L’Envie à la limite

Journal de Damien Entre lenvie et la lumière

Oui, cest exactement ce quil me fallait ! Jamais il ne se doutera que ce nest pas sa fiancée devant lui

Éloïse se tenait face au miroir, son regard plongé dans son propre reflet. Lentement, elle ajusta une mèche rebelle derrière son oreille. Son cœur battait un peu plus vite le résultat dépassait ses espérances ! Le maquillage, la coiffure, même lexpression du visage : tout était imité dans un mimétisme troublant. Elle retint son souffle. Pour parfaire lillusion, il ne lui fallait que la robe préférée de sa sœur. Même leur mère aurait été incapable de les distinguer.

Cette pensée arracha à Éloïse un demi-sourire, vite effacé en jetant un œil préoccupé à lhorloge sur létagère. Laiguille minuscule approchait inexorablement de lheure fatidique dans vingt minutes, Guillaume serait là. Une vague dappréhension la traversa. Il fallait que tout soit parfait aucun geste imprévu, aucune fausse note dans la voix ! Que Guillaume soupçonne le moindre écart, et tout seffondrerait en une seconde. Et Mathilde, sa sœur, gagnerait encore une fois, comme toujours.

Éloïse inspira profondément pour contenir la légère crispation de ses doigts et savança vers lentrée. Au moment précis où la sonnette retentit, elle était déjà sur le seuil, prête à endosser son rôle.

Quand elle ouvrit la porte et aperçut Guillaume, son visage se métamorphosa. Sourire doux et lumineux, regard pétillant de fausse insouciance chaque geste, chaque intonation était le fruit d’heures dobservation.

Bonjour, Guillaume ! lança-t-elle dune voix feutrée, pesée au mot près.

Avant même quil nait le temps de répondre, elle se hissa sur la pointe des pieds et effleura sa joue dun baiser. Tout devait rester dans la justesse : ni trop, ni trop peu. Rien au hasard, tout dans la mesure.

Entre donc, tu veux un café ? proposa-t-elle, se décalant avec amabilité, comme si rien nétait prémédité.

Guillaume arqua légèrement un sourcil, cherchant à déceler ce qui clochait dans son attitude. Une ombre damusement passa dans ses yeux, comme sil comprenait déjà sans vouloir le montrer. Néanmoins, piqué par la curiosité, il sengouffra dans lappartement.

Pendant quÉloïse saffairait dans la cuisine, ses joues se crispaient déjà, fatiguées de ce sourire angélique quelle peinait à conserver. Ses gestes trahissaient une nervosité inhabituelle : elle disposait soigneusement tasses et soucoupes, jetant de rapides regards vers la bouteille de Bordeaux, discrètement rangée sur létagère. Le vin attendait son heure, pour détendre Guillaume, le pousser à baisser sa garde, lui donner une chance de réussir son plan.

Elle savait que Guillaume buvait peu, naimant pas trop lalcool. Mais en contexte détendu, un verre ponctuel, il acceptait. C’était ce qu’elle espérait. Juste assez pour le voir flancher, le faire hésiter, le rendre vulnérable face à ce test didentité.

Guillaume, assis à la table, bras croisés, lobservait. Dans ses yeux : curiosité teintée dironie. Il finit par rompre le silence :

Éloïse, pourquoi tout ce manège ? Et Mathilde, où est-elle ? Si cest une farce, elle nest pas particulièrement subtile.

Éloïse simmobilisa, prise au dépourvu. La gêne passa dans ses yeux, mais elle se ressaisit et répondit, sourire tendu :

Comment as-tu deviné ? Ce nest pas une blague, plutôt une expérience. Mathilde nest pas au courant.

Guillaume haussa un sourcil, remuant pensivement sa tasse de café.

Pourtant, même jumelles, vous êtes très différentes. On ne peut pas si facilement vous confondre, dit-il en inclinant la tête.

Sans attendre de réponse, il sortit son téléphone, envoya un SMS à Mathilde pour lui demander où elle était, puis replongea son téléphone dans sa poche.

