L’Épouse Invisible

Femme invisible

Écoute, Blanche ! lança la voix cristalline, tandis que son amie, dégoulinante deau sur son imperméable rouge pétant, seffondra sur la chaise en face d’elle. Je suis désolée, la circulation à Paris, je texplique pas ! Alors, tas déjà commandé ?

Un café, juste un café, répondit Blanche, esquissant un sourire qui navait rien de triomphant. Jattendais que tu arrives.

Irène ôta son imperméable, posa un regard assassin sur Blanche, puis siffla entre ses dents.

Mon dieu, Blanche, tu tes regardée dans la glace ce matin ? Cest quoi cette tenue ? Pull gris, pantalon gris… On organise une audition pour la ligue des ombres, ou tu fais un hommage discret à ton humeur ?

Cest confortable, haussa les épaules Blanche. Je viens de souffler mes cinquante-deux bougies, Irène. La mode, cest plus trop mon souci premier.

Ah oui, bien sûr, Irène fit signe au serveur : Un cappuccino et un croissant, sil vous plaît. Et ton François, il est où ? Toujours à la pêche ?

Blanche acquiesça.

Parti vendredi soir. Il revient dimanche pour le déjeuner. Comme dhabitude.

Comme dhabitude, imita Irène avec un sourire moqueur. Alors toi, tu restes seule à la maison. Tu regardes la télé, tu recouds les chaussettes de monsieur ? Dis, cest quand la dernière fois quil ta invitée quelque part ? Un resto, un théâtre, le cinéma, même une expo de pots à confiture ? Allez, creuse, essaie de te rappeler !

Blanche sentit ses joues devenir aussi rouges que la nappe.

On on est allés à la campagne en juillet. Ensemble.

Oh la la, à la campagne ! Avec toi qui bêche les tomates pendant que lui joue au bricoleur du dimanche. Ah, le glamour à la française ! Sérieusement, chérie, la vie passe. On nest plus des gamines, certes, mais on nest pas en promo à la maison de retraite non plus. Tu te fais hiberner vivante, là.

Dis pas de bêtises, Blanche but son café, quelle trouva affreusement amer. Cest une famille normale. Vingt-huit ans ensemble. Cest pas rien, tout de même ?

Vingt-huit ans de routine, trancha Irène. Tu sais ce que je vois, moi ? Tu es devenue transparente. Pour lui, tes léquivalent du radiateur. Présente, utile, pas remarquable. Quand il ta dit un compliment pour la dernière fois ? Juste te demander comment tu vas, ça lui arrive encore ?

Blanche aurait bien voulu protester, mais les mots restèrent bloqués. La vérité, cest que leurs soirées se déroulaient dans un silence de bibliothèque. François lisait sur sa tablette des articles sur les meilleures cannes à pêche, elle tricotait ou suivait mollement une série. Parfois il lui demandait ce quil y aurait au dîner. Parfois elle lui rappelait de payer les factures EDF. Point final.

Ah, touchée, hein ? Irène se pencha, les yeux brillants. Écoute, jai rencontré quelquun. Un photographe. André. Très intéressant, cultivé, drôle. Il inaugure une expo samedi, dans une petite galerie rue de la Condamine. Viens avec moi ! Ça te changera les idées.

Irène, je je sais pas trop

Pas desquive ! coupa Irène. Ça suffit la vie de topinambour ! Il faut taérer, voir du monde, te montrer un peu. Je taiderai à thabiller. Tu vas voir, ça fait du bien, quand on existe de nouveau, quon ne parle plus que de joints qui fuient !

Blanche soupira. Résister à Irène était inutile. Et puis, au fond sortir, pour une fois, ne semblait pas si dramatique. À la maison, on nentendait guère que le ronron du frigo et son soupir dennui. Trop calme.

***

Le samedi soir venu, Blanche se posta face à sa glace et ne reconnut pas la femme qui sy reflétait. Irène avait débarqué avec une robe bordeaux, chic mais sobre, ceinturée à la taille. Blanche sétait maquillée (une première depuis des lustres), sétait coiffée.

