L’Épouse Invisible

Camille ! ai-je entendu tout dun coup. Ma copine a déboulé, dégoulinante sous son imperméable rouge pétant, et sest effondrée en face de moi, essuyant la pluie de ses épaules. Pardon, les bouchons, cétait lenfer. Tas déjà commandé un truc ?

Juste un café, jai souri, un peu fatiguée. Je tattendais.

Florence a enlevé son manteau, elle ma jeté un regard de haut en bas, et a sifflé entre ses dents :

Ma parole, Camille, tas vu à quoi tu ressembles ? Tu fais une collection de gris aujourdhui ? Ce pull, ce pantalon Tu fais une déprime ou tu testes linvisibilité ?

Cest pratique, jai haussé les épaules. Jai cinquante-deux ans, Flo, je te rappelle. Cest plus trop lheure des défilés.

Mouais Florence a claqué des doigts pour commander un cappuccino avec un croissant. Et ton Paul, il est où ? À la pêche encore ?

Jai hoché la tête.

Parti vendredi soir. Il revient dimanche midi. Comme dhab.

Comme dhab ! elle a pris ma voix pour se moquer. Et toi, comme dhabitude, tu restes seule à la maison à regarder la télé et recoudre ses chaussettes, hein ? Camille, sérieux, la dernière fois que ton Paul ta emmenée quelque part, cétait quand ? Un resto, un théâtre, même un ciné ? Allez, fais un effort, fouille dans ta mémoire !

Jai senti mes joues virer au rouge.

On on est allés à la maison de campagne en juillet. Ensemble.

La maison de campagne ! Florence a éclaté de rire. Toi, tu désherbais le jardin, lui, il réparait le cabanon. Waouh, la romance. Franchement Camille, la vie passe sérieux vite. On nest plus des gamines, daccord, mais on nest pas encore des vieilles ringardes ! Toi, on dirait que tu te prépares à lenterrement, déjà de ton vivant.

Dis pas de bêtises, jai bu mon café, trop amer à ce moment-là. On a une vie normale. Vingt-huit ans ensemble, ça compte pas peut-être ?

Vingt-huit ans de routine, ouais, a lâché Florence. Tu veux que je te dise ? Tes devenue transparente. Pour lui, tes comme une chaise dans le salon ou le frigo. Présente, utile, on y pense plus. Il ta fait un compliment ou demandé comment tu vas, à quel moment ?

Je voulais répondre mais les mots narrivaient plus. Cest vrai quon vivait dans le silence. Paul lisait ses magazines de pêche sur la tablette, moi je tricotais ou je regardais des séries, et voilà. Parfois il me demandait ce quon mange, parfois moi je lui rappelais quil fallait payer la facture EDF. Et cétait tout.

Je vois que jai touché un point sensible, Florence sest rapprochée, les yeux pétillants. Tu sais quoi ? Jai rencontré un photographe génial François. Il expose samedi, dans une petite galerie du quartier Latin. Viens avec moi, ça va te changer les idées !

Flo, je sais pas

Tas pas le choix, elle a balayé mes hésitations. Tu dois sortir de ton trou. On va enfiler une vraie robe, je taide à te préparer, tu verras comme ça fait du bien dêtre remarquée, de discuter de tout sauf de la chaudière qui fuit.

Jai soupiré. Résister à Florence, cest mission impossible. Et puis, à vrai dire, ça me faisait envie de sortir, de voir autre chose. La maison était trop silencieuse, trop vide.

***

Samedi soir, je me suis retrouvée devant le miroir, méconnaissable. Florence mavait apporté une robe bordeaux, simple mais élégante, avec une ceinture pour ma taille. Je métais maquillée une première depuis des mois , coiffée, même un peu parfumée.

Eh bah voilà, jai murmuré en regardant mon reflet. Jaurais cru que cétait fini pour moi

Que tétais déjà une mémé ? a gloussé Florence. Mais non ma belle, tu tétais juste oubliée.

La galerie du sixième était toute petite, charmante, avec de hauts plafonds, des murs blancs couverts de photos noir et blanc : vieilles rues, visages dinconnus, gares abandonnées. Une trentaine de personnes, un verre de vin à la main, discutaient doucement.

Florence ma présentée à un grand type aux cheveux poivre et sel, pull noir et jean, classe sans forcer.