Mais quel est le but de cette expérience, au juste ? insista-t-il.

Éloïse tripota sa tasse, cherchant ses mots. Elle but une gorgée de thé pour se donner du courage, puis se lança, dune voix soudain animée :

Tu sais, on nous confond tout le temps. Tu dis quon na rien à voir, mais parfois, maman elle-même ne nous reconnaît plus quand on shabille pareil. Imagine, avec la même robe, la même coiffure, on devient lune lautre, indiscernables.

Elle marqua une pause, comme si elle revivait de mauvais souvenirs, puis poursuivit :

Cest surtout dérangeant dans la sphère intime. Il y a eu des quiproquos terribles. Mon ex ma donné rendez-vous et cest tombé sur Mathilde qui passait dans la rue. Ou bien linverse, elle a voulu parler à lun de tes amis, qui la prise pour moi…

Pourquoi ne pas changer de coupe de cheveux ? proposa Guillaume, la tête penchée. Il repensa à ses conversations avec Mathilde elle mavait confié quÉloïse refusait tout changement de style, préférant même entretenir la confusion.

Éloïse répondit du tac au tac, retroussant le nez dun air enfantin :

Ce serait trop facile On sest juré de ne rien changer avant la fin de la fac. Comme une règle entre nous. Et puis, entre nous elle lança un petit sourire malicieux parfois ça aide : même les profs sy trompent.

Elle rit, cristalline, satisfaite de leur capacité à jouer la comédie.

Je comprends, répondit Guillaume. Son téléphone vibra. Il lut le message et hocha la tête, plus pour lui-même : Mathilde mattend à notre café. Elle na pas idée doù je suis !

Il regarda Éloïse, une pointe de compassion dans les yeux.

Rassure-toi, ton secret est bien gardé. Je vois que tu tiens à elle, je ne voudrais pas semer la zizanie.

Éloïse se détendit aussitôt, lui adressant un sourire de gratitude.

Merci, vraiment. Tu es quelquun de bien.

À bientôt alors, dit-il en se levant. Je ne vais pas faire attendre Mathilde.

La porte claqua doucement. Seule, Éloïse sentit la solitude peser. La quiétude de lappartement devint assourdissante. Elle sassit lentement, sagrippant à la table pour retenir les larmes.

Pourquoi rien navait marché ? Pourquoi, malgré tous ces efforts, Guillaume avait-il vu clair en elle ? Son projet minutieusement échafaudé venait de sécrouler.

Ses pensées tournaient en boucle, la ramenant des mois en arrière, lors de larrivée de Guillaume. Sa légèreté, son assurance, sa gentillesse lavaient immédiatement fascinée. Elle repassait sans cesse les conversations quelle aurait voulu avoir, les scénarios rêvés où ils seraient proches… Mais la peur du rejet, la crainte dabîmer la fragile complicité avec sa sœur la paralysaient toujours.

Mathilde, elle, na jamais hésité. Un soir, elle avait ramené Guillaume à la maison, tout naturellement. “Maman, Papa, voici Guillaume !” avait-elle lancé, et les parents sétaient réjouis de voir leur fille présenter un garçon aussi avenant.

Éloïse revoyait chaque instant de cette soirée Guillaume, à laise, plaisantant avec le père, répondant à la mère, se glissant sans effort au cœur de la famille. Elle, en retrait, souriait poliment, luttant pour masquer la tempête dans sa poitrine.

Il aurait dû être à elle ! Elle lavait, croyait-elle, aimé la première. Elle avait imaginé leur histoire, construit mille rêves. Mais Mathilde lavait pris, sans se demander si sa sœur pouvait, elle aussi, désirer être heureuse.

Éloïse inspira profondément. Elle sefforçait de chasser ses idées noires, mais la douleur dêtre ainsi reléguée à lombre lécrasait.

Mathilde avait toujours ce magnétisme solaire. Vive, joyeuse, bavarde, elle brillait en société, multipliait fêtes et rendez-vous. Pourtant, elle gardait dexcellentes notes révisions express mais efficacité redoutable.

