L’envie à la limite du supportable

La jalousie au bord du gouffre

Oui, cest exactement comme il faut ! Il ne devinera jamais quil ne sagit pas de sa fiancée…

Aurore se tenait devant la grande glace encadrée de bois sombre, observant longuement son reflet. Elle releva doucement une mèche rebelle et la glissa derrière son oreille. Son cœur battait plus vite : le résultat dépassait toutes ses attentes ! Son maquillage, sa coiffure, lexpression de son visage tout imitait parfaitement Margot. Même leur mère, pensa-t-elle avec une pointe de malice, naurait su les différencier si elle la voyait habillée ainsi, vêtue de la robe bleu pâle favorite de sa sœur.

Cette idée la fit sourire, mais elle se reprit aussitôt, jetant un coup dœil anxieux à lhorloge de la cheminée. Les aiguilles avançaient sans pitié : dans vingt minutes, Étienne devait arriver. Aurore sentit monter une nervosité sourde. Tout devait être impeccable pas un mouvement superflu, pas une intonation de travers ! Si Étienne devinait la supercherie, tout son plan méticuleusement préparé seffondrerait en un instant. Et cela voulait dire que, comme toujours, Margot aurait encore le dernier mot.

Inspirant profondément pour contenir le léger tremblement de ses mains, Aurore se dirigea vers la porte. Au moment précis où la sonnerie retentit, elle était déjà sur le pas, prête à jouer sa partition. Elle ouvrit dun geste assuré et, en voyant Étienne, se transforma instantanément : son visage séclaira dun sourire doux, presque aérien, et ses yeux brillèrent dun éclat espiègle.

Étienne, bonsoir ! souffla-t-elle dune voix feutrée, mesurant chaque mot.

Sans attendre, elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui effleurer la joue dun baiser, exactement comme Margot lavait fait si souvent. Pas plus, pas moins. Tout devait suivre le scénario à la lettre.

Entre donc, je viens de préparer du café, ajouta-t-elle avec une sollicitude tranquille, comme si cétait une simple soirée ordinaire, et non un jeu savamment orchestré.

Le jeune homme fronça imperceptiblement les sourcils, cherchant le piège dans cette scène un peu trop lisse avant de sourire, soudain amusé. Quest-ce que tramait la sœur jumelle de sa fiancée ? Pourquoi tenait-elle tant à jouer aux sosies ? Décidant de ne rien laisser paraître, il haussa les épaules et suivit Aurore à lintérieur de lappartement.

Tandis quelle saffairait en cuisine, Aurore sentait ses joues sengourdir sous leffort de conserver ce sourire plein de douceur, la même expression angélique que Margot. Elle agitait la cafetière, sortait les tasses, posait les cuillères, tout en jetant parfois un regard vers une bouteille de vin de Bourgogne, discrètement posée sur le buffet du salon. Cette bouteille attendait son heure le moment où elle proposerait à Étienne de se détendre avec un verre.

Aurore connaissait bien le jeune homme : il buvait rarement, et supportait mal le vin. Mais en bonne compagnie, il se laissait parfois tenter par un verre. Cétait justement ce relâchement quelle espérait provoquer ce soir, afin de mener son plan à terme.

Étienne, installé à la table, les bras croisés, suivait chaque geste dun air intrigué et vaguement ironique. Finalement, il rompit le silence :

Aurore, dis-moi franchement, pourquoi tout ça ? Où est Margot ? Si cest une farce, elle manque doriginalité.

Un instant déstabilisée, elle stoppa ses gestes, hésitant sur ses mots, puis reprit contenance. Un sourire tendu sur les lèvres, elle tenta de garder une voix posée :

Comment as-tu deviné ? Ce nest pas vraiment une plaisanterie… disons plutôt une expérience. Margot nest au courant de rien.

Étienne haussa un sourcil, faisant tourner entre ses doigts la tasse brûlante. Il mourait denvie de comprendre, mais sefforça de rester neutre, pour la laisser se dévoiler elle-même.

Pourtant, même en étant jumelles, vous êtes si différentes fit-il remarquer, penchant la tête. Comment peut-on vous confondre ?

Sans attendre de réponse, il saisit son téléphone, tapota rapidement un message à sa fiancée, lui demandant où elle était. Lécran séteignit presque aussitôt.

Et ton expérience, alors ? cest quoi, lidée ? insista-t-il dune voix calme.