François, voici ma meilleure amie, Camille. Camille, cest François, lartiste derrière tout ça.

François sest tourné, nos regards se sont croisés. Des yeux gris, une vraie chaleur dans le sourire, des rides bienveillantes. Il ma tendu la main.

Enchanté. Jespère que ça vous plaira.

Je Je ne connais pas grand-chose à la photo, ai-je avoué en serrant sa main chaude et douce.

Pas besoin dy connaître grand-chose, il a souri plus largement. Il faut ressentir, cest tout. Venez, je vous montre ma préférée.

Il ma amenée devant un cliché dans un coin. Une vieille femme à sa fenêtre, le visage baigné dune lumière dorée. Ses rides racontaient toute une vie, ses yeux si profonds, si tristes.

Cest ma voisine, a chuchoté François. Elle a quatre-vingt-trois ans. Photo prise il y a un an et demi. Elle ma tout raconté : la guerre, la mort de son mari, ses trois enfants quelle a élevés seule. Le plus frappant, cest quil ny avait pas dauto-apitoiement, juste de la tristesse et une espèce de dignité immuable.

Jai regardé la photo longtemps, bouleversée.

Elle est magnifique, jai soufflé.

Oui. La beauté, ce nest pas que la jeunesse ou la peau lisse. La beauté, cest dêtre resté soi-même, davoir traversé la vie debout. Il ma regardée, attentif et sincère. Vous aussi, vous avez ça Cette mélancolie dans le regard. Comme si vous pensiez à des choses que personne ne voit.

Ça ma désarmée. Cela faisait des années que personne ne me regardait ainsi. Paul me voyait sans vraiment me voir. Là, javais limpression quon me regardait à travers.

Peut-être que je suis juste fatiguée, jai marmonné.

Fatiguée de quoi ? a demandé François, simplement, comme à une amie de longue date.

Jaurais pu plaisanter, mais au lieu de ça, jai tout sorti dun coup :

Fatiguée de la routine. De chaque jour qui ressemble au précédent. Je fais le café, le ménage, Paul travaille, part à la pêche, les enfants ne sont plus là Et moi, jattends. Jai limpression de mêtre oubliée, davoir enfoui mes rêves de jeunesse.

Je me suis tue, un peu terrifiée de tant daveux.

Pas besoin de vous excuser, il ma effleuré le bras, un geste rassurant. Cest rare, lhonnêteté. Tenez, je tiens un petit club, on se retrouve chaque semaine pour parler photo, bouquins, parfois on va voir des expos dehors. Venez mercredi. Vous verrez, ça va vous faire du bien.

Javais envie de refuser, de dire que javais mille choses à faire, mais ma bouche a dit à ma place :

Pourquoi pas Jessaierai de venir.

***

Paul est rentré dimanche, comme un automate, sentant encore la rivière et le feu de bois. Je lai accueilli sur le pas de la porte.

Alors ? Belle pêche ?

Deux perches, il a jeté son sac dans la cuisine. Bien. Et toi, ça a été ?

Oui Je suis allée à une exposition avec Florence.

Ah, il a fouillé dans le frigo, a sorti du jambon. Tu devrais sortir plus. Tes trop enfermée à la maison.

Il disait ça machinalement, sans lever les yeux, déjà ailleurs dans sa tête. Jai senti la colère, un peu, pointer.

Paul On pourrait sortir ensemble ? Un resto, une pièce de théâtre ?

Il ma regardée, surpris.

Pour quoi faire ? Cest cher Je suis crevé, là. On verra plus tard, daccord ?

Toujours plus tard. Jai hoché la tête et suis partie. Dans le salon, jai attrapé mon téléphone et écrit à Florence : « File-moi ladresse du club. Jy serai mercredi. »

***

Le club se réunissait dans une cave aménagée dun vieil immeuble du quartier, transformée en coin chaleureux avec canapés, étagères de livres, plein de vieux appareils photo sur les tables. On était une quinzaine, surtout des gens de mon âge, voire un peu plus. François ma accueillie, tout sourire.

Content de te voir, il ma dit. Installe-toi où tu veux !

La soirée a filé sans que je men rende compte. On a parlé dune photographe française, puis de poésie, puis de tout et de rien. Je me suis contentée découter surtout, mais je me sentais bien. Personne pour me demander ce quil y avait à manger le soir.

En partant, François ma raccompagnée jusquà larrêt de bus.