Éloïse, elle, était lopposée discrète, introvertie, amoureuse du calme et des livres, préférant les moments paisibles entre amis proches à lagitation des soirées. Quand Mathilde linvitait, elle refusait, fière de penser ses priorités plus nobles.

Mais avec le recul, Éloïse doutait : naurait-elle pas pu, une fois, accepter la main tendue, sortir de sa réserve ? Peut-être alors Guillaume aurait-il découvert sa personnalité réfléchie, ses passions profondes Au lieu de cela, il était tombé sous le charme de Mathilde.

Au fond, la différence nétait pas tant de mode de vie que de posture. Mathilde attirait spontanément lattention, alors quÉloïse se perdait dans lanxiété du regard des autres, dans la peur de ne pas être à la hauteur.

Un soir, Mathilde annonça autour du dîner quelle épousait Guillaume. Cétait une soirée comme tant dautres, à ceci près quÉloïse sentit son monde seffondrer. Elle félicita sa sœur, fit bonne figure, mais intérieurement, labattement était immense.

Les jours suivants furent sans sommeil. Éloïse ressassait, cogitait, cherchait une échappatoire. Finalement, elle mit au point ce fameux plan qui échoua ce test de ressemblance pour prouver à Guillaume quil aurait pu la préférer.

Quel échec cuisant ! Dès le premier regard, Guillaume avait percé la supercherie, puis, avec tact, avait mis fin au jeu et filé rejoindre sa vraie promise.

Seule dans sa chambre, Éloïse saccrochait encore un moment à ses espoirs défaits. Le mariage approchait, et elle navait plus de solution.

“Il faut agir vite, se répétait-elle, les ongles crispés sur la nappe. Avant quil ne soit trop tard.” Mais aucune idée ne semblait porteuse davenir.

*****

Quelques semaines plus tard, lors dun grand déjeuner, Mathilde, rayonnante, annonça : elle attendait un bébé. Ses yeux brillaient démotion, la voix vibrante de bonheur. Les parents furent fous de joie, sinquiétèrent gentiment de sa santé, commencèrent à rêver de la future chambre.

Éloïse, elle, demeura silencieuse, engourdie, la tasse de thé glacé entre ses mains fébriles. Chaque mot, chaque éclat de rire, chaque regard parental était une piqûre. Elle se projeta en imagination dans leur avenir, chaque repas de famille avec Guillaume désormais mari, chaque fête où il tiendrait la main de Mathilde, fier du ventre arrondi.

Voir tout cela lui était insupportable. Il fallait agir, vite, tant quil restait un mince espoir de bouleverser le destin.

Alors germa en elle une idée noire. Quest-ce qui déstabiliserait autant un couple quune grossesse interrompue ? Ce fut une pensée cruelle, extrême, mais dans son état, le désespoir dictait tout. Elle songea à un médecin quelle connaissait, acceptant, contre euros, de prescrire discrètement un médicament inoffensif qui, pris en excès Lidée la fit frissonner, mais la tentation l’emportait.

Elle croisa le sourire radieux de Mathilde, tressaillit, puis refoula tout scrupule. Elle savait déjà comment sy prendre. Un petit rien glissé dans un jus dorange

Elle rit dun rire muet, chargé damertume. Mathilde, jetant un regard à sa sœur, crut ny lire que tendresse complice, partageant sa joie.

Votre bonheur est déjà compté, pensa Éloïse, fixant le couple épanoui. Dans son regard, une froide résolution simmisça

******

Tu veux du jus ? lança Éloïse dun ton détaché, maîtrisant chaque syllabe pour masquer sa nervosité. Elle sourit, comme elle sétait tant de fois entraînée à le faire devant la glace. Jai pris ton fruit préféré.

Oh, merci, répondit Mathilde, les yeux brillants de gratitude. Tu es la meilleure sœur du monde !

Éloïse sentit une pointe au cœur, mais se ressaisit vite.

Jarrive tout de suite, souffla-t-elle sans ciller.