Aurore remua nerveusement sur sa chaise, baissant les yeux vers sa tasse. Elle but une gorgée, prit son courage à deux mains et parla avec un enthousiasme un peu fiévreux :

Tu vois, on nous confond constamment. Même maman se trompe quand on shabille pareil. Il suffit dune robe identique, dune coiffure similaire, et nous voilà copies conformes…

Elle sinterrompit, songeuse, puis reprit :

Parfois ce nest pas facile. Surtout avec celui quon aime. Il y a eu des situations désagréables. Un garçon ma invitée un jour, mais cest Margot quil a abordée par erreur. Ou inversement : elle voulait discuter avec ton ami, il la prise pour moi et lui a raconté des choses personnelles.

Pourquoi ne pas simplement changer de coiffure ? suggéra Étienne, se rappelant que Margot lui avait parlé du refus dAurore daltérer leur apparence. Elle semblait aimer cette similitude, alors que sa sœur sy pliait sans protester.

Aurore pinça les lèvres, mimant un air faussement vexé :

Ce ne serait pas drôle. On sest juré, le jour de notre entrée à la fac, de rester identiques jusquau diplôme. Un pacte secret Et puis, parfois, ça aide bien, tu sais. Même les profs nous confondent.

Elle rit dun petit éclat sonore heureuse de ces petites victoires sur lautorité.

Je comprends… murmura Étienne, songeur. Son téléphone vibra, il lut brièvement le message puis hocha la tête : Margot mattend au Café des Artistes. Elle ne se doute de rien.

Posant sur Aurore un regard où pointait une nuance de compassion, il ajouta :

Ne tinquiète pas, je ne parlerai pas de ton expérience. Je comprends ton souci pour ta sœur. Je veux éviter tout malentendu entre vous.

Aurore laissa échapper un soupir de soulagement, hochant la tête avec gratitude.

Merci, Étienne. Tu es vraiment quelquun de bien.

Bon, je file. Mieux vaut ne pas faire attendre Margot, elle risquerait de sinquiéter.

La porte se referma sur lui, laissant Aurore seule, enveloppée par une chape de silence si écrasant quil semblait la clouer à sa chaise. Elle sy laissa glisser, agrippant le bord de la table pour retenir des larmes brûlantes. Pourquoi rien navait fonctionné ? Pourquoi Étienne navait-il pas cédé, même à ce plan conçu au millimètre ? Pourquoi, malgré tous ses efforts, Margot remportait encore la victoire ?

Ses pensées tourbillonnaient, la ramenant bien des mois en arrière, à la première fois où Étienne était entré dans leur vie. Lors de cette rencontre, il lavait tout de suite fascinée par sa simplicité, son aisance, son sourire assuré À chaque apparition, le cœur dAurore semballait. Elle passait ses soirées à rêver de conversations à deux, à simaginer longuement dans ses bras Mais à chaque fois, un blocage la peur du rejet, la crainte de compromettre leur fragile harmonie familiale la freinait.

Margot, elle, nhésita pas : un jour, elle revint à la maison au bras dÉtienne, présentant son amoureux comme on présenterait un ami de longue date. Voici Étienne, avait-elle dit dun ton léger, réveillant aussitôt lenthousiasme des parents.

Aurore noublia jamais cette soirée. Elle était restée plantée dans lencadrement de la porte, observant sa sœur rayonner, Étienne rire aux plaisanteries de leur père, répondre poliment aux questions de leur mère. À lintérieur, elle brûlait dune tempête silencieuse, la conjurant de ne pas trahir au dehors lémotion qui la submergeait.

Il aurait dû être à elle ! Cétait elle qui lavait remarqué la première, qui, la première, avait été émue. Cétait elle qui simaginait tant de choses Mais Margot était venue, trop sûre delle, lavait conquis sans même deviner les sentiments de sa sœur.

Aurore inspira longuement, cherchant à calmer sa tristesse. Elle savait quil ne fallait pas se laisser envahir par de tels sentiments. Mais comment faire taire des années de frustrations ?

Sa sœur avait toujours attiré les regards. Margot était solaire, sociable, la préférée des groupes et de leurs cousins, papillonnant de fête en fête, accumulant les réussites sans renoncer à sa réussite universitaire. Tout semblait lui sourire. Aurore, plus discrète, réservée, trouvait refuge dans les livres et les conversations choisies. Elle déclinait les invitations à sortir, prétextant devoir travailler.

Avec le recul, cependant, elle se demandait souvent si elle navait pas raté lessentiel. Peut-être aurait-elle dû accepter de vivre un peu Peut-être alors Étienne aurait-il vu la jeune femme sérieuse et posée quelle était, au lieu de ne voir que lirrésistible Margot.

En son for intérieur, Aurore savait que cela ne tenait pas seulement à ces différences de caractère. Margot brillait parce quelle nessayait jamais dêtre autre chose quelle-même. Elle navait pas besoin deffort pour plaire ; là où Aurore doutait et calculait chacune de ses paroles.