Eh bien dis donc, marmonna-t-elle, en se détaillant du regard. Je pensais que jétais devenue

une mémé tricoteuse ? gronda Irène, ravie. Non ma belle, tu vaux cent fois mieux. Il fallait juste dépoussiérer un peu.

La galerie était petite et chaleureuse, murs blancs, hauts plafonds, ambiance feutrée. Des photos noir et blanc : une vieille impasse, des visages inconnus, des gares désaffectées. Une trentaine de personnes, un verre de vin à la main, la voix basse.

Irène lemmena directement vers un homme grand, poivre et sel, sobrement vêtu dun col roulé noir et de jeans.

André, ma meilleure amie, Blanche. Blanche, André, notre artiste à tous.

André se tourna, la salua du regard. Yeux gris-bleu, sourire tendre, fines rides malicieuses. Il lui tendit la main.

Enchanté. Jespère que ça vous plaira.

Je javoue que je ne connais pas grand-chose à la photographie, avoua Blanche, pressant sa main, chaude et sèche.

Cest encore mieux, répondit André avec un sourire. Tant quon ressent. Venez, je vais vous montrer ma préférée.

Il la mena vers une photo en coin : une vieille femme à la fenêtre, la lumière caressant un visage où chaque ride semblait une vie, des yeux profonds et lointains.

Vous voyez ? chuchota André. Cest ma voisine. Elle avait quatre-vingt-trois ans. Je lai photographiée une après-midi, elle ma parlé de la guerre, de son mari disparu, de ses trois enfants élevés seule. Ce qui ma frappé ? Pas une once dauto-apitoiement dans ses yeux. Juste une tristesse étrange, une classe folle.

Blanche sentit son cœur se crisper.

Elle est très belle, souffla-t-elle.

Oui, dit André. La beauté ne se limite pas à la jeunesse et à la peau lisse. La vraie beauté, cest davoir vécu, affronté, et dêtre restée entière. Il la regarda intensément. Vous lavez aussi, cette petite tristesse dans le regard. On sent que vous pensez tout le temps à quelque chose mais vous ne le dites jamais, hein ?

Blanche fut prise au dépourvu. On ne lavait pas ainsi observée depuis des années. François la regardait, mais ne la voyait plus. Là, un inconnu venait de pénétrer sa forteresse.

Je suis juste un peu fatiguée, sûrement, balbutia-t-elle.

De quoi ? André demandait ça sans curiosité malsaine, comme on demande lheure à une vieille amie.

Blanche tenta la plaisanterie mais les mots glissèrent tout seuls.

De la routine. Des jours qui se répètent. Lever, petit-déjeuner, tâches ménagères. François au boulot, puis à la pêche. Les enfants sont grands, envolés. Et maintenant je suis là, à me demander : je deviens qui, moi ? Elle est passée où, la fille qui rêvait de voyages, de nouveauté ?

Elle baissa la voix, effrayée de son propre aveu.

Pardon, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui me prend.

Ne vous excusez pas, André lui effleura le coude dun geste rassurant. Ça sappelle lhonnêteté. Rareté absolue, croyez-moi ! Dailleurs, jai une idée. Janime un petit club, on se réunit toutes les semaines : photo, littérature, un peu dart, quelques sorties. Venez mercredi prochain. Promis, ça vous plaira.

Blanche voulut refuser, trouver une excuse mais ce fut plus fort quelle :

Daccord, souffla-t-elle. Je viendrai.

***

François rentra dimanche, fidèle à lui-même, fleuri dodeurs de Loire et de feu de bois. Blanche lattendait sur le pas de la porte.

Alors ? Tas attrapé des trucs ? demanda-t-elle.

Deux brochets, marmonna-t-il en filant vers la cuisine, sac sur lépaule. Pas mal. Et toi, ça va ?

