Léo Bédanov a grandi sans père. Plus précisément, il avait un père, mais lorsque Léo a eu 4 ans, celui-ci est décédé.

Julien Marchand a grandi sans père. Disons plutôt que son père était là, mais quand Julien a eu 4 ans, il est décédé.
Pierre Marchand, qui travaillait dans la Sécurité Civile, a péri lors du déblaiement des décombres, suite à un tremblement de terre survenu dans un pays asiatique. Avec lui a disparu aussi Fauve, le berger allemand quil avait éduqué dès le plus jeune âge du chien.

La maman de Julien, Mireille, est restée veuve, na jamais refait sa vie et a élevé son fils seule.
À 14 ans, Julien sest inscrit à la section jeunesse du club cynophile régional. Mireille a accepté le choix de son fils, mais dans son for intérieur, elle craignait que Julien suive la voie de son père et s’engage dans une profession risquée. À 16 ans, Julien a ramené à la maison un chiot berger allemand et longtemps, il na pas réussi à lui trouver de nom.

Un jour, en rentrant du lycée, il a entendu sa mère parler au chiot :
Oh, chenapan, tu as encore fait des bêtises, petit fripon.
Julien a souri. Petit, quand il faisait des siennes ou revenait de dehors sale comme un cochon, sa mère soupirait toujours en disant ces mêmes mots. Il est entré dans la pièce en riant :
Voilà, il a trouvé son nom. On lappellera Fripon.

En deux ans, Fripon est devenu un impressionnant et obéissant chien de travail. Julien était fier de ses progrès et des aptitudes de son compagnon.
Le moment était venu de partir au service militaire, et Julien a adressé une demande pour servir avec son chien. À linsu de Mireille, il préparait Fripon à cette épreuve, espérant passer avec succès lexamen daptitude en arrivant à larmée. Ils sont envoyés dans un centre de formation, où, pendant trois mois, Julien et Fripon prouvent leur sérieux.

À lissue de la formation, ils sont affectés à la frontière franco-espagnole. Dès leur arrivée sur le poste, léquipe de la caserne les accueille chaleureusement, et on ne tarde pas à surnommer le duo Fripon et Poisse. Il est de coutume, lorsquils partent en patrouille, de dire : Fripon et Poisse partent en mission !
Le service se déroule sans encombre, jusquà une nuit, lors dune nouvelle patrouille, où un évènement tragique survient. Une confrontation avec des contrebandiers se termine par une fusillade. Un soldat est blessé, un autre tué, et Julien disparaît.

Fripon, lui aussi, a été touché. Toute lunité est mobilisée et ratisse la zone, mais Julien demeure introuvable. Un mois entier, les autorités françaises et espagnoles mènent les recherches, sans résultat.
Cest le cœur lourd quun officier de recrutement se rend chez Mireille, accompagné de Fripon. Le chien, remis de sa blessure, boite cependant de la patte avant.
Tandis quil raconte les faits, Mireille caresse le chien, qui se serre contre ses jambes, la tête posée sur ses genoux. Lofficier évoque lespoir, un éventuel miracle, et la poursuite des recherches mais Mireille lécoute à peine. Elle croise le regard de Fripon et murmure :
Oh mon pauvre Fripon

Dès lors, les passants du Jardin du Luxembourg remarquent chaque matin et soir une étrange paire : une femme dâge mûr marchant lentement, tenant en laisse un berger allemand qui boite.
Il se dégage deux une telle sérénité, une noblesse, une force discrète que beaucoup se retournent sur leur passage. De façon instinctive, les gens sentent quil y a, entre eux, plus que la simple relation maître-chien.

Mireille donne ses ordres dune voix douce et ne cesse de parler à Fripon. Le chien, imperturbable, lécoute toujours, sans jamais aboyer.
Fripon, aujourdhui on va faire des chaussons aux champignons et au chou. La pâte doit lever. Demain cest dimanche, on ira se promener au bord de la Seine, tu nageras un peu.

Une année passe. Un jour, on vient frapper à la porte de Mireille. Les militaires apportent quelques provisions et de la nourriture pour le chien. Ils expliquent quau bout dun an sans nouvelle de son fils, elle pourra le déclarer décédé.
Mireille écoute, remercie, referme la porte et sourit dune façon étrange.
Ne lécoute pas, Fripon. Julien est vivant, je le sens.

Un jour, un jeune homme inconnu sonne à la porte. Mireille est déconcertée, mais Fripon ne grogne pas, il remue même la queue.
Bonjour, Madame Marchand. Je suis Nicolas Leroy, jai servi avec Poisse euh, avec votre fils, il balbutie en voyant la surprise de la femme, salut, Fripon, je vois que tu te souviens, vieux chenapan ajoute-t-il en souriant au chien.
Ils resteront à discuter jusque tard dans la soirée. Nicolas raconte la vie au poste, Mireille lui offre du thé et des petits gâteaux, lui montre les photos denfance de Julien, évoque des souvenirs.

Soudain, Nicolas devient sérieux. Il semble chercher ses mots.
Madame Marchand, ne me croyez surtout pas fou murmure-t-il presque à voix basse.
Inquiète, Mireille lui demande :
Quy a-t-il, Nicolas ?
Julien ma demandé de vous dire quil rentrera à la maison, cest certain.
Mireille sursaute, porte la main à sa bouche, les larmes coulent. Fripon se lève, sapproche de Nicolas, pose sa truffe sur son genou et aboie doucement.
Rassurez-vous Je nai pas vu Julien, je ne sais pas où il est, mais Il mest apparu en rêve il y a deux semaines, et il ma supplié de venir vous le dire.
La mère pleure sans pudeur, Fripon lèche sa main. Nicolas reste silencieux, comprenant que ce rêve ne garantit pas le miracle, mais il ne pouvait pas ne pas venir accomplir la volonté de son ami.

Une autre année sécoule. Mireille et Fripon continuent leurs promenades dans le parc, conversant et insouciants aux regards.
Lautomne dore la ville. Les rayons du soleil percent à travers les feuilles clairsemées, illuminant les visages des passants. Arrivés au bout de lallée, ils font demi-tour. À lautre extrémité, un homme grand sapproche, enveloppé dune lumière dorée, boitant et ralentissant à mesure quil avance.

Fripon sarrête, tend loreille, piaille faiblement puis dun coup sélance. Mireille laisse glisser la laisse, et, oubliant sa patte blessée, le chien court vers celui quils ont attendu si longtemps.

Elle sarrête, les bras ballants, les larmes coulant sans retenue. Au loin, dans une étreinte, se sont retrouvés son Fripon et son Julien.

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