Dans la cuisine, elle sortit un paquet de jus du frigo, versa dans un verre, et porta machinalement la main à son pantalon. Quelques grammes comprimés, cachés au creux de la paume. Mais soudain, elle sarrêta, prise dune hésitation glacée.

Quétait-elle en train de faire ? Elle regarda le verre, la pilule, puis, en pensées, vit défiler le sourire de Mathilde, les parents ravis, Guillaume protecteur.

Était-elle vraiment capable de commettre pareil acte ? Elle eut le vertige, effrayée delle-même. Cela nétait pas seulement cruel : cétait un crime, un abîme.

Non. Pas ça. Cétait une folie passagère elle navait pas le droit. Ni la volonté. Ce nétait pas elle !

La pilule tomba, presque en silence. Éloïse expira longuement, mains tremblantes.

Éloïse ? Ça va ? appela Mathilde, soudain inquiète. Tu es toute pâle tu veux que jappelle un médecin ?

Éloïse soutint son regard. Dans les yeux de Mathilde, elle lut enfin ce quelle refusait de voir : laffection sincère, la joie simple dun instant partagé.

Non, cest rien, jai juste eu un petit vertige, mentit-elle en souriant faiblement. Je tapporte ton jus. Je vais me préparer un thé, puis on discutera.

À lévier, elle versa leau bouillante sur les feuilles odorantes. Chaque geste lui coûtait, comme si elle évoluait dans un brouillard.

Toujours la même lutte intérieure. Elle se revit, comprimé en main, à deux doigts du point de non-retour Elle se rendit compte que, nourrie trop longtemps, la jalousie envahit tout. Elle la frôlait de près.

Elle but son thé brûlant, écoutant Mathilde raconter leurs projets familiaux, la tête ailleurs mais lâme enfin apaisée. Elle se promit : jamais plus de telles pensées ne la domineraient.

Il fallait se faire aider. Oser lavouer. Briser le silence, trouver la force de demander conseil : Je suis perdue. Jai besoin daide.

*******

Quelques mois passèrent. Mathilde mit au monde une adorable petite fille, vite devenue lidole de la famille. Dès la première nuit dété, toute la maison sagita : on se pressait pour apercevoir le bébé à travers la vitre de la maternité. Petite fleur endormie, joues rondes, cils épais elle fit fondre tous les cœurs.

Le quotidien devint une succession dattentions. Mathilde et Guillaume se relayaient pour veiller, changer, bercer leur fille. Les parents arrivaient les bras chargés de cadeaux, la mamy tricotait de minuscules brassières, le papy racontait à tous les voisins quil était le plus heureux des grands-pères.

Mais la plus émue, ce fut la tante Éloïse. Depuis sa prise de conscience, elle se rapprocha, aidant pour tout : porter bébé, préparer des repas, aller faire les courses. Très vite, elle sattacha à la fillette, sémerveilla de ses mimiques, de ses risettes, de ses colères minuscules.

Elle devint la confidente préférée de lenfant. Elles organisaient de faux goûters, lisaient de petits albums, répétaient les premiers mots. Lorsque les petits pas se firent plus assurés, Éloïse sen réjouit, tapant dans ses mains avec fierté.

Mathilde observa cette complicité. Un soir, alors que la fillette s’était endormie, elle remercia discrètement sa sœur :

Merci, Éloïse. Je vois à quel point tu laimes. Pour elle, cest capital davoir une tante comme toi.

Éloïse sourit, rougissante, nayant jamais soupçonné pareil bonheur à tant donner.

Dans la chaleur de ces moments, entre éclats et silences, elle trouva enfin ce qui lui avait tant manqué : la sensation dêtre utile, aimée, reliée aux autres.

À présent, en regardant sa nièce mutine, Éloïse comprenait : la vie surprend parfois et offre des cadeaux inespérés. Et cest en se donnant quon trouve le chemin de sa propre paix.

Ce que je retiens ? Que la jalousie, si on lui cède, nous dévore ; alors quen tendant la main, il y a tant à recevoir. La lumière nest jamais très loin, il suffit parfois doser la regarder ou den devenir la source, pour quelquun dautre.

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