Ces pensées la hantaient. Elle se persuadait que sa rigueur finirait bien par payer. Mais les soirs silencieux, elle imaginait dautres chemins, dautres versions delle-même, et regrettait vivement ses hésitations passées.

Quand Margot, un soir, annonça sa future noce, Aurore eut limpression davoir le sol qui seffondrait sous ses pieds. Elle sourit, félicita sa sœur, la serra dans ses bras, mais en elle résonnait un cri muet : Non, pas ça ! Elle passa la soirée à composer, à prétendre partager lallégresse familiale, alors quen elle tout devenait noir.

Pendant plusieurs nuits, elle ne dormit plus. Elle cherchait une issue, ruminant un plan, imaginant mille alternatives. Cest alors quelle conçut son stratagème : si Étienne tombait sous son charme ce soir-là, si Margot les trouvait ensemble, tout volerait en éclats. Rien nappartiendrait à personne alors.

Elle avait tout pensé le vin, les mots, la lumière, les gestes Devant le miroir, elle répétait encore et encore la fausse décontraction, la gestuelle souple, la voix douce.

Le jour venu, la nervosité la submerga, mais elle se força à tenir jusquau bout. Et puis, dès quil entra, Étienne, dun regard, perça son déguisement, mit fin poliment à la mascarade, et sen alla retrouver la véritable Margot.

La chute fut brutale. En lespace de quelques minutes, tout son édifice seffondra. Perdue dans un mutisme angoissé, Aurore fixait la nappe blanche, tourmentée par la certitude que jamais elle naurait ce quelle désirait.

Il fallait inventer autre chose. Léchéance du mariage approchait, et elle navait plus de solution. Vite, il me faut un nouveau plan, songeait-elle, tiraillée entre désespoir et fureur jalouse.

***************************

Quelques semaines plus tard, Margot réunit la famille autour de la grande table, rayonnante, pour annoncer la nouvelle qui allait tout bouleverser : elle attendait son premier enfant. Son émotion était palpable, ses yeux étincelaient, ses parents lembrassaient, tout le monde se projetait dans lavenir avec une joie débordante.

Aurore, elle, tenait sa tasse entre ses paumes gelées, sefforçant darborer un sourire de circonstance. Mais au-dedans, la jalousie la perçait de mille aiguilles. Chaque parole de sa sœur, chaque regard admiratif de leurs parents, la laissaient meurtrie.

Elle se voyait maintenant contrainte de vivre chaque événement familial avec Étienne présent, tenant la main de Margot, entourant de soins la future mère. Elle se voyait déjà condamnée à vivre perpétuellement dans lombre, à contempler le bonheur des autres, absence définitive de sa propre chance.

Dans son esprit, une nouvelle idée germa, insidieuse. Un remède implacable : rien ne pouvait blesser un couple plus cruellement que la perte dun enfant attendu. Ce nétait pas seulement brutal, cétait impardonnable… mais dans sa détresse, une telle solution commençait à lui paraître inévitable, presque claire.

Son regard croisa celui de Margot un regard damour total tourné vers ce petit être à venir. Une seconde, le cœur dAurore vacilla… Mais déjà la logique dure reprenait le dessus. Elle connaissait un médecin de confiance, prêt à rédiger la bonne ordonnance pour quelques euros. Rien dillégal, seulement un médicament anodin aux conséquences prévisibles…

Elle rit intérieurement, un rire sans écho, glacial. Margot se retourna, le sourire radieux, certaine que sa sœur partageait sa joie.

Votre bonheur ne durera pas, pensa froidement Aurore, le regard durci de celle qui a franchi un point de non-retour…

******************************

Tu veux un jus dorange ? lança Aurore d’une voix en apparence détendue. Elle accompagna son offre dun sourire mesuré, celui-là même quelle avait tant répété devant le miroir. Jai acheté ton préféré.

Oh, merci, cest adorable ! senthousiasma Margot, étreignant brièvement la main de sa sœur. Tu es la meilleure grande sœur !

Aurore eut un léger frisson intérieur, mais se força à rester solide.

Japporte ça tout de suite, répondit-elle sans laisser transparaître lémotion.

En cuisine, elle prit la bouteille du frais, remplit un verre. Sa main glissa vers la poche où reposait la petite pilule dissimulée. Elle la serra, puis soudain sarrêta.

Quétait-elle sur le point de faire ? Son regard oscilla entre le jus et la capsule blanche. Son esprit fut envahi dimages Margot, rayonnante, parlant de lavenir ; ses parents heureux ; Étienne soutenant tendrement sa femme…

En était-elle vraiment capable ? Allait-elle commettre lirréparable, délibérément ? Un cri dhorreur sourd la saisit tout entière. Ce nétait pas elle, ce nétait pas dans sa nature ! Elle ne pouvait pas, elle ne voulait pas.