Ça va, répondit Blanche. Jai été voir une exposition avec Irène.

Ah, répondit François, le nez dans le frigo, doù il sortit un pâté. Cest bien ça. Tu devrais sortir plus souvent. Tes tout le temps vissée à la maison.

Il disait ça distraitement, déjà ailleurs. Blanche sentit la moutarde lui monter au nez.

François, et si on sortait, juste tous les deux ? Un restau, un théâtre, un concert nimporte quoi.

François leva les yeux, aussi surpris quun merle sous la pluie.

Mais pourquoi ? Ça coûte une fortune, tu sais. Puis je suis crevé après la pêche. Une autre fois, daccord ?

Une autre fois. Toujours une autre fois. Blanche acquiesça, quitta la cuisine. Une fois seule, elle saisit son téléphone et écrivit à Irène : « Donne-moi ladresse de ton club, je viens mercredi ».

***

Le mercredi soir, Blanche découvrit le club : un sous-sol voûté, cosy à souhait, bibliothèques, canapés et appareils photo exposés. Une quinzaine de membres, tous entre quarante et soixante ans. André laccueillit dès le pas de la porte.

Je suis ravi que vous soyez venue ! Installez-vous où vous voulez.

La soirée passa en un clin dœil. Ils parlèrent dun photographe français, lurent quelques poèmes, plaisantèrent. Blanche écoutait, silencieuse, parfaitement bien. On ne lui demandait pas combien coûtait la facture du gaz, ni de trouver les slips perdus, ni de hausser la voix pour couvrir BFM TV.

André laccompagna à larrêt de bus.

Ça vous a plu ?

Beaucoup, avoua Blanche. Je men doutais pas.

Cest un autre monde sourit André. Vous savez, je pense que vous avez oublié de vivre pour vous. Toujours pour les autres : mari, enfants, maison. Et la dernière fois que vous avez fait quelque chose juste pour vous, cétait quand ?

Blanche réfléchit impossible de se souvenir.

Cest ça la grande arnaque de la cinquantaine, poursuivit André. Un jour, on réalise quon sest entièrement donnée, et on ne sait plus à quoi on ressemble. Puis cest la panique. Mais vous savez quoi ? Il nest jamais trop tard.

Chaque mot était un petit macaron posé sur son âme. Blanche se laissait bercer.

Dites, fit André soudain. Si on partait à la campagne samedi ? Je connais une vieille demeure magnifique, la lumière dautomne y est fantastique, jaimerais y faire des photos. Vous venez ?

Blanche hésita. Samedi, François serait à nouveau en virée. Elle serait seule, comme dhabitude.

Je ne sais pas trop, murmura-t-elle.

Ce nest pas une fugue ! rit André. Juste une sortie à la campagne, en bonne compagnie. Vous avez bien droit à un peu de liberté, non ?

Oui, souffla Blanche.

Parfait ! Rendez-vous à Saint-Lazare à dix heures. Et emportez un pull, il fait frais.

Il la salua et séloigna. Blanche resta là, le cœur battant comme une novice à son premier bal.

***

Le vendredi soir, François fourrait ses bottes dans un sac, comme dhabitude.

Je reviens dimanche, déclara-t-il, en rangeant cannes et moulinets. Tu mappelles en cas de pépin ?

Oui, répondit doucement Blanche. François, et si jallais aussi à la pêche, moi ? Avec toi ?

François la fixa, interloqué.

Mais tu tennuies à la pêche, tu râles après les moustiques chaque fois !

Oui, mais on serait ensemble, non ?

Blanche, on est TOUJOURS ensemble, répondit-il sans ciller. Repose-toi plutôt, regarde tes séries.

Il lui fit une bise distraite et sortit. Blanche le regarda partir en se demandant sils avaient un jour été vraiment « ensemble ».

Le lendemain, elle se leva de bonne heure, hésita longtemps devant sa garde-robe, opta pour un jean, un gros pull, une parka. Son reflet avait retrouvé de la couleur, de léclat. Elle paraissait plus jeune.