Ça ta plu ?

Vraiment beaucoup, jai avoué. Pour tout dire, ça me donne limpression de respirer de nouveau.

Parce que tu viens dentrer dans un autre monde, il a souri. Tu sais Camille, tu es la typique femme qui a toujours tout fait pour les autres, jamais pour elle-même. Tas oublié la dernière fois que tas décidé quelque chose juste pour toi, hein ?

Impossible de répondre, je ne savais même plus.

Cest le piège à notre âge, il a continué. On se rend compte quon sest offerte aux autres toute notre vie. Et puis, on a ce vertige soudain : quest-ce quil reste pour nous ? Mais tu sais quoi ? Il nest jamais trop tard pour se retrouver. Jamais.

Ses paroles mont réchauffée. Je buvais ses mots.

Dis, il sest arrêté dun coup. Ça te dirait, samedi, une petite virée à la campagne ? Il y a un vieux manoir, la lumière y est superbe en automne, je voulais prendre des photos. Viens, ça sera chouette.

Jai hésité Paul serait encore à la pêche. Jallais être seule, comme toujours.

Je sais pas Cest un peu

Un peu quoi ? il a souri tristement. Je te propose juste une balade avec quelquun de sympathique. Rien dambigu. Juste vivre, cest tout. Tas bien le droit, non ?

Oui ai-je chuchoté.

Super. On se retrouve au métro à dix heures samedi alors. Mets-toi bien au chaud, il fait froid là-bas.

Il ma fait un petit signe en partant, et je suis restée plantée là, le cœur battant comme si javais vingt ans.

***

Vendredi soir, routine immuable : Paul prépare son sac de pêche.

Je pars jusquà dimanche, il lance en refermant la fermeture éclair. Tas besoin de rien ?

Non, je lobservais vérifier sa boîte à leurres. Dis, Paul, ça te dirait que je vienne avec toi ?

Il ma regardée avec étonnement.

Pour quoi faire ? Tu tes plainte la dernière fois, trop froid, trop de moustiques.

Cétait juste pour passer du temps ensemble, jai marmonné.

On est ensemble tous les jours, il a haussé les épaules. Profite-en pour être tranquille, regarde tes séries.

Un bisou rapide sur la joue, sac sur lépaule, et il est sorti. Je suis restée à regarder la porte.

« On est ensemble tous les jours », il dit Mais est-ce quon lest vraiment ?

Le lendemain, tôt, jai réfléchi mille fois à ma tenue. Un jean, un gros pull, une doudoune. Je me suis regardée dans le miroir : mes joues rosies, un éclat dans les yeux. Je me suis sentie vivante, enfin.

« Cest juste une balade à la campagne, je me suis répétée. Rien de mal. »

François était là, deux cafés à emporter à la main.

Prête pour laventure ?

On est partis dans sa veille Renault, musique douce, conversation légère. Il racontait ses voyages, ses rencontres, me faisait rire. Je me sentais légère comme jamais ces dernières années.

Le manoir était délabré mais superbe. Des colonnades, un parc désert, un étang sombre. François prenait des photos ; moi, je cueillais des feuilles dorées.

Tiens-toi là, près de la colonne. Ne regarde pas lappareil, regarde loin devant.

Il a cliqué plusieurs fois, puis ma montré les images : cétait moi, mais une moi inconnue, cheveux au vent, le regard rêveur Forte et différente.

On a marché jusquau soir. Il a proposé de sarrêter dans une auberge du village. On sest réchauffés avec des chaussons et un thé brûlant, et la conversation est devenue plus intime.

Tu es mariée depuis longtemps ? il a demandé.

Vingt-huit ans, jai répondu.

Et tu es heureuse ?

Jai hésité longtemps. Quest-ce que le bonheur ? Lhabitude ? La tranquillité ?

Je ne sais pas Avant oui, je croyais. Maintenant, je ne ressens plus rien, sinon ce vide comme si je vivais en sommeil. Tout est là, mais il manque quelque chose.

La passion, il a soufflé. Ce qui fait sentir quon existe, quon ressent, quon nest pas juste un accessoire dans la vie dautrui. Toi, Camille, tu mérites le bonheur. Ton propre bonheur.

Sa main a cherché la mienne. Jaurais dû la retirer. Mais je ne lai pas fait. Parce que je nen avais même plus envie.