Sa main souvrit, laissant tomber la capsule sur la table. Aurore inspira lentement pour calmer le tremblement qui la parcourait.

Aurore ? Tu es sûre que ça va ? La voix inquiète de Margot résonna dans le silence de la pièce. Elle était passée derrière elle, sapprêtant à entrer dans la cuisine. Tu es toute pâle ! Je peux appeler un médecin, si tu veux.

Aurore leva les yeux vers sa sœur. Elle vit alors, sans fard, lamour sincère, la profonde complicité de leur lien. Margot irradiait, pas seulement de bonheur, mais de confiance. Et soudain, Aurore comprit la valeur de cette simplicité, la force de leur relation.

Ce nest rien, jai eu un petit vertige, murmura-t-elle, se forçant à sourire. Ça va passer. Je tai servi ton jus. Je vais me faire un thé et te rejoindre.

Dos à sa sœur, Aurore alluma la bouilloire, cherchant à dompter le tumulte de ses sentiments. Ses gestes étaient hésitants, le doute lenvahissait à chaque mouvement.

Dans le silence, elle repensa à linstant où elle avait failli commettre lirréparable. Elle se demanda comment un sentiment, longtemps refoulé, pouvait mener une personne au bord de labîme. Elle sentit le besoin, plus que jamais, de parler, de demander de laide, de partager ce poids.

Tu sembles ailleurs fit remarquer Margot dans lembrasure de la porte, la tête penchée, un sourire doux aux lèvres. Tu as lair préoccupée.

Ce nest pas grand-chose Aurore força un sourire plus franc. Jai beaucoup à gérer Je me disais quil faudrait en parler à quelquun, pour mieux morganiser.

Le propos nétait quà moitié vrai, mais Margot sembla satisfaite. Elle reprit ses bavardages sur ses projets du week-end, tandis quAurore, tasse en main, l’écoutait en hochant la tête, insensiblement habitée par un sentiment nouveau non le soulagement, mais la résolution fraîche d’agir autrement.

Elle ne laisserait plus jamais ces pensées noires la guider. Elle protégerait sa sœur, retrouverait sa joie. Tout commençait là : il fallait accepter dêtre aidée, oser savouer perdue et vouloir avancer.

*****************************

La petite fille de Margot vint au monde un soir doux de juin, enveloppée de la tendresse de toute la famille. Elle devint aussitôt la source dune fierté inépuisable pour les grands-parents, et dun émerveillement quotidien pour son oncle et sa tante.

Les premiers jours, la maison résonna de rires et de câlins maladroits. Margot et Étienne se relayaient près du berceau, apprenant à changer une couche, à bercer, à rassurer. Les parents de Margot apportaient bonnets, couvertures et peluches ; la grand-mère tricotait dadorables chaussons, le grand-père racontait aux voisins quil avait la plus mignonne des petites-filles.

Mais celle qui vibrait de façon particulière, cétait Aurore, la tante. Depuis sa renaissance intérieure, elle passait des heures à aider Margot : elle veillait sur lenfant pour laisser sa sœur dormir, préparait des repas, rapportait des babioles choisies à la boutique du quartier.

Bientôt, elle sattarda de plus en plus, fascinée par les petits doigts de la fillette, éblouie par la façon dont elle fronçait les sourcils en signe de désapprobation ou souriait sans dent à une voix familière. Aurore trouva une paix nouvelle dans la simplicité de ces instants : elle improvisait des comptines, la berçait longtemps, achetait robes et grenouillères colorées.

Peu à peu, Aurore devint la confidente de sa nièce. Elle installait avec elle de petits goûters sur la nappe à fleurs, feuilletait des imagiers colorés, applaudissait les premiers pas tout en la retenant prudemment. Sa tendresse se déploya comme jamais. Margot le remarqua et, une nuit dété où elle rejoignait sa sœur occupée à ranger les jouets, elle se glissa dans la pièce et dit doucement :

Merci. Je sais combien tu laimes. Pour elle, tu es une vraie fée.

Aurore, un peu embarrassée, sourit et baissa les yeux. Elle découvrait un bonheur inespéré dans la sollicitude et la patience, dans chaque rire et chaque étreinte. Là, dans le don à autrui, elle trouvait la tendresse et la place quelle avait tant cherchée.

En regardant, des années plus tard, la fillette désormais espiègle courir dans le jardin familial, Aurore repensa à ce temps où elle avait failli soublier dans la jalousie. Elle sut alors, dans le calme de ce matin ancien, que le vrai bonheur se construit dans lamour que lon reçoit et surtout dans celui que lon offre.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: