toujours suffisant pour durer, mais quil ne faut pas regretter ce quon a vécu ensemble.
Denis fit finalement sa demande, une bague à la main, sous les applaudissements de Gabrielle, les larmes de Lise, et les acclamations de Véronique, venue avec toute sa tribu. À ce moment, Manon sut que ses cafards venaient de faire des petits. Véronique lui glissa, émue :
« Ne le laisse pas filer, Manon. Un homme comme ça, cest rare ! »
« Impossible de le perdre, tatie Véro, répondit Manon, on a les mêmes cafards dans la tête. Et Gabrielle ma toujours dit de chérir ces gens-là.»
Véronique éclata de rire, esquissa le fameux petit pas de danse, et déclara : « Alors, bienvenue au club, ma chérie. Tu es entre de bonnes mains ! » Puis elle alla enlacer Gabrielle avant de sauter au cou de Denis. Manon sourit, prête à avancer, heureuse de voir que, parfois, les cafards dans la tête dansent de vrais bals populaires À la française.