« Cest juste une balade à la campagne se rassura-t-elle. Pas un crime, juste une sortie »

André lattendait avec deux gobelets de café.

Prête pour laventure ?

Ils prirent sa vieille Renault, écoutèrent France Inter, André lançait des anecdotes sur ses reportages, elle riait. Elle navait pas été aussi légère depuis des années.

La demeure était délabrée mais superbe : vieilles colonnes, parc abandonné, plan deau mystérieux. André photographiait, Blanche ramassait des feuilles.

Restez là, près de la colonne Oui, comme ça. Regardez au loin

Il fit quelques clichés, puis vint lui montrer lécran.

Regardez comme vous êtes photogénique. Cette tristesse dans vos yeux est bouleversante.

Blanche vit sur la photo une femme inconnue, cheveux envolés, regard songeur. Était-ce vraiment elle ?

Ils marchèrent ensemble jusquau soir. Puis, dans un bistrot du coin, autour de tourtes et de thé brûlant, la conversation devint plus intime.

Vous êtes mariée depuis longtemps ? demanda André.

Vingt-huit ans.

Et heureuse ?

Blanche resta sans voix. Cétait quoi, être heureuse ? Lhabitude ? La tranquillité ?

Je ne sais pas. Avant, je croyais, oui. Maintenant Je me sens vide. Tout semble normal, mais il manque quelque chose.

La passion, glissa André. Le frisson, le sentiment dêtre vivante. Pas juste le personnage secondaire du film de la vie des autres.

Il posa sa main sur la sienne.

Vous êtes une femme exceptionnelle, Blanche. Belle, intelligente, profonde. Vous méritez quon vous le dise. Vous méritez dêtre heureuse. Pour de vrai.

Blanche regardait leurs mains emmêlées, le cœur en trance. Elle aurait dû la retirer. Ne le fit pas. Nen avait aucune envie.

***

Les semaines suivantes filèrent à la vitesse dun TGV. Blanche revoyait André de plus en plus souvent. Sorties, musées, balades. Il lui offrait des mots doux, des compliments, des conversations de minuit.

Avec François, rien navait changé : boulot, pêche, JT de vingt heures. Blanche soccupait de la maison, préparait les repas. Leurs dialogues sen tenaient à lessentiel.

Tas pensé au beurre ? demandait-il.

Oui.

Super. Et mes chaussettes ?

Elles sont dans le tiroir, comme toujours.

Point.

André, lui, posait sans cesse des questions sur ses rêves, sur sa vie, sur ses envies. Blanche se sentait de nouveau vivante, comme un bouton de rose au printemps.

Irène, inévitablement, comprit tout.

Alors, tes amoureuse ? lança-t-elle, rieuse, lors dun café à Montparnasse.

Dis pas de bêtises, balbutia Blanche, rouge pivoine. On est amis. Juste amis.

Oui oui, des amis qui rougissent, cest connu Blanche, tas pas eu ce regard-là depuis au moins quinze ans. Et moi, je dis : tu le mérites !

Mais je suis mariée, murmura Blanche.

Et alors ? François na même pas lair de savoir que texistes encore. Pourquoi tenterrer, pour qui ? Arrête avec la sainte nitouche : tas droit au bonheur.

Les paroles dIrène trouvaient écho dans le cœur de Blanche : « Je ne fais que vivre ». « Jai le droit, un peu »

Le tournant décisif survint en novembre. André linvita à une sortie photo dans un bourg à deux heures de Paris. Il avait réservé deux chambres à lhôtel.

Deux chambres, hein, se répétait Blanche, comme si ça pouvait la protéger de tout.

À François, elle raconta une virée shopping avec Irène à Orléans.

Parfait, fais-toi plaisir. Mais évite de me ruiner.

