Les amis arrivèrent les mains vides face à la table soigneusement dressée, et je claquai la porte du réfrigérateur.
Pierre, tu es sûr que trois kilos déchine de porc, ça suffira ? Tu te souviens de la dernière fois, ils ont tout dévoré, jusquà saucer la moindre miette de pain ! Et puis, Laura avait en plus réclamé une boîte pour « donner au chien », mais après elles postait la photo de mon rôti en se lappropriant sur Instagram.
Élodie triturait nerveusement le coin du torchon, scrutant sa cuisine transformée en champ de bataille. Il nétait que midi et elle ne tenait déjà plus debout. Debout depuis six heures du matin : passage express au marché pour dégoter la viande la plus fraîche, course à Monoprix pour choisir le meilleur champagne, dénicher des amuse-bouches, couper, cuire, mijoter, organiser
Pierre, son mari, pelait les pommes de terre à lévier, calmement, mais sa pile de pelures montait tout comme son irritation, même sil tâchait de nen rien laisser paraître.
Élodie, tu vas trop loin soupira-t-il en rinçant une patate. Trois kilos pour quatre invités, plus nous deux ? On nen viendra pas à bout ! Tu as déjà fait des folies : du saumon, du foie gras, des salades à la tonne On fête juste notre crémaillère, ce nest pas un mariage.
Tu comprends rien, répondit Élodie en remuant une sauce épaisse sur le feu. Cest Claire et Vincent, et puis Marlène et Thibaut. Nos vieux amis. Ça fait une éternité quon ne sest pas retrouvés. Ils viennent exprès de lautre côté du périph. Ce serait honteux de poser une table pauvre, ils diraient quon a pris la grosse tête, quon sest payés un appart et quon est devenus pingres.
Élodie avait lhospitalité dans le sang, héritée de sa grand-mère, capable de nourrir tout un bataillon avec rien. Pour elle, recevoir, cétait offrir un véritable festin, quitte à sépuiser et à y consacrer la moitié de son salaire pour acheter le cognac préféré de Vincent et le Bordeaux que Claire adorait.
Ils auraient pu amener quelque chose, pour une fois grommela Pierre. Pour lanniversaire de Thibaut, on avait amené un beau cadeau, notre propre champagne, et tu as même préparé le gâteau. Leur hospitalité, tu te rappelles ? Du thé en sachet et trois vieux biscuits daprès-guerre.
Sois pas mesquin, Pierre, soupira Élodie. Ils traversaient une mauvaise passe à lépoque, tu sais, le prêt, les travaux Maintenant, Vincent a eu une promotion, Marlène sest offert une nouvelle doudoune, elle ne parlait que de ça ! Peut-être quils viendront avec une tarte ou des fruits. Jai même glissé à Claire que le dessert était à leur charge, histoire de suggérer.
À dix-sept heures, lappartement brillait, la table du salon semblait sortie dune vitrine de traiteur : langue en gelée trônant au centre, entourée dune ronde de saladiers bien garnis (notre version de la salade russe, avec écrevisses et langue pas de vulgaire jambon coupé !), hareng-pommes-de-terre décoré dœufs de truite, charcuteries et rôtis maison, et dans le four, limmanquable échine de porc qui mijotait au thym, pommes sarladaises et champignons. Au frais : vodka Belvédère, un cognac hors dâge, trois bouteilles de Bordeaux.
Élodie, lessivée, mais satisfaite, enfila sa plus belle robe, arrangea quelques mèches devant la glace et sécroula dans un fauteuil, guettant la sonnette.
Je suis nerveuse, avoua-t-elle à Pierre, qui boutonnait sa chemise. Cest la première fois quon reçoit dans notre appartement. Jaimerais que tout soit parfait.
La sonnette retentit pile à lheure. Les amis étaient dune ponctualité chirurgicale.
Élodie sempressa douvrir. Toute la troupe déboula : Claire, drapée dans sa nouvelle fourrure qui valait la moitié de la rénovation dÉlodie, Vincent dans son blouson de cuir, Marlène éclatante dun maquillage outrancier, Thibaut déjà presque éméché.
Félicitations, les nouveaux propriétaires ! hurla Claire, sengouffrant dans lentrée, bombant latmosphère de parfums capiteux. Allez, montrez-nous votre palais !
Les manteaux saccumulèrent dans les bras de Pierre, qui tentait tant bien que mal de trouver de la place au porte-manteau. Élodie salua tout le monde avec un sourire crispé, les yeux dérivant malgré elle vers les mains de chacun.
Les mains étaient vides. Pas le moindre sac, ni boîte à gâteaux, ni bouteille de vin, pas même une misérable tablette de chocolat.
Euh commença Élodie, puis se ravisa. Malaise. Peut-être cachaient-ils un cadeau quelque part une surprise ?
Oh ! Élodie, tu as fondu ! sexclama Marlène en lui écrasant la joue dun bisou, glissant directement dans le couloir sans même enlever ses chaussures. On dirait un peu une clinique, non, ces murs blancs ? Vous auriez dû mettre du papier italien, cest plus chic
On aime la simplicité, répondit Pierre, froidement. Rentrez au salon, on va commencer.
Dès quils eurent vu la table dressée, les yeux de Vincent silluminèrent dun éclat de prédateur.
Wow, quel festin ! se frotta-t-il les mains. Élodie, je savais bien quil fallait passer chez vous, tu es la reine de la cuisine ! On a rien mangé depuis ce matin, on sest mis à la diète pour cette occasion !
Tout le monde sinstalla. Élodie fila à la cuisine pour les amuse-gueules. En revenant, elle se répéta : « Peut-être quils veulent offrir de largent dans une enveloppe? »
À son retour, les invités semparaient déjà des salades, se servant sans attendre le moindre discours.
Ta salade russe est sublime ! mâchouilla Thibaut. Allez Pierre, sers-nous à boire, on a la gorge sèche dattendre !
Pierre servit la vodka aux hommes, le vin aux femmes.
À notre crémaillère ! lança Vincent en levant son verre. Quici, tout tienne bien, que les voisins ne fassent pas trop de bruit. Santé !
Il avala cul sec et enchaîna aussitôt sur le saumon.
Dis, Élodie, pourquoi la vodka est tiède ? Elle devrait sortir du congélateur !
Elle vient du frigo, Vincent, murmura Élodie, sentant la colère monter. Cinq degrés, comme il faut.
Mouais elle devrait couler comme de la glace ! Bah, tant pis. Et du cognac ? Je prendrais bien un verre.
Oui, il y en a. Mais on mange dabord ?
On peut faire les deux, éclata de rire Thibaut.
Le rythme du repas saccéléra. Les plats disparaissaient à vue doeil. Les amis mangeaient comme sils sortaient de prison, mais ne se privaient pas de critiquer.
Ton hareng-pomme de terre, il manque de sauce, non ? lança Claire, empilant sa troisième portion. Tu fais des économies sur la mayo ?
Cest maison, moins gras, se justifia Élodie.
Ça sert à rien toutes ces histoires de « fait maison » balaya Marlène. Tachètes en supermarché, tu verses, cest rapide et bon. Et puis, ton œuf de truite, il est petit cest pas du saumon, dommage.
Élodie échangea un regard avec Pierre. Il était rouge, la main crispée sur sa fourchette.
Racontez-nous vos nouvelles ? tenta Pierre, changeant de sujet. Claire, il paraît que vous êtes allés à Dubaï ?
Oh, cétait fabuleux ! Hôtel cinq étoiles, tout compris, homard à volonté, champagne à la pelle. Je me suis offert un vrai sac Louis Vuitton, original ! Deux mille euros, mais jai craqué ! Vincent a râlé, mais on ne vit quune fois !
Eh oui, les femmes dépensent renchérit Vincent, se servant du cognac sans demander. Moi je pense macheter un SUV bientôt. On a mis de côté, on ne met pas tout dans des travaux inutiles, nous.
Inutiles ? Élodie tiqua.
Oui, les murs, bah ce sont des murs. Marlène haussa les épaules. Nous, ça fait dix ans quon na pas refait, on sen fout. On préfère les vacances, les restos. Vous, vous ne vivez pas.
En parlant de restaurants, interrompit Thibaut, essuyant sa bouche grasse sur la nappe, hier nous étions chez « Lasserre ». Grandiose ! On en a eu pour cinq cents euros, mais ça, cest le vrai niveau. Pas besoin de se casser à cuisiner chez soi. Élodie, ce plat principal, il arrive ? On veut du vrai, là, pas des salades.
Élodie se leva pour débarrasser. À lintérieur, tout tremblait. Ils parlaient de sacs à deux mille euros et de dîners à cinq cents, mais étaient venus chez elle sans rien. Même pas une rose. Même pas un chocolat.
Elle gagna la cuisine. Claire la suivit, soi-disant pour aider, en fait pour jaser.
Ma pauvre tu as fait un beau menu, mais on voit que vous comptez les euros. Ce Bordeaux, franchement, je ne lachèterais même pas pour un barbecue à la campagne. Tu aurais pu prendre mieux pour nous.
Cest un grand cru, à vingt-huit euros la bouteille, grinça Élodie, empilant la vaisselle.
On ta roulée ! Il est acide à mourir Dailleurs, tu pourrais préparer une boîte pour nous ? Cest que demain, on sera en gueule de bois, pas le temps de cuisiner. Il te reste plein de choses, ça va finir jeté
Élodie simmobilisa, une assiette à la main. Elle se tourna lentement vers Claire.
Tu veux que je vous emballe des restes à emporter ?
Oui, pourquoi pas ? On fait ça partout maintenant ! gloussa Claire. Dailleurs, il y a un dessert ? Jai envie de sucré, moi. Tu as fait un Paris-Brest ?
Tu devais toccuper du dessert, murmura Élodie, épuisée.
Moi ? Tu plaisantes ! Je suis au régime, moi ! Depuis quand japporte du sucré ? Je pensais que tu ferais un de tes gâteaux ou quau pire tu achèterais quelque chose de bon. On est venus les mains vides parce quon savait que tu aurais tout Vous êtes propriétaires, maintenant !
Élodie reposa lassiette. Le bruit du porcelaine claqua comme une gifle.
Donc, vous pensiez quon avait tout, et de largent à plus savoir quoi en faire ?
Ben oui, cest évident. Prêt remboursé, travaux finis Nous on met tout de côté pour se payer les Maldives ! Allez, ramène le plat, les gars simpatientent.
Élodie fixa Claire droit dans les yeux. Elle revoyait tous les souvenirs : les vacances payées à Claire, qui lui avait remboursé par petits bouts sans remercier ; Vincent qui demandait à Pierre de porter ses meubles, sans même offrir de lessence. Toujours présents pour engloutir les festins, mais jamais une invitation en retour, ou alors pour des surgelés et du mauvais vin.
Élodie ouvrit le four. Lodeur sublime de viande rôtie aux herbes inonda la pièce. La croûte dorée, le jus suintant Tant defforts et dargent pour eux.
Elle jeta un coup dœil au frigo, où attendait le gros fraisier commandé en pâtisserie, vingt euros investis pour la surprise, malgré leur prétendue promesse.
Elle referma le four. Coupa le gaz. Sapprocha du frigo et appuya fort sur la porte.
Il ny aura pas de viande, annonça-t-elle clairement.
Comment ça ? sétonna Claire. Cest brûlé ?
Non. Mais il ny en aura pas. Décidez-vous.
Élodie rentra dans le salon. Les hommes discutaient politique en servant une nouvelle tournée. Pierre avait lair misérable.
Mes chers amis, lâcha Élodie dune voix tendue comme un fil. Le repas est fini.
Ils simmobilisèrent, Vincent le verre suspendu à la bouche.
Enfin tes sérieuse ? On na même pas mangé le plat principal ! Tu avais promis !
Jai changé davis, répondit Élodie calmement.
Quoi, cest une blague ? On crève de faim ! Mets-nous la viande !
La viande reste au four. Et vous, les amis, maintenant, vous vous levez, vous reprenez vos affaires et vous filez. Ou bien filez dîner chez Lasserre et faites-leur laddition. Là-bas, au moins, on vous servira.
Tes folle ou quoi ? sétrangla Thibaut. Pierre, ta femme pète un câble ! On est vos invités, merde !
Pierre se leva, regarda sa femme, puis le groupe. Il vit Élodie trembler, les yeux brillants de larmes. Tout séclaira.
Élodie nest pas folle, déclara Pierre fermement. Élodie est épuisée. Vous paraissez chez nous les mains vides, vous buvez mon cognac, critiquez tout, de ma cuisine au vin, de notre maison à nos goûts. Et maintenant, la moindre chose vous est due ?
On plaisantait ! cria Claire. On a juste oublié le gâteau, franchement Tu vas pas faire un drame ? On ta donné notre présence, cest ça lessentiel !
Votre présence, elle coûte cher ironisa Élodie. Jai passé la matinée à la cuisine, dépensé la moitié de ma paye, tout ça pour que vous vous moquiez et repartiez le ventre plein. Vous nêtes que des pique-assiettes. Incapables de ramener un paquet de macarons, mais assez friqués pour vous offrir Dubaï.
Ah beh si cest comme ça Vincent bondit, renversant sa chaise. Jamais plus je remets les pieds ici ! Garde ton rôti et étouffe-toi avec ! Allez, on sarrache !
Noubliez pas vos boîtes vides, lança Pierre calmement, ouvrant grand la porte.
Les invités quittèrent lappartement en claquant, jurant. Claire hurlait quelle ne voulait plus entendre parler dÉlodie, promise de raconter à tous quelle radine elle était. Marlène laissait traîner un « soirée pourrie », les hommes râlaient à voix haute.
Une fois la porte claquée sur le dernier, un silence de cathédrale emplit lappartement. Élodie, debout au centre du salon, contemplait le carnage : assiettes sales, vin sur la nappe, serviettes froissées.
Pierre sapprocha, lentoura doucement de ses bras.
Ça va ? murmura-t-il.
Je tremble avoua-t-elle. Pierre, tu penses vraiment que jai exagéré ? Jaurais dû les nourrir et me taire, non ? Ce sont des amis
Non, Élodie, tu mérites le respect. Tu tes enfin respectée aujourdhui. Je suis fier de toi. Moi, je les aurais mis dehors depuis longtemps. Ils ont franchi la limite.
Élodie souffla, se blottit contre son mari.
Et le rôti ? demanda Pierre après un moment, malicieux. Il existe vraiment ? Parce que lodeur me rend fou.
Élodie éclata de rire, vraie, rafraîchie.
Il est là, et le fraisier aussi ! Un énorme avec plein de fraises.
Ils sinstallèrent à côté des assiettes sales, les repoussèrent. Élodie sortit le plat brûlant du four, le gâteau du frigo, servit deux coupes du « mauvais » Bordeaux qui nétait autre quun Saint-Émilion velouté.
À nous, porta Pierre son verre. Et que chez nous, seuls entrent ceux qui viennent le cœur ouvert, pas la main tendue.
Ils dégustèrent la viande fondante, savourèrent leur tête-à-tête et le silence. Jamais dîner ne leur avait paru si bon.
Une heure plus tard, le portable dÉlodie vibra. Un message de Claire : « Tes une vraie peste ! On est au McDo, à cause de toi, en train davaler des burgers. Tu devrais avoir honte ! »
Élodie sourit, cliqua sur « Bloquer ». Elle fit pareil pour Marlène, Vincent et Thibaut.
Quatre contacts en moins, mais un grand souffle de liberté à la place. Le frigo regorgeait de douceurs pour une semaine et pas une miette pour ceux qui ne le méritaient pas.
Quon se le dise : lamitié va dans les deux sens ; parfois, fermer la porte du frigo, cest la seule façon de se respecter soi-même.