Léon Bédanov a grandi sans père : en réalité, il en avait un, mais lorsque Léon a eu 4 ans, son père est décédé.

Paul Bedan grandit sans père. Enfin, un père, il en avait un, mais quand Paul eut quatre ans, son père disparut brusquement. Pierre Bedan, membre de la Sécurité Civile, trouva la mort lors dune mission de déblaiement consécutive à un tremblement de terre dans une région dAsie. A ses côtés, disparut aussi Rex, le berger allemand que Pierre avait élevé depuis chiot.

Sa mère, Clémence, resta veuve et ne se remaria jamais. Elle éleva son fils seule dans un appartement modeste à Nantes.

À quatorze ans, Paul sinscrit à latelier cynophile pour jeunes du club canin local. Clémence approuve son choix, tout en ayant au fond de son cœur cette crainte que son fils veuille, lui aussi, embrasser une voie dangereuse. Deux ans plus tard, Paul ramène à la maison un chiot berger allemand. Il hésite longtemps avant de lui trouver un nom.

Un jour, en rentrant du lycée, Paul entend sa mère parler au chiot :
Oh, mon petit filou, tu as encore fait des bêtises, fripouille !
Paul sourit. Enfant, chaque fois quil rentrait crotté ou après une escapade, Clémence soupirait les mêmes mots. Il entre, hilare :
Voilà, il sappellera Filou.

En deux ans, Filou devient un beau chien de travail, imposant et parfaitement obéissant. Paul est fier de son entraînement comme du talent du chien.

Vient le temps du service militaire : Paul formule à la mairie une demande pour servir avec son chien. En cachette de sa mère, il prépare Filou, espérant réussir les épreuves ensemble une fois incorporé. Ils partent pour le centre dinstruction, où, durant trois mois, Paul et Filou font preuve de leur détermination.

Puis ils sont affectés à la frontière franco-espagnole. Ils sont bien vite surnommés « Les inséparables Filou et Bedan ». Quand Paul et Filou partent en ronde, on rit gentiment : « Les voilà, Filou et Beda, prêts à laction ! »

Les jours se succèdent jusquà ce quune nuit, lors dune patrouille, tout bascule. Ils tombent sur des contrebandiers : la fusillade éclate. Un soldat est gravement blessé, un autre tué, et Paul disparait sans laisser de trace.

Filou, lui aussi blessé, est récupéré. Toute la section est mobilisée, la zone fouillée en vain. Un mois entier, les autorités françaises comme espagnoles recherchent Paul mais aucune piste ne perce.

Cest un officier du bureau militaire qui apporte la terrible nouvelle à Clémence. Il est accompagné de Filou, qui boîte encore. La femme caresse doucement la tête du chien, qui colle sa tête à ses genoux. Lofficier parle despoir, de miracle et de poursuite des recherches, mais Clémence nécoute plus. Elle regarde le chien dans les yeux :
Oh, mon pauvre Filou

Dès lors, dans le parc toutes les matinées et soirs, les promeneurs rencontrent une étrange paire : une femme dans la force de lâge et son berger allemand boitant. Ils dégagent une sérénité et une dignité qui arrêtent plus dun regard. On devine que ce nest plus un simple lien « maître-chien », mais bien davantage.

Clémence donne les ordres dune voix douce, parle beaucoup à Filou. Le chien, sérieux, écoute, sans jamais aboyer ni tirer sur sa laisse.
Filou, ce soir on fait des tourtes aux champignons et au chou. La pâte doit lever. Demain cest dimanche, on ira nager à lErdre.

Une année sécoule. Un autre officier rend visite à Clémence avec une boîte de victuailles, des croquettes. Il explique quen labsence de nouvelles dans l’année qui vient, Paul sera officiellement déclaré décédé.

Clémence écoute posément, remercie et, souriant dun air étrange, ferme la porte.
Nécoute pas, Filou. Paul est vivant. Je le sens.

Un soir, on sonne à la porte. Un jeune homme inconnu. Filou laccueille dun petit battement de queue.
Bonjour, madame Clémence. Je mappelle Lucien Pavot, jai servi avec Beda avec votre fils, balbutie le garçon. Salut, Filou, fidèle coquin !
Ils parlent tard dans la nuit. Lucien raconte le service, Clémence sert du thé avec de petits palmiers, montre les photos denfant de Paul, évoque les souvenirs drôles ou tendres.

Soudain, Lucien sinterrompt, son visage se ferme :
Madame, ne me prenez pas pour un illuminé, murmure-t-il, presque gêné.
Clémence sinquiète :
Quy a-t-il, Lucien ?
Paul ma demandé de vous dire quil rentrera, quil reviendra.

Clémence porte la main à sa bouche, des larmes lui montent aux yeux. Filou se lève, sapproche, pose sa truffe sur le genou du jeune homme, puis pousse un petit aboiement.

Ne vous inquiétez pas. Non, je nai pas vu Paul. Je ne sais pas où il est, mais Il mest apparu en rêve il y a deux semaines et il voulait vous le dire.

Clémence pleure sans pudeur. Filou lui lèche la main. Lucien nose bouger, comprenant que le rêve na rien dune preuve, mais il ne pouvait se dérober.

Encore une année passe. Toujours dans le parc, la même silhouette de femme, son chien fidèle à ses côtés. Elles déambulent dans les allées dorées de lautomne. Le soleil perce les arbres dénudés et illumine les visages. Elles atteignent le bout de lallée, font demi-tour. À lautre extrémité, une haute silhouette masculine sapproche, nappée de lumière, la démarche claudicante.

Filou tressaille, sarrête, puis file en jappant, oubliant sa patte blessée. Clémence relâche la laisse ; et le chien se précipite vers celui quil attend depuis si longtemps.

Elle reste debout, les bras tombants, les larmes aux yeux. Là-bas, enlacés, se retrouvent enfin Filou et Beda.

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