À lhôtel, André avait effectivement réservé deux chambres. La journée fut un festival photo, expos, conférences, vin chaud au coin du feu. Le soir venu, dans un restaurant, ils parlèrent de la brièveté du bonheur, de lurgence de vivre.

Blanche, déclara André, les yeux dans les siens, jai connu beaucoup de femmes. Mais vous vous êtes unique. Il y a chez vous quelque chose de pur. Cette mélancolie, jaimerais tant quelle sen aille.

Il lui prit la main.

Je ne veux pas vous brusquer, ni vous imposer quoi que ce soit. Je veux juste que vous sachiez que vous comptez pour moi. Beaucoup.

Blanche sentait son cerveau vaciller ; par le vin, les mots, les regards. À létage, André la reconduisit à sa porte, lembrassa sur la joue.

Bonne nuit, murmura-t-il. Si vous voulez parler, je suis juste à côté.

Blanche sallongea, fixes les plâtres. Son cœur battait la chamade.

« Je suis mariée. Vingt-huit ans avec lui Je ne peux pas. »

« Il ta prise dans ses bras, quand, pour la dernière fois ? »

« Cest une trahison. »

« Cest la vie. Peut-être lunique occasion dêtre vivante. »

À deux heures du matin, elle enfila un peignoir. Frappa à la porte voisine.

André ouvrit aussitôt.

Blanche, souffla-t-il.

Elle entra.

***

Le matin, Blanche se réveilla dans un lit neuf, auprès dun homme qui dormait bras écartés, paisible. Elle regagna sa chambre, étreinte de culpabilité.

« Quai-je fait ? Quai-je fait, bon Dieu ? »

Mais au retour, André fut des plus tendres. Il tenait sa main, la couvrait de mots doux. Blanche sentit la honte sestomper, remplacée par une drôle deuphorie.

« Je vis, pensait-elle. Pour la première fois depuis si longtemps »

À la maison, François laccueillit comme toujours.

Alors ? Tas trouvé de bonnes affaires ?

Bof, pas grand-chose.

Ah. Tu fais quoi à manger ?

Et la routine reprit. Le jour, Blanche portait le masque de lépouse rangée, orchestrant la logistique familiale, fréquentant les rayons Intermarché. Le soir, elle envoyait des SMS à André, retrouvait sa flamme clandestine. Il lemmenait dans des expositions, lui offrait des livres, récitait des poèmes.

Avec François, les échanges se faisaient mécaniques.

Tu pourras regarder la gouttière à la campagne ?

On verra ça au printemps.

Daccord.

Silence. Silence pesant comme une couverture mouillée.

Irène exultait.

Regarde, disait-elle. Tas enfin de la lumière dans les yeux. Au moins, tu ne te dessèches pas dans cette mare dennui.

Blanche se justifiait en boucle : « Cest la faute de François, il sest éloigné. Jai le droit. »

Mais la nuit, quand François dormait à sa gauche, Blanche restait éveillée, brisée.

***

Décembre, les frimas arrivent avec leur cortège de neige. Blanche et André se voient quasiment chaque semaine. Il a loué une petite studette, officiellement pour y « travailler ses photos ». Blanche dit à François quelle prend des cours dinformatique.

François approuve, sans interroger.

André, toujours passionné, mais Blanche devine parfois dans ses mots une petite mécanique, comme si les compliments tournaient en boucle, pour elle et pour dautres avant elle.

Mais impossible de reculer. Trop tard.

Mi-décembre, tout bascule.

Blanche passe à la pharmacie acheter des cachets pour François. Au moment de payer, une petite boîte tombe de son sac. Un coffret à parfum, cadeau dAndré « Sonate au clair de lune », une caresse sucrée.

Blanche ne sen aperçoit pas. Mais François, rentré plus tôt, pose la boîte sur la table.

Cest à toi, ça ?

Blanche se retourne, blanche comme le bonhomme du même nom.

Je euh, oui. Je lai trouvé dans la rue, bredouille-t-elle, lamentable.

Dans la rue, un parfum à 80 euros ? Il ouvre, renifle. Blanche, je ne suis pas idiot. Tu crois que jai rien vu ? Que tu changes, que tu disparais, que tu me regardes autrement ?

Blanche, acculée à la cuisinière.

François, je

Cest qui ? interrompt-il.

Personne juste un ami On

Raconte pas de bobards. Tas couché avec, hein ?

Le silence est fracassant. Blanche voit la tendresse partir du regard de son mari. Dun trait.

Oui, finit-elle par lâcher. Oui, François. Je suis désolée. Je voulais pas.

Pas voulu, ricane-t-il. Mais cest fait. Daccord.

Il attrape sa veste.

François, attends ! On peut en parler ? Je veux texpliquer

Texpliquer quoi ? Que cest ma faute parce que jétais absent ? Peut-être que, oui Mais moi, Blanche, tu sais, jamais je tai trompée. Jamais. Même quand je toubliais. Parce que je taimais. Et toi tu as tout saccagé.

François, je ten prie, reste. On peut réparer, non ?

Je ne peux pas. Je vais chez Pierre, jai besoin de réfléchir.

Il fait sa valise en quinze minutes. Blanche dans lembrasure, hébétée.

Tu mabandonnes, gémit-elle.

Et toi ? Tu mas pas abandonné avant moi, avec lautre ?

Il sort. Sans claquer la porte. Juste il disparaît. Et la solitude de lappartement soudain nest plus du silence, mais un vide cosmique.

***

Blanche se traîne de pièce en pièce. François ne décroche pas. Elle envoie : « Pardon. Sil te plaît, reviens. » Sans réponse.

Elle sonne André.

Blanche, il prend sa voix pleine de compassion banale, Sincèrement, je suis désolé. Si tu veux, viens, on papote.

Ils se retrouvent dans son studio. Blanche éclate en sanglots, André la serre dans ses bras, lui flatte gentiment la tête.

Tout ira bien ! Cétait inévitable, honnêtement. Tu nétais pas heureuse avec lui. Cest une chance, tu peux recommencer.

Recommencer ? lève-t-elle les yeux. Avec toi ?

André recule, se gratte le front.

Ecoute, ma jolie, commence-t-il avec dinfinies précautions, je ne suis pas lhomme des obligations. Je suis un peu bohème, tu vois. Je ne me pose jamais. On a eu de beaux moments, cétait sincère, mais

Mais ? la voix de Blanche est glaciale.

Mais je pense que tu avais surtout envie de respirer, pas de tenchaîner avec moi. Moi non plus.

Blanche comprend : des mots appris, du vent, autant de caresses que de coups de bâton.

Jétais juste un petit frisson, cest ça ? murmure-t-elle.

Non, non, vraiment, tas compté pour moi. Mais je ne suis pas fait pour la vie à deux. On a partagé des émotions, cest déjà rare non ?

Blanche se lève.

Tu as raison, André, dit-elle, dune voix étonnamment posée. Jai découvert la vie, ok. Maintenant, elle est en morceaux. Grâce à moi, à toi, à ma stupidité.

Elle sort sans se retourner. Dans la rue, la neige glace, se mêlant à ses larmes.

***

Lappartement est triste, désert. Blanche se laisse tomber sur le canapé, le regard hagard. Elle appelle Irène.

Irène jai besoin de parler.

Elles se retrouvent au café Marguerite, là où tout a commencé. Irène lécoute, sirotant son cappuccino.

Eh bien voilà, conclut Blanche. Jai tout cassé. Mais cest vrai : au moins, je nai pas fané de solitude.

Blanche la fixe, incrédule.

Tu te moques de moi ? Ma vie est fichue et tu

Écoute, hausse les épaules Irène. Je tai mis sur la route, cest tout. Le reste, cest toi qui las fait. On est grandes, non ?

Tu ne cesses de me répéter darrêter de vivre pour les autres, Blanche sent la colère monter, mais tas jamais remarqué que tu nétais pas mieux. Tu passes ta vie à courir après du neuf, du fun Pourquoi vouloir quon sombre ensemble ?

Oh là là, tu dramatises, rigole Irène.

Adieu, Irène, tranche Blanche, se levant, et elle sen va, sans se retourner.

***

Une semaine passe. François nest pas revenu. Blanche lappelle, écrit. Il répond : « Jai besoin de temps ».

Elle erre dans lappartement qui soudain lui semble immense et glacé. Les nuits sans sommeil à ressasser comment elle sest plantée. André, la tentation. Les mensonges. François qui repasse une chemise. Le thé quil lui préparait quand elle était malade. Les broutilles de la vie, finalement précieuses.

La veille du Nouvel an, elle fonce chez Pierre où loge François. Cest Pierre qui ouvre.

Salut Blanche. Tu veux voir François ?

Oui, sil te plaît. Cinq minutes.

Pierre hésite puis revient avec François.

Il a pris dix ans, ses yeux se sont éteints. Blanche se sent aspirée par le chagrin.

Quest-ce que tu veux ? demande-t-il dune voix lasse.

Te dire pardon. Jai été stupide, aveuglée. Lautre, cétait un mirage. Toi tes réel. Ma famille, mon foyer. Donne-moi une chance

François la regarde longuement.

Je ne sais pas, Blanche. Je tassure que je ne sais pas. Quand tu mas avoué, jai cru étouffer. Maintenant, quand je te vois, je narrive pas à ne pas penser à lui. Peut-être quavec le temps Peut-être pas. Je sais pas si je pourrai pardonner.

Jai tout brisé, lâche Blanche, en larmes. Toi, moi, la confiance. Je ne sais plus qui je suis.

Ils restent là, dans lentrée, deux êtres dévastés.

Il faut que je parte, conclut François, Désolé.

Il referme la porte. Blanche écoute les pas séloigner.

Dehors, les décorations festives clignotent. Tout Paris sapprête à faire la fête, tandis quelle se sent plus seule que jamais.

***

Elle passe le réveillon seule, devant un vieux film français, coupe de mousseux en main.

À la nouvelle vie, murmure-t-elle, mais cest quoi, cette nouvelle vie ?

Début janvier, Irène lappelle.

Bon alors, thabitues pas trop à lhibernation ! Jai rencontré un type super, prof de yoga. Il faut absolument que tu le rencontres. Café Marguerite ? Demain ?

Blanche garde le silence.

Blanche, tes là ?

Oui, je tentends.

Alors, rendez-vous ? Comme dhabitude ?

Blanche ferme les yeux, visualise la scène. Le même manège, la même fuite en avant.

Non Irène, dit-elle calmement. Je ne peux plus.

Comment ça, tu ne peux plus ?

Je ne peux plus, répète Blanche dune voix brisée. Désolée.

Elle raccroche.

Quelques jours plus tard, Blanche sassoit seule dans ce même café Marguerite. Un café devant elle. Elle regarde la neige tomber derrière la vitre.

La porte souvre : Irène entre, la repère, sattable illico.

Ah tiens, Blanche, tes là ! Jallais tappeler. Alors, ce fameux yogi, tu veux pas quon se voit tous ensemble ? Je tassure, il est génial, il te ferait un bien fou. On va pas déprimer à vie, non ?

Blanche regarde Irène. Les lèvres fardées, ces yeux pétillants qui masquent le vide Plutôt que de répondre, elle écoute la neige tomber, se demande combien de fois on peut tourner en rond, se perdre.

Alors ? relance Irène.

Blanche la fixe longuement. Dans ce regard, on lisait toute la douleur, un éclair de lucidité. Peut-être, enfin, le début dune vraie réponse. Une réponse encore vague et muette, mais qui voulait simplement dire : « Je vais essayer de me retrouver. Pour de bon. »

Et dans ce silence tout était dit.

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