***

Les semaines suivantes ont filé comme en rêve. Je revoyais souvent François, aux réunions du club, en balade, parfois juste pour une expo ou bavarder. Il moffrait ce que je navais plus : présence, compliments, véritables conversations.

Paul ne changeait rien à sa routine. Travail, pêche, actualité. Moi, je faisais ménages, repas, les lessives. Nos échanges étaient réduits à lessentiel.

Tas pris du lait ?

Oui.

Ok. Où sont mes chaussettes ?

Dans le tiroir.

Plus de discussion. Rien de vivant. Mais François me demandait toujours comment jallais, ce que je pensais, et je mépanouissais comme une fleur enfin au soleil.

Forcément, Florence a compris.

Tas un crush, hein ? Elle a ricané un jour dans le même café.

Arrête tes bêtises, jai rougi.

Mais regarde comment tu rayonnes ! Ça fait quinze ans que je tai pas vue ainsi. Eh, vaux mieux séclater un peu, tu las bien mérité.

Oui, mais je suis mariée, ai-je murmuré.

Et alors ? Ton Paul t’a oubliée, il mène sa vie. Pourquoi tu devrais sacrifier la tienne ? Si François te rend heureuse, cest tout ce qui compte.

Ses paroles rentraient droit. Moi-même je me répétais sans cesse : « Je ne fais de mal à personne. J’ai le droit de vivre… »

La bascule sest faite en novembre. François ma invitée à un festival photo dans une petite ville à deux cents kilomètres de Paris. On devait dormir à lhôtel, dans deux chambres séparées.

Jai dit à Paul que jallais avec Florence à une vente privée à Rouen.

Ok, a-t-il répondu sans détourner les yeux de son journal. Mais fais attention au portefeuille.

À lhôtel, François avait bel et bien réservé deux chambres. On a passé la journée à voir des photos, écouter des conférences. Le soir, au resto, il ma regardée droit dans les yeux :

Jai rencontré beaucoup de femmes, Camille. Mais vous vous êtes unique. Une telle tristesse lumineuse chez vous Jai envie de la dissiper.

Sa main sest posée sur la mienne. Et il a murmuré :

Je ne vous presserai jamais. Mais vous comptez énormément pour moi.

Javais la tête qui tournait, de cet air nouveau, de ses mots, de tout. Quand nous sommes montés dans les chambres, il sest contenté de membrasser la joue.

Si tu veux parler, je suis à côté

Jai tourné en rond dans la chambre. Pensé à Paul, à moi, à François À deux heures du matin, jai mis un peignoir, toqué à la porte dà côté.

Il a ouvert aussitôt : Camille

Jai franchi le seuil.

***

Au réveil, ce nest pas la gueule de bois du vin mais celle de la réalité. Je suis allongée dans les bras dun autre homme. Je narrive pas à croire ce que jai fait.

François dort à poings fermés. Je mhabille sans bruit, file dans ma chambre. Assise sur le lit, je me répète : « Quest-ce que tas fait, quest-ce que tas fait »

Mais sur le trajet du retour, François est tendre, attentionné. Il me dit des jolies choses, me prend la main, et la honte sefface peu à peu remplacée par un étrange bonheur fragile.

« Je vis, je me répète. Pour la première fois depuis des années, je me sens vivante. »

À la maison, Paul est égal à lui-même.

Alors, tas trouvé de bonnes affaires ?

Un peu Il ny avait rien de spécial.

Jai faim, on mange quoi ?

Le quotidien reprend son cours. Le jour, je suis la femme de Paul, je fais tourner la maison. Le soir, jécris à François, je le retrouve à la dérobée, il memmène dans de nouveaux endroits, moffre des livres, me lit des poèmes.

Avec Paul, notre communication se résume à lordinaire.

Faudra checker la gouttière à la campagne, il dit.

On verra au printemps, je réponds.

Silence. Silence lourd et poisseux.

Florence jubile.

Ben voilà, tu revis ! Faut pas te laisser mourir à petit feu dans cet ennui.

Jessaie de me convaincre moi-même : « Il la cherché, Paul. Il sest éloigné en premier. Jai le droit, moi aussi, de goûter un peu au bonheur. »

Mais chaque nuit, quand Paul dort à côté, je reste éveillée, sentant mon propre cœur fissuré.

***

Décembre sinstalle, la neige tombe. François et moi, cest devenu régulier. Il a loué un petit studio pour ses séances photo, je lui dis à Paul que jai des cours dinformatique du soir.

Paul hoche la tête, ne cherche même plus à savoir.

François est parfait, aux petits soins, si passionné, dit de belles paroles. Mais parfois, j’ai limpression quil récitait ça à dautres aussi. Pourtant, il est déjà trop tard pour reculer, je suis allée trop loin.

Un soir, tout bascule. Je passe à la pharmacie acheter de quoi soigner le rhume de Paul. À la caisse, sans faire attention, je fais tomber la petite boîte du parfum offert par François. « Songe Lunaire », son odeur sucrée.

Je ne remarque rien. Je paie, je pars.

Le soir, Paul rentre plus tôt que prévu. Je prépare à dîner dans la cuisine quand il dépose la boîte devant moi.

Cest à toi, ça ?

Je me retourne, glacée.

Oui… Cest à moi. Je lai trouvée dehors Jimprovise, bêtement.

Dehors ? Un parfum à cent euros, dans la rue. Il ouvre la boîte, la sent. Tu me prends pour un idiot, Camille ? Tu crois que je tai pas vue changer ces derniers temps ? Toujours en vadrouille, tu me regardes plus. Tu couches avec quelquun dautre, hein ?

Silence de plomb. Sur son visage, une dureté inconnue remplace la tendresse davant.

Oui, je souffle. Oui, Paul. Je suis désolée. Je nai pas voulu, mais

Pas voulu ? son rire est sec, amer. Facile à dire.

Il se dirige vers la porte.

Paul, attends ! On devrait discuter ! Je peux tout texpliquer

Explique quoi ? Que je ne te regardais plus ? Que je tai négligée ? Sans doute Jai été absorbé par mon boulot, mon monde. Mais moi, Camille, je ne tai jamais trahie. Je taimais. Je taime toujours. Mais toi, tu as tout foutu en lair.

Paul, sil te plaît On peut peut-être

Je ne peux pas rester ici. Je vais chez Vincent quelque temps.

Il a plié ses affaires en un quart dheure. Jétais là, à le regarder, impuissante.

Tu ne mas pas déjà laissée en fait ? Le jour où tu es allée vers lui ?

Il est parti. Sans claquer la porte. Juste, il est parti. Et le silence ensuite… cétait un abîme.

***

Jai passé la nuit à tourner en rond dans lappartement, à lappeler, à écrire « Pardonne-moi. Reviens. » Il na pas répondu.

Jai appelé François.

Paul sait tout. Il est parti Jai peur, François, je ne sais plus quoi faire.

Il ma consolée, retrouvée dans son studio. Il ma serrée contre lui.

Ce nest pas ta faute, Camille. De toute façon, tu nétais pas heureuse. Cétait une impasse. Tu as un nouveau départ, cest une chance !

Un nouveau départ ? jai le souffle coupé. Quel départ ? Avec toi ?

Il sest éloigné, embarrassé.

Camille, je t’adore, mais… Je peux pas toffrir une vie stable. Je suis un électron libre, tu sais On a partagé des moments magnifiques, mais je ne suis pas un homme dengagement. Je croyais que tu avais juste besoin dair, moi aussi

Ses mots mont transpercée. Tout est devenu clair, d’un coup : les compliments, les sourires, cétait beau, mais ce nétait quun passage.

Jai été juste un divertissement, alors ? j’ai murmuré.

Non, tu comptes ! Mais Je ne veux pas quon senferme. Tu as goûté à la liberté, cest ça qui compte.

Je me suis levée, glacée.

Tu as raison. Jai cru revivre. Mais maintenant, tout est cassé. Par ta faute, par la mienne. Par aveuglement.

Je suis partie, sous la neige, les larmes coulant en silence.

***

De retour dans lappartement noir et froid, je me suis effondrée sur le canapé, le regard perdu. Au bout dun moment, jai appelé Florence.

Flo, il faut quon parle

On sest retrouvées au « Café Marguerite », là où tout avait commencé. Jai raconté mon histoire, la voix tremblante. Elle a bu une gorgée de cappuccino, impassible.

Enfin, tu les as eues, tes émotions. Au moins, tu nas pas fini morte-vivante dans ta routine.

Je lai regardée, totalement désemparée.

Sérieusement, Florence ? Ma vie est en miettes.

Tu las cherché, non ? Je tai présenté François, cest tout. Après, chacun ses choix. On nest plus des enfants.

Tu mas poussée dans les bras de quelquun, Flo ! Tu voulais que je vive « autrement ».

Et jai eu tort ? Paul toubliait, là au moins il va peut-être comprendre ce quil perd. Ou pas. Cest la vie, ma grande.

Je me suis levée.

Je croyais que tétais mon amie. Mais en vrai, tétais jalouse. De ma famille, de mon confort. Tu voulais quon soit malheureuses ensemble.

Arrête ton cinéma Camille.

Salut, Florence. Et je suis sortie du café sans me retourner.

***

Une semaine est passée. Paul ne répondait plus, sauf un message : « Il me faut du temps. »

Jerrais chez moi, lappartement me semblait immense, glacé. La nuit, jempilais souvenirs et regrets. Paul qui bricole, qui mapporte du thé, qui plante un pommier à la campagne Ces petites choses quon trouve insignifiantes jusquà leur absence.

À la veille du Nouvel An, jai craqué. Jai attrapé mon manteau et je suis allée chez Vincent, là où Paul logeait. Il ma ouvert, gêné.

Il veut pas te voir, Camille.

Sil te plaît Cinq minutes.

Il a soupiré, Paul est venu. Il avait pris dix ans en deux semaines.

Quest-ce que tu veux ? a-t-il lâché.

Je suis désolée Jai perdu la tête, Paul. Cet homme-là, cétait une illusion. Toi, tétais réel. Je ten supplie, donne-moi une chance.

Long silence.

Camille, je suis pas sûr que je pourrais oublier Je ne sais même pas si je pourrai pardonner.

Jai détruit tout ce quon a construit Je me suis détruite, moi aussi.

Il a baissé la tête.

Je dois partir, Camille. Pardon.

Il a refermé la porte. Je suis restée là sur le pallier, à écouter ses pas qui séloignaient. Je suis sortie dans la nuit glacée, entourée dun Paris en fête, les lumières partout, les gens qui riaient, alors que je marchais dans le froid, vide à lintérieur.

***

Seule pour la Nouvelle Année. Jai allumé la télé, rempli une coupe de champagne, et, à minuit, jai chuchoté :

À ma nouvelle vie Elle est où, cette nouvelle vie ?

Début janvier, Florence ma appelée.

Mais Camille, faut pas rester enfermée ! Jai rencontré un type super, prof de yoga, je suis sûre que tu aimerais. On sorganise un déjeuner ?

Jai gardé le silence.

Camille, tes là ? Dis, tu viens ou pas ?

Jtentends, Florence.

Bon alors, on se retrouve au café comme dhabitude ?

Jai fermé les yeux. Je me suis revue dans ce café, Florence devant moi, toujours avec lidée du prochain sauveur. Et je me suis dit : « Non. »

Non, Flo, jai soufflé. Jpeux plus.

Quoi, tu peux plus ?!

Je peux plus. Excuse-moi.

Jai raccroché.

Quelques jours plus tard, je me suis retrouvée au « Café Marguerite ». Seule. Un café, le regard dehors. La neige tombait, les passants pressés poursuivaient leurs vies.

La porte sest ouverte sur Florence. Elle sest assise face à moi :

Ben dis donc, toi aussi tu viens ici. Je te disais par téléphone, il faut que je te présente quelquun, vraiment génial, yoga, méditation, le mec zen Ça va te changer.

Je lai regardée longtemps, fixement. Jai vu toute sa vitalité, mais aussi le vide au fond. Et je me suis dit quon voulait combler un manque, chacune à sa façon.

Tu mécoutes ?

Je ne répondais pas. Je réfléchissais : combien de fois je tomberai dans la même routine, cherchant le bonheur chez les autres, alors quil était peut-être là, à portée de main, perdu juste parce que je ne le voyais plus ?

Elle a claqué des doigts :

Ho Camille ! Tu mentends là ?

Je lai regardée, mon regard lourd de chagrin, dun tout nouveau réalisme. Dans ce silence, il y avait tout : la douleur, la lucidité, la conscience du chemin à parcourir.

Oui jai fini par souffler.

Florence attendait. Moi, je me taisais. Dehors la neige tombait, et cétait tout ce quil restait à dire.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: