Clémence chantait de bonheur, et on la comprend ! Elle avait enfin SON appartement, à elle, sans propriétaire grincheuse qui coupait lélectricité à 23h, surveillait comme un cerbère et venait tourner le gaz sous la casserole en plein milieu dune ébullition.
Interdiction dutiliser le sèche-cheveux ou le fer à lisser (trop dangereux, « ça pourrait semmêler »), ni bain, juste une douche par jour à choisir le matin ou le soir, de toute façon Madame Mireille veillait toujours derrière la porte, tambourinant dès que leau coulait « un peu trop fort ».
Une année sous le règne tyrannique de Mireille, qui se rêvait grande mentor, a suffi à Clémence : dès quelle eut dix-huit ans, elle supplia ses parents de la laisser aller en résidence universitaire.
Là aussi, ce nétait pas le club Med : punaises de lit, cafards, rien dinattendu, mais la poêle volée alors que les pommes de terre rissolaient tranquillement, ça, il fallait sy faire. Sans parler des colocataires qui ramenaient des copains à toute heure Après un an, Clémence réclama un « vrai » appartement, surtout après que son père ait découvert le chaos lors dune visite impromptue.
Évidemment, pas question de rester une nuit de plus en résidence après ça ! Durant cinq ans, Clémence vécut donc chez Mamie Odette une grand-mère adorable, un peu fantasque, mais au fond en or.
Puis, diplôme en poche, Clémence travailla tout en continuant chez Mamie, économisant sou par sou pour soffrir SON propre chez-soi. Pendant que les autres jeunes flambaient leur paie en robes de marque et sacs tendance, Clémence bossait, alignait les euros et rêvait carrément plus de rideaux que de resto.
Mamie Odette elle-même râlait : « Mais souffle un peu, ma fille ! » Rien à faire, Clémence était têtue obstinée comme une Normande avec sa camembert.
Un jour, les parents débarquent, un peu nerveux, et le père annonce solennellement quils ont décidé de laider. Avec la maman et Mamie Léonie. Loin dêtre une inconnue, Mamie Léonie, vieille cousine à papa, navait jamais eu de famille à elle, institutrice jusquà 85 ans, fichue caractère : brouillée avec à peu près toute la parenté sauf, miracle !, le papa de Clémence.
Elle adorait aussi la maman, professeure elle aussi (solidarité de salle des profs). Un jour, Léonie demanda à son neveu, lors dune de leurs livraisons de courses, de laider à se placer en maison de retraite. Silence gêné du papa, visite des lieux, puis, sans se consulter, ils aménagent la chambre de Clémence pour la vieille dame. Après tout, leur propre fille vit loin maintenant…
Mamie Léonie, lucide, rassura son neveu : « Cesse de te torturer, mon petit, je sais bien que mon sale caractère peut immanquablement brouiller le souvenir flatteur de moi. » Mais papa et maman ne voulaient rien entendre, ça les rassurait. « Comme ça on a une gardienne pour le chat Félix et le perroquet Coco quand on part en vacances ! »
Bref, tout le monde mangeait ensemble, ne dépensait plus une fortune en essence pour courir partout. Mamie Léonie, dabord hésitante, finit par sen réjouir : « Je ne suis plus seule sur cette planète ! »
Quelques années de bonheur plus tard, la vieille dame partit doucement dans son sommeil, léguant tout à son neveu et, pour Clémence, un collier familial qui traversa bien des tempêtes sans jamais finir au Mont-de-Piété.
Clémence reçut le bijou avec tendresse, le contempla souvent en pensant à sa chère mamie. Son père proposa alors de vendre lappartement hérité pour aider Clémence à acquérir « son » petit nid en banlieue parisienne, là où elle sétait installée et, il faut le dire, épanouie.
Ainsi Clémence, à presque trente ans, eut son propre appartement deux pièces, dont lancienne propriétaire une madame tout sucre tout miel jura laisser « de bonnes ondes ». Clémence entreprit aussitôt des travaux, secondée par ses parents. À chaque nouvelle idée déco, papa sexécutait sans broncher (ou presque).
À la fin, lappartement fut transformé, maman songea à tout refaire à la maison, et Clémence promit den être larchitecte.
Petit à petit, Clémence senracina, sattacha à sa nouvelle ville. Au travail, elle fit la connaissance de Camille : une vraie copine, qui débarquait régulièrement sans prévenir, croissants à la main ou chocolat sous le bras.
Un soir, Clémence raconta quenfant, elle grimpait sur le toit de leur immeuble de sept étages avec sa voisine Pauline pour bronzer incognito.
Génial ! sexclama Camille. Et si on
Les deux amies échangèrent un regard complice et sesclaffèrent.
Le tout, cest de sassurer de pas rester enfermées, comme avec Pauline la fois où le concierge, Monsieur Roger, un peu dur doreille, a fermé la porte sans nous entendre. On a hurlé tout laprès-midi jusquà ce que papa rentre du travail, attiré par une intuition paternelle.
Tu ten es sortie indemne ? demanda Camille.
Bah oui, répondit Clémence, nonchalamment. Maman était sévère, mais papa me couvrait toujours, elle na jamais rien su de mes bêtises.
Chançarde ! Moi je me faisais attraper à tous les coups Bon, on négocie avec le concierge pour le rooftop et on bronze pépère !
Marché conclu.
Au début, Monsieur Rachid, le concierge, rechigna : « Cest interdit, la sécurité, tout ça Et si vous tombez, hein ! »
On nest plus des gamines, promis on ne fait que lézarder !
Il céda finalement. Les filles passèrent une demi-journée paresseuse au soleil et, bientôt, devinrent familières de Monsieur Rachid et de son précieux trousseau.
Jusquau jour où, croyant entendre du bruit, elles tombèrent nez à nez avec une dame élégante, assise contre la cheminée avec sandwich et air réservé.
Qui êtes-vous ? firent-elles en chœur.
Moi ? répondit la dame, un peu confuse. Je je suis Hélène Bourdon.
Clémence fronça les sourcils :
Mais vous nêtes pas lancienne propriétaire de mon appart ?
Oui, cest bien vous, la jeune femme qui la acheté ! balbutia-t-elle avant de fondre en larmes.
Son histoire était digne dun téléfilm du dimanche. « Jai élevé mon fils seule, le mari sest tiré Classique. Hugo, cétait un garçon fragile. Jai tout sacrifié pour lui. Brillant à lécole, grandes études, belle carrière Sauf avec les filles : une vraie poisse ! »
Il y a cinq ans, Hugo fit la connaissance de Justine, dynamique, qui soccupa aussitôt de tout : lessive, repas, Hugo bichonné comme un roi. Hélène pensa quelle allait enfin souffler. Le couple sinstalla dans un grand appartement, mais Hugo préféra continuer à vivre avec maman, cétait plus simple
Puis naquirent trois enfants à la suite, dont la petite dernière juste avant la proposition « innocente » de vendre lappart de maman : « Ça ne sert à rien quil reste vide, tu vis déjà avec nous. »
Cest comme ça quHélène se retrouva dans ce quelle appela « son petit Enfer ». Justine devait retourner travailler et devinez qui garda la marmaille ? Trois petits monstres à gérer, plus le ménage, les repas, les promenades, jamais le droit de gronder ou délever la voix : « Les principes éducatifs, cest nous ! »
Une fois les enfants couchés et la vaisselle terminée, elle avait enfin dix minutes de liberté.
Mais voyons, maman, râlait Hugo, « lactivité, cest la vie ! » Sauf que je nai plus vingt ans ! Jai épuisé mon quota de couches.
Un jour, le couple partit à la mer, laissant mamie en mode garde à plein temps. À bout, Hélène inventa un week-end fictif chez une amie, et passa ses journées à errer dans les musées, à dormir sur un banc au bord de la Seine, du moins entre deux piques-niques.
Et la nuit ? demandèrent les filles.
La dame esquissa un sourire :
Ah, la nuit je ne dors pas, lété Je traîne dehors, la liberté retrouvée ! Ce matin, jai voulu revoir limmeuble, et puis le toit, cétait la cachette préférée de mon fils. Jai même songé y passer la nuit !
Clémence et Camille furent scandalisées.
Elles convinrent demmener Hélène chez Clémence sans discuter.
Wahou, cest magnifique ce que vous en avez fait, soupira Hélène. Parfois, jaurais mieux fait de ne pas écouter Hugo et Justine Mais bon.
Écoutez, venez dormir là ! proposa Clémence.
Oh non, ce serait indiscret
Mais pas du tout !
Dites-moi, demanda soudain Camille, vous excuserez ma curiosité mais quavez-vous fait de largent de la vente ?
Camille, cest une juriste brillante, coupa Clémence, elle pose toujours les questions qui fâchent.
Jai tout donné à Hugo, sourit tristement Hélène. Il ma dit quil placerait la moitié pour moi, à la banque
Mais avec la somme, vous pouvez acheter un studio ! constata Camille.
On vous aidera pour la déco ! ajouta Clémence enthousiaste.
Après moult hésitations, Hélène se laissa convaincre Un mois plus tard, elle emménagea dans son nouveau studio, dans son ancien immeuble la boucle était bouclée.
Ce qua bien pu dire Camille à Hugo à son bureau, Dieu seul le sait. Il râla un peu : « Maman, si tu étais malheureuse, fallait le dire » Justine, elle, bouda sa belle-mère, mais organisa un roulement pour que les petits dorment chacun leur tour chez mamie (vive la garde partagée !).
Hélène et Clémence devinrent amies ; expos, musées, petits cafés du samedi.
Moi, quand je serai vieille, jaurai mon propre chez-moi, pas question de me laisser convaincre ! conclut un jour Camille.
Moi non plus, confirma Clémence. Je tiens trop à ma tranquillité pour aller errer sur les toits la nuit !
Bon matin, mes chéris ! Merci dêtre là, je vous serre fort dans